L'écriture selon Laurent Gaudé : l'exemple d'Eldorado

08 novembre 2006
07m 16s
Réf. 05452

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Résumé :

Invité de l'émission Des mots de minuit, Laurent Gaudé explicite sa démarche d'écrivain avant de revenir sur la façon dont il a conçu son roman Eldorado.

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Date de diffusion :
08 novembre 2006
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Contexte historique

Né à Paris en 1972, Laurent Gaudé est un écrivain et dramaturge français. Il mène des études de lettres à l'Université Paris III et consacre son DEA, dirigé par Jean-Pierre Sarrazac, au Conflit dans le théâtre contemporain. Il décide ensuite de se vouer à l'écriture, avec succès : sa première pièce, Combat de possédés, paraît en 1999 chez Actes Sud, après avoir été traduite en allemand et en anglais. Elle est jouée à la Schauspiel de Essen et mise en lecture au Royal National Theater de Londres. En 2000, le dramaturge publie Onysos le furieux, un monologue épique, suivi, entre autres, de Cendres sur les mains, Pluie de cendres, Médée Kali, et Le Tigre bleu de l'Euphrate. Ce sont cependant ses romans qui lui apportent la notoriété. En 2002, La Mort du roi Tsongor est récompensé par le Prix Goncourt des Lycéens. Deux ans plus tard, c'est Le Soleil des Scorta qui remporte le Goncourt. Son oeuvre romanesque, qui s'inspire aussi bien de la mythologie antique (c'est le cas de La Mort du roi Tsongor ou de La Porte des Enfers) que de l'actualité (pour Eldorado ou Ouragan), déploie toujours un fort univers symbolique.

C'est en 2005 que Laurent Gaudé écrit Eldorado, roman qui traite de l'immigration clandestine, à un moment où cette question se trouve au coeur de l'actualité. La même année en effet, 500 migrants subsahariens essaient de franchir les grillages barbelés de Ceuta et Melilla, deux enclaves espagnoles dans le Nord du Maroc. Cette tentative de fuite cause de nombreux morts. Laurent Gaudé voit dans ces faits, ainsi que dans la surveillance de plus en plus paranoïaque des frontières européennes, la matière d'une nouvelle oeuvre romanesque. Conscient qu'un tel sujet risque de sombrer dans le photo-reportage, l'écrivain dépasse la contingence de l'événement en forgeant une trame narrative solide : il imagine deux personnages (l'émigrant clandestin Soleiman et le commandant italien Piracci) dont on suit avec émotion les destins croisés.

Alexandra Von Bomhard

Éclairage média

Laurent Gaudé est un des invités de l'émission Des mots de minuit. Ce magazine culturel de France 2 (qui succède au Cercle de Minuit de Michel Field, puis de Laure Adler) est présenté par Philippe Lefait. Il s'inscrit dans l'héritage de grands programmes littéraires cultes, telle que la célèbre émission Lecture pour tous (1953-1968), animée par Pierre Dumayet, qui visent à promouvoir la lecture auprès des téléspectateurs. Par ce magazine, le petit écran assure sa mission culturelle de service public. En 2013, l'arrêt de l'émission est annoncé pour des raisons d'ordre budgétaire.

Philippe Lefait anime la conversation, dans la lignée des salons littéraires d'antan. Il commence par poser une question assez générale à l'auteur («Comment est-ce que vous écrivez ?»), avant de centrer ses questions sur son roman Eldorado. S'il parvient assez habilement à créer du lien sur le plateau, en esquissant un parallèle entre ses divers convives (il voit en Laurent Gaudé, Aminata Traoré et en Catherine Herszberg des «utopistes»), force est de constater que l'émission revêt davantage la forme d'un entretien au long cours, plutôt que celle d'une discussion entre tous les participants ou d'un débat très animé. Le présentateur joue également le rôle de passeur, il révèle une bonne connaissance du roman (son exemplaire est d'ailleurs corné, surligné, truffé de marque-pages), et prend le temps d'en lire un extrait assez conséquent. Alternent alors des plans de l'auteur, du lecteur et de la couverture du roman : le livre est donné à voir comme le coeur de l'émission. La pensée de Laurent Gaudé est, quant à elle, claire et sûre (celui-ci poursuit son développement sur sa démarche d'écrivain, sans laisser sa pensée se disperser par les interventions de Philippe Lefait). L'auteur souligne ensuite la place importante qu'a l'éditeur dans l'écriture du livre. Cette précieuse collaboration avait d'ailleurs débouché sur un autre succès : en 2004, la maison Actes Sud avait remporté son premier Goncourt grâce au Soleil des Scorta, autre roman de Laurent Gaudé.

Alexandra Von Bomhard

Transcription

Philippe Lefait
Laurent Gaudé, Eldorado , Actes sud, c’est votre, c’est votre éditeur. Avant de venir au choix de votre, de votre sujet, un mot sur votre manière d’écrire puisqu’on en parlait avec Roland, il y a une seconde. Bon, vous avez déjà fait écho à ce qu’il a dit mais, euh, comment est-ce que vous écrivez ? Vous êtes, aujourd’hui, un auteur qui, qui vit de sa plume, ce qui n’est pas évident ; qui a été entretenu par sa femme précédemment. Enfin, c’est elle qui faisait, enfin, qui faisait tourner la, qui mettait, euh, ce qu'il y avait à mettre au bout de la fourchette dans l’assiette, et cetera. Et euh, mais aujourd’hui, c’est fini puisque vous êtes un Goncourt. Vous avez été Goncourt des lycéens, vous avez été, euh, vous aviez été Goncourt avec, euh, Les Scorta , hein. Donc, aujourd’hui, vous vivez de votre plume. Comment est-ce qu’elle se fabrique cette plume ?
Laurent Gaudé
Dans la contemplation, essentiellement. Dans la contemplation du monde tel qu’il est, tel qu’il va, dans les lectures, dans les voyages, dans tout ce tourbillon.
Philippe Lefait
Donc, comment est-ce qu’elle se fait ? C’est-à-dire que, euh, le, le récit, il se fait rapidement, il se fait sur la, sur la distance, il se fait dans le carnet de note ?
Laurent Gaudé
Oh, il y a des, des tas de phases. Alors, ça va être un peu, mais c’est vrai qu’il y a toute une première période, je pense que….
Philippe Lefait
D’observation.
Laurent Gaudé
… qu’on partage, de prise de notes, de recherche de documents, de mettre une idée de côté et créer, trouver le nom du personnage, commencer à le construire tout doucement. Ça c’est une période que moi, j’aime beaucoup, qui n’est pas, qu’on ne peut pas définir dans le temps parce que ça peut se passer sur une période très longue ; ça peut se passer au supermarché au rayon yaourt. Enfin, il n’y a pas de, je ne peux pas me mettre à ma table pour ça. Ensuite, s’ouvre une période plus dense.
Philippe Lefait
Pourtant, au supermarché au rayon yaourt, quand on regarde les époques qui ont été, qui ont été les vôtres, c’est jamais vraiment yaourt, hein.
Laurent Gaudé
Non, mais c’est, c’est pour dire que c’est un peu, voilà. C’est des moments….
Philippe Lefait
La Première Guerre mondiale,
Laurent Gaudé
Oui.
Philippe Lefait
Les Scorta et aussi, euh, les Pouilles, c’est l’Italie de la pauvreté, de la tragédie. Vous êtes, par ailleurs, auteur de théâtre. Vous étiez d’abord auteur de théâtre avant de devenir romancier.
Laurent Gaudé
Oui. Ben, oui. Mais ensuite, pour finir sur les périodes, le moment que j’aime le plus, c’est le moment de la rédaction du premier jet. C’est un moment qui, en ce qui me concerne, jusqu’à présent, a toujours été assez court et assez dense. Et alors là, pour le coup, c’est une régularité dans le travail et aller jusqu’au bout du, de l’architecture qu’on s’est construite ; parce qu’après, c’est moins rigolo. Après, c’est plus long, après, c’est couper, coller, relire, relire une deuxième fois, une troisième fois, une quatrième….
Philippe Lefait
Vous êtes corrigé par, chez Actes Sud, l’éditeur intervient beaucoup ?
Laurent Gaudé
Ah ! Vaste question. Moi, je, je mets en…. Oui, j’aime beaucoup le travail avec l’éditeur, je le mets à un très haut, à une très haute place. Je crois que les auteurs qui amènent un manuscrit chez un éditeur en disant : Voilà, c’est fini, tu le prends, tu ne le prends pas mais, euh, ça ne bougera pas, sont dans l’erreur. Euh, quand je dis ça, encore faut-il avoir rencontré la bonne personne !
Philippe Lefait
Mais, vous êtes jeune, vous avez besoin de conseils, encore.
Laurent Gaudé
Oui. Mais, surtout, je, il y a la place, au moment où on croit avoir fini, il y a tout un deuxième travail ; parce que, entre ce qu’on croit avoir écrit et ce qu’on a écrit, il y a une grande différence. Et donc, tout le travail de, que va accompagner l’éditeur, c’est de vérifier ça.
Philippe Lefait
Est-ce que vous savez que vous racontez très bien ? Vous le savez, on vous le….
Laurent Gaudé
C’est gentil.
Philippe Lefait
Non, mais ce n’est pas un compliment, c’est un fait.
Laurent Gaudé
Bon, alors, je….
Philippe Lefait
Hein, il y a, il y a, il y a cette, euh, cette espèce de fascination, ce…. Vous nous prenez et vous nous emmenez sans vraiment nous lâcher. Et ce que je trouve important aussi dans votre manière de faire, dans votre manière d’écrivain, c’est cette capacité à structurer le roman. Notamment, dans Eldorado où une des scènes fondamentales a déjà eu, enfin bon, peu importe, mais elle a déjà eu lieu, alors que, bon, voilà. Et là, il y a un effet de structure assez étonnant. Est-ce que vous l’avez pensé ou est-ce que c’est venu dans l’écriture ?
Laurent Gaudé
Ah, non, c’est très pensé en amont. Je ne commence l’écriture….
Philippe Lefait
Vous avez fait un plan avant ?
Laurent Gaudé
Voilà. Il y a un plan, il y a un plan très détaillé, il y a, oui, oui.
Philippe Lefait
Est-ce que c’est une, enfin, c’est une des belles surprises du roman. Enfin, le….
Laurent Gaudé
Après, ça peut bouger, c’est ça qui est magnifique dans le roman. C’est que des choses qu’on avait prévues longues se révèlent courtes. Des choses qui, sur le plan ne faisaient que trois lignes, prennent un peu plus de place. Donc, tout ça bouge. Mais le travail pour Eldorado sur la structure a été long et réfléchi avant que je me lance dans la rédaction.
Philippe Lefait
Et enfin, j’ai l’impression que tous autant que vous êtes des utopistes. Alors, Aminata Traoré qui dit euh, on a tout échoué, il y a la recolonisation mais peu importe l’altermondialisation, enfin, l’alter mondialisme, pardon. C’est, c’est l’utopie. Et dans Eldorado , c’est l’utopie aussi. Même, euh, même quand on parle des prisons, il est clair que c’est quand même pour dénoncer ça. Donc, quelque part, on pense qu’on peut refaire le monde ou dérègler la tragédie comme disait l’autre.
Laurent Gaudé
Alors, je vais répondre pour moi, dans Eldorado , moi, ce qui me passionne, c’est le désir. Et ce désir-là, est….
Philippe Lefait
Ah, oui, les yeux ?
Laurent Gaudé
Voilà. Dans les, il passe souvent dans les yeux. Mais il construit, évidemment, un, un Eldorado, je n’ai pas d’autre mot. Ce que j’aime beaucoup avec ce mot-là, c’est pour ça que je voulais qu’il soit en titre, c’est qu’il est extrêmement ambigu. A partir du moment où on le prononce, on sait que c’est faux. On sait très bien que l’Eldorado n’existe pas et pourtant, le mot existe et pourtant, on a besoin, parfois, de caresser cette notion-là en esprit. Et euh, j’aime bien cette idée qu’on soit, qu’on ait besoin de ce petit rêve tout en sachant que c’est une fiction.
(Silence)
Philippe Lefait
Un capitaine de, ce n’est pas une corvette, hein, c’est un bateau italien qui, euh, ben, qui empêche les gens du genre d’Aminata Traoré c’est-à-dire ils sont, en général, ils sont un peu noirs, en tout cas, ils viennent d’Afrique. Et donc, ce capitaine italien, euh, surveille les côtes et, ben, amène ces gens dont une grande partie ont disparu ou parfois, sont morts. Et puis, un jour, il décide que tout ça, ça suffit. Et Salvatore Piracci se retrouve dans un, dans un cimetière à Lampedusa, hein, c’est ça ? Et il y a quelqu’un qui s’approche de lui, un homme maigre au dos vouté, il y avait quelque chose d’étrange dans sa façon de se tenir, on aurait dit un simplet ou une sorte de reclus vivant loin de la société des hommes. Mais sa voix contrastait avec son physique, il parlait bien avec vivacité. Salvatore Piracci se demanda de qui il pouvait bien s’agir, le gardien du cimetière, un homme venu se recueillir sur la tombe d’un proche ? Piracci n’avait pas envie de nourrir la moindre discussion, il espérait que son regard le ferait sentir mais l’homme continua. L’herbe sera grasse, dit-il, et les arbres chargés de fruits. De l’or coulera au fond des ruisseaux et des carrières de diamant à ciel ouvert réverbèreront les rayons du soleil. Les forêts frémiront de gibiers et les lacs seront poissonneux, tout sera doux là-bas, et la vie passera comme une caresse, l’Eldorado, commandant. Ils l’avaient au fond des yeux, ils l’ont voulu jusqu’à ce que leur embarcation se retourne. En cela, ils ont été plus riches que vous et moi, nous avons le fond de l’œil sec, nous autres, et nos vies sont lentes. Et là, il y a l’occident qui a l’œil sec et Aminata Traoré qui a l’œil qui brille !