La guerre, selon Eschyle et Olivier Py

26 avril 2009
05m 24s
Réf. 05454

Notice

Résumé :

Extrait du documentaire Les Sept contre Thèbes ou comment la société se raconte la guerre en images, réalisé par Georges Groult, et co-produit par le Théâtre National de l'Odéon et l'INA en 2009, rendant compte de l'expérience de théâtre d'intervention «hors les murs» menée par Olivier Py autour des Sept contre Thèbes d'Eschyle.

Type de média :
Date de diffusion :
26 avril 2009

Contexte historique

Né en 525 avant Jésus-Christ, Eschyle est un des pères fondateurs de la tragédie grecque. Il est issu d'une famille noble de la classe des Eupatrides, initié aux mystères d'Eleusis dont il est originaire. Fervent patriote, il aurait combattu à la bataille de Marathon (490 avant Jésus-Christ), et participe, dix ans plus tard, à la bataille de Salamine (qui lui inspire sa pièce Les Perses, jouée en - 472. Voir Les Perses d'Eschyle). Il est à l'origine des grandes innovations du genre tragique. C'est lui qui crée le deuxième acteur, le costume flottant et le masque à fond blanc. Eschyle est un grand comédien (il incarne, en changeant de masque, les deux héros principaux de chaque tragédie de la trilogie). C'est aussi un auteur majeur qui remporte 13 premiers prix. Sur ses 90 pièces, 7 seulement nous sont parvenues. Le théâtre d'Eschyle est essentiellement marqué par une intense force dramatique. Si la psychologie y est peu développée, elle n'en est pas inexistante pour autant. C'est surtout le choeur qui est le personnage principal dans ses spectacles. Il permet de véhiculer l'idée d'un équilibre nécessaire de la cité, ainsi qu'un profond rejet de l'hubris. L'Orestie est l'unique trilogie d'Eschyle qui nous est parvenue dans son intégralité. Le dramaturge remporte, en 458 avant Jésus-Christ, le premier prix pour cet ensemble composé d'Agamemnon, Les Choéphores et Les Euménides. Il meurt en Sicile en 456 avant Jésus-Christ.

Les Sept contre Thèbes, représentée en 467 avant Jésus-Christ, est vraisemblablement la dernière pièce d'une trilogie thébaine, précédée d'un Laïos et d'un Oedipe. Elle raconte l'histoire de la guerre des sept chefs, qui naît de la rivalité existant entre Etéocle et Polynice, les deux fils d'Oedipe, tous deux désireux de succéder à leur père. Alors que les frères s'étaient mis d'accord pour occuper le trône de Thèbes à tour de rôle, Etéocle refuse de laisser sa place. Il attend donc l'attaque de Polynice et prépare la défense de la cité. Le choeur, composé des Thébaines, est terrifié par l'imminence de la tuerie. Celle-ci débouche sur la mort des deux frères, confirmant ce qui avait été annoncé. Les lamentations du choeur concluent sur la malédiction de Laïos et de sa postérité.

Alexandra Von Bomhard

Éclairage média

Né en 1965, Olivier Py est dramaturge, écrivain et metteur en scène. Il entre à l'Ecole Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre, puis au Conservatoire National Supérieur d'Art Dramatique, poursuivant, en parallèle, des études de philosophie et de théologie. Il commence par jouer et monter ses propres pièces au Festival Off d'Avignon ou au Théâtre de l'Essaïon. C'est en 1995 qu'il est révélé au grand public, lorsqu'il présente au Festival In La Servante, histoire sans fin, un ensemble de cinq pièces et de cinq dramaticules, d'une durée totale de 24 heures. Deux ans plus tard, son Visage d'Orphée est joué dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes. En 1997, il est nommé à la tête du Centre Dramatique National d'Orléans. Il devient, en 2007, directeur du Théâtre National de l'Odéon. Il y monte L'Orestie qu'il a lui-même traduite (2008), trois contes de Grimm (L'eau de la vie, La jeune fille, le diable et le moulin, La vraie fiancée ), puis crée, en 2009, Les Enfants de Saturne. Olivier Py se consacre également à la mise en scène d'opéra. Il devient, en 2014, le directeur du Festival d'Avignon.

Alors qu'il met en scène L'Orestie à l'Odéon, Olivier Py décide de monter, en parallèle, une autre pièce d'Eschyle, Les Sept contre Thèbes et de la présenter hors les murs, et même, hors de tout théâtre, afin d'aller au devant de ce qu'on appelle le non-public, c'est-à-dire au devant de ceux qui ne vont pas au théâtre. Cette intervention se réalise dans les établissements scolaires, après les cours, dans des lieux de travail, au moment de la pause déjeuner, ou dans des centres associatifs. Avec un dispositif minimal - Olivier Py monte le texte avec deux comédiens vêtus de noir : Mireille Herbstmeyer, qui interprète le choeur et le messager, et Nazim Boudjenah qui joue Etéocle -, metteur en scène et acteurs cherchent à montrer que ce texte, écrit il y a plus de 2000 ans, entre en résonance avec l'actualité. Le directeur de l'Odéon part de l'idée que le citoyen d'aujourd'hui est avant tout un téléspectateur, quotidiennement nourri malgré lui d'images de guerres filmées en direct. Il s'agit d'opposer le pouvoir d'analyse permis par l'art théâtral au matraquage paralysant des images télévisuelles. Les échos entre le texte d'Eschyle et les événements de 2009 sont légion : le siège de Thèbes, les massacres annoncés, la terreur du Choeur ne peuvent manquer de rappeler Gaza, l'Irak ou la Guerre de Yougoslavie. De même, l'impuissance des femmes thébaines devant ces luttes armées est comparable à la passivité du téléspectateur occidental, auquel le petit écran inflige une surenchère d'images violentes. L'expérience proposée par Olivier Py s'inscrit dans la lignée des spectacles d'agit-prop, ou des actions militantes des pionniers de la décentralisation. Le document proposé montre un extrait de l'interprétation du choeur des thébaines par Mireille Herbstmeyer, suivie des échanges entre Olivier Py et le public à l'issue du spectacle. Si l'intention du metteur en scène est louable, et son propos, fort pertinent, on peut s'interroger sur l'efficacité du dispositif mis en place. Le public filmé ici est-il vraiment composé de téléspectateurs lambda ou de spectateurs avertis ?

Alexandra Von Bomhard

Transcription

Olivier Py
La chose qui me semble importante, que je dis surtout aux jeunes acteurs, c’est que surtout, séparez l’idée de tragique de l’idée de sérieux. L’être tragique n’est pas un être sérieux, ni même un être noble. Dans la tragédie, il y a un état de folie qui est un état de conscience, et un état de désespoir qui débouche sur de la lumière. Ça ne se joue pas avec le sérieux et la tristesse. Le sérieux et la tristesse, c’est ce contre quoi on se bat tout le temps quand on monte une tragédie et quand on essaye d’aider les acteurs à aller vers cette grandeur.
Mireille Herbstmeyer
La peur encercle mon cœur, comme leur armée nous encercle.
(Silence)
Mireille Herbstmeyer
L’angoisse est aux portes de mon âme. La colombe ne peut pas réprimer sa terreur quand le serpent rampe vers son nid. Dieu, protégez notre terre ! Envoyez à nos ennemis défaites et lâchetés. Vous ne pouvez pas être complice de notre malheur. Vous ne laisserez pas la vieille cité de Thèbes s’évanouir dans les flammes infernales ; les veuves vendues comme esclaves, les enfants et les vieillards traînés par les chevaux, la ville désertée et le champ du désastre. Emprisonnés dans la maison des vainqueurs, les enfants violés, jalouseront le destin des morts. Pillages, exécutions, incendies, la ville n’est plus que fumée sale. Le Dieu de la guerre a servi les hommes et piétine tout ce qui est sacré dans le souffle de sa fureur. Grondements sourds qui entourent les remparts. Les guerriers se couchent dans le sang, et pleurent comme des nouveaux-nés.
(Silence)
Mireille Herbstmeyer
C’est l’heure du pillage ! Un homme aux mains pleines parle avec un homme aux mains pleines. Un homme aux mains vides appelle un homme aux mains vides. Mieux vaut ne pas imaginer ce qui vient. Vous piétinez les cadavres comme des fruits. Oh, tirées au sort, les captives, novices dans le malheur, sanglotent dans l’ombre du hasard. Un lit de souffrance les attend dans le destin de joie du vainqueur.
Intervenante
La femme qui est là, pour moi, elle représente, dans ce que j’ai reçu, toutes les femmes qu’on peut voir à travers la télévision, quelles qu’elles soient, qui viennent de perdre un être cher et qu’on voit, filmée de près, proche, en train de prier ce qu’il leur reste à prier, ou en train de pleurer ce qu’elles peuvent encore pleurer comme, comme atrocités. Il n’y a plus rien à faire. On voit juste cette femme-là, et moi, c’est juste ce que ça me raconte.
Olivier Py
Vous avez raison, vous avez raison. Le personnage de Mireille est le choeur, donc il est à la fois la nation, et aussi la question de son sexe n’est pas du tout anodine. C’est bien une femme parce que les femmes sont des victimes de la guerre qui n’ont pas la parole. Et Eschyle leur donne la parole. C’est pour ça que je suis toujours très en colère quand on dit qu’Eschyle est misogyne, parce qu’il a fait les plus incroyables personnages de femmes qu’on puisse trouver. Et, en général, il fait parler les victimes civiles, donc, en premier lieu, les femmes, avec des textes incroyables sur le viol, par exemple. On l’entend là, puisqu’elles sont tirées au sort, et cetera. Il ne faut pas oublier que cet homme, on dit qu’il a fait la bataille de Salamine, on pense qu’il a peut-être fait la bataille de Marathon. Il était encore jeune quand il a écrit cette pièce, probablement, mais, il a vécu très vieux, et surtout, c’est un vétéran. C’est un homme qui sait exactement ce que la guerre veut dire. Donc, il n’a pas une vision héroïque de la guerre, il a une vision incroyablement concrète, concrète jusqu’à l’obscène, on piétine les cadavres comme des fruits. Il y a dans l’ Orestie des récits de guerre dont il ne peut faire aucun doute qu’ils viennent d’un homme qui a connu ce dont il parle.

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