En bourlinguant avec Blaise Cendrars

26 octobre 1950
03m 22s
Réf. 05458

Notice

Résumé :

À l'occasion d'un entretien radiophonique, Blaise Cendrars récite le premier verset de La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France.

Type de média :
Date de diffusion :
26 octobre 1950
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Contexte historique

Né en 1887 dans le canton de Neufchâtel, Blaise Cendrars, de son vrai nom Frédéric Sauser, n'a jamais cessé de brûler la vie, d'inventer et de voyager. La vie itinérante de ses parents, en Egypte, à Naples et en Suisse, en Angleterre ou à Paris, lui donne le goût d'une existence nomade. S'il est mauvais élève, le jeune Frédéric dévore les livres. En 1904, il est envoyé en apprentissage à Moscou, puis à Saint-Pétersbourg, alors en pleine ébullition. Il y passe trois ans. À la fin de l'année 1911, il s'embarque pour le Nouveau Monde, future source d'inspiration de son poème Pâques à New York, dont il envoie un exemplaire à Guillaume Apollinaire, « Durant douze ans, seul poète de France. » En 1913 paraît La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, long poème en vers libres et aux images chaotiques, qui conte la traversée mythique de la Russie en train, aux côtés d'une petite prostituée. Le texte est signé « Blaise Cendrars ». Né du rapprochement de la braise et des cendres, le pseudonyme évoque la passion qui consume et la résurrection – tout comme Cendrars s'invente un nom et une généalogie mythique, il transmute son expérience du monde en or poétique. Lorsqu'éclate la guerre, le révolté suisse s'engage dans la légion étrangère. Blessé à la main droite en 1915, il est amputé du bras. Dès lors, il écrit de la main gauche. À partir de 1916, il travaille dans l'édition, fréquente à Montparnasse les époux Delaunay, Modigliani, Léger, Erik Satie, Max Jacob et Apollinaire. Lassé des milieux parisiens où il a assis sa notoriété d'écrivain, il part pour le Brésil en 1924, donne des conférences, découvre les fleuves et les forêts. À son retour, il publie L'Or. Le roman, qui raconte la merveilleuse vie du général Suter, dont l'empire californien a été ruiné par la ruée vers l'or, est traduit dans le monde entier. L'année suivante paraît un autre récit d'aventures, Moravagine. Cendrars voyage en Amérique du Sud et aux Etats-Unis, écrit, traduit, rencontre Dos Passos et Henry Miller. En 1939, il s'engage comme correspondant de guerre auprès de l'armée anglaise. Il adresse ses reportages à de nombreux journaux. Il se cache ensuite à Aix-en-Provence. Dans son misérable meublé, il lit énormément, se met à la rédaction de ses mémoires avec L'Homme foudroyé, La Main coupée, où il raconte son expérience de la première guerre, et Le Lotissement du ciel. Ses Poésies complètes paraissent en 1941, Bourlinguer sept ans plus tard. Dans les années 1950, Cendrars continue d'écrire. Il travaille fréquemment pour la radio et accorde des entretiens. Ses œuvres complètes, sous le titre Du Monde entier au cœur du monde, sont rééditées en 1957. À la suite de deux attaques, le bourlingueur est paralysé. Il meurt à Paris en janvier 1961.

Le plus célèbre poème de Cendrars, La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, a été illustré par Sonia Delaunay, rencontrée par l'intermédiaire d'Apollinaire (voir Le pont Mirabeau de Guillaume Apollinaire), selon la technique du simultané. La mise en page élaborée pour l'occasion témoigne d'une recherche esthétique entre images, rythme et couleurs. Le texte, imprimé en différentes polices et couleurs sur la page de droite, entre en résonance avec les formes colorées à gauche, réalisées au pochoir par le peintre. Les exemplaires font chacun deux mètres de hauteur. Le tirage, fixé à cent cinquante, devait symboliquement atteindre les trois cents mètres, soit la hauteur de la Tour Eiffel, « Tour unique du grand Gibet et de la Roue », image sur laquelle se clôt le poème.

Johanna Pernot

Éclairage média

En 1950, Blaise Cendrars accorde au poète et écrivain Michel Manoll une série d'entretiens radiophoniques qui connaissent un grand succès. À 63 ans, il réalise ainsi le livre sonore dont il rêvait depuis longtemps : pendant près de vingt heures, le récit biographique et l'écriture de l'œuvre inextricablement se mêlent dans une célébration détonante de la vie.

Alors que Michel Manoll cite les premiers vers de La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, le bourlingueur suisse, qui s'exclame « je m'en souviens » et embraie sur la déclamation du premier verset, entretient habilement la confusion entre souvenirs biographiques et fiction poétique.

Loin de fuir comme parfois Baudelaire dans le rêve ou les paradis artificiels, ce voyageur au cœur du monde chante son amour de la vie et va « au fond du [connu] pour trouver du nouveau ». Le quotidien, la vie-même sont une maison qu'on explore sans fin et qui, en changeant au gré des humeurs et des circonstances, se renouvelle sans cesse.

Aussi Cendrars, avec sa voix rugueuse et son parler franc, prend-il le contrepied de l'opinion commune. Provocateur, il fait de la vocation d'écrivain un métier ennuyeux et fastidieux, qui va à l'encontre de la vie, du mouvement. « Ecrire, c'est peut-être abdiquer », car l'écriture n'est ni la vie du corps, ni même celle de l'esprit, à laquelle correspondrait la contemplation. L'autofictionnaire génial des Pâques et du Transsibérien réduit ainsi l'écriture à un simple « gagne-pain », difficile et souvent peu rentable.

Johanna Pernot

Transcription

Journaliste
Dans la série des entretiens, la Radiodiffusion française présente :
(Sifflet de train)
Journaliste
En bourlinguant avec Blaise Cendrars. Propos recueillis par Michel Manoll, speaker Charles Bassompierre, réalisation d’Albert Riéra.
(Bruit)
Charles Bassompierre
Vous avez écrit, mon cher Blaise Cendrars, dans un de vos plus beaux poèmes Prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France « En ce temps-là j’étais en mon adolescence. J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance.
Blaise Cendrars
Ah oui, vous avez raison, ça me revient, je m’en souviens. En ce temps-là j’étais en mon adolescence. J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance. J’étais à seize mille lieues du lieu de ma naissance. J’étais à Moscou dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares. Et je n’avais pas assez des sept gares et les mille et trois tours car mon adolescence était alors si ardente et si folle ; que mon cœur, tour à tour, brûlait comme le Temple d’Ephèse ou comme la Place Rouge de Moscou quand le soleil se couche. Et mes yeux éclairaient des voies anciennes, et j’étais déjà si mauvais poète que je ne savais pas aller jusqu’au bout. »
Charles Bassompierre
Quand vous affirmez, mon cher Blaise Cendrars « J’aime la vie », et toute votre œuvre n’est que l’illustration de cette jubilation, entendez-vous exclure ce qu’une certaine littérature revendique comme apanage de l’esprit créateur ? Le rêve, une certaine gratuité, une sorte de maladie ambulatoire qui pousse quelques uns à l’exploration de domaines soi-disant inconnus. Et le souhait de Baudelaire, aller au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau, ne s’entend-il pas pour vous par aller au fond du connu et du quotidien pour y trouver du nouveau ?
Blaise Cendrars
Ah, je crois que tout est inconnu dès qu’on commence à faire quelque chose, et qu’on peut naître pour la première fois ou même pour la millième fois dans la même maison ; dans une maison qui est toujours la même où l’on découvre chaque fois de nouvelles choses. L’écrivain qui fait de nombreux retours sur soi-même, comme moi, Hé bien que voulez-vous ; ne fait jamais, ne monte jamais le même escalier, ne descend jamais dans la même cave, n’est jamais à l’affût au sommet de la même tour. Il découvre toujours et sans cesse du nouveau. Tout dépend de l’heure, du climat, du moment, de l’humeur, de la fatigue ; parce qu’écrire c’est une grosse fatigue et c’est bien ennuyeux souvent.
Charles Bassompierre
Vous avez dit et vous l’avez souvent répété, cette phrase de Schopenhauer « Le monde est ma représentation ». Ce qui, n’est-il pas vrai ? Ne contredit pas, bien au contraire, cette phrase désabusée que nous trouvons aussi dans bon nombre de vos livres : « Ecrire, c’est peut-être abdiquer ». Qu’est-ce que vous entendez par là ?
Blaise Cendrars
D’abdiquer ? Qu’écrire, ça n’est pas réellement vivre, ça n’est pas la vie du corps. En vous excusant disant que c’est la vue de l’esprit, ce n’est pas la vue de l’esprit. La vue de l’esprit est la contemplation. Ecrire c’est, pour nous autres, aujourd’hui, hélas ! Un gagne-pain et pas le plus drôle de tous ni le plus adroit, il y en a qui rapporteraient beaucoup plus. C’est donc un vice, c’est une mauvaise habitude, c’est pourquoi ça me dégoûte neuf fois sur dix, je n’aime pas…