« J'accuse... ! » d'Emile Zola

04 mai 1978
04m 44s
Réf. 05462

Notice

Résumé :

Émile Zola ou la Conscience humaine réalisé par Stellio Lorenzi en 1978 : Lecture de l'article « J'accuse... ! » par Emile Zola devant les membres du comité directeur de L'Aurore.

Type de média :
Date de diffusion :
04 mai 1978

Contexte historique

Né à Paris en 1840, Emile Zola a passé son enfance à Aix-en-Provence, où il noue une amitié très forte avec Paul Cézanne. Arrivé à Paris à l'âge de dix-huit ans, il échoue aux épreuves du baccalauréat et connaît la misère. Embauché par la suite chez Hachette, il progresse dans la hiérarchie de la librairie et fait la connaissance du milieu littéraire de l'époque. Il se met à écrire pour les journaux des critiques d'art cinglantes où il défend les futurs peintres impressionnistes qui deviennent ses amis, comme Manet ou Renoir, des contes et des romans-feuilletons. Thérèse Raquin, qu'il publie à l'âge de 27 ans, fait scandale. Dans la préface de la seconde édition parue en 1868, le jeune écrivain se défend des critiques tout en posant les premiers jalons de sa doctrine naturaliste. Influencé par l'approche scientifique et réaliste qu'adopte Balzac dans La Comédie humaine, il conçoit à cette époque le projet des Rougon-Macquart, « Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire ». Pendant plus de vingt ans, Zola travaille tous les jours pour venir à bout de cette tâche pharaonique dont les vingt volumes vont paraître régulièrement en feuilletons. Il utilise habilement son activité de journaliste pour faire connaître ses romans. Avec la parution de L'œuvre en 1885, il se brouille avec son meilleur ami de toujours, Paul Cézanne, qui s'est identifié à Claude Lantier, le peintre raté du roman. À partir de 1877 et du succès de L'Assommoir, Zola jouit d'un prestige et d'une aisance matérielle qui se concrétisent dans la maison de Medan, qu'il acquiert en 1878 et où dînent Flaubert, Edmond de Goncourt ou Alphonse Daudet. Huysmans, Maupassant le fréquentent. Ses livres sont traduits dans toute l'Europe. À la mort de Flaubert en 1880, il devient logiquement le chef de file de l'école naturaliste, dont il définit les principes esthétiques dans ses textes théoriques comme Le Roman expérimental ou Le Naturalisme au théâtre. En 1893, à l'occasion de l'achèvement des Rougon-Macquart, un banquet présidé par le ministre Poincaré est même organisé en son honneur. S'ouvre alors une nouvelle période dans la vie de Zola, qui s'engage explicitement dans des écrits en prise directe avec son époque. En tant que président de la Société des Gens de Lettres, il défend activement le statut des écrivains.

En novembre 1897, il s'engage énergiquement, dans l'affaire qui divise la France entière, aux côtés des dreyfusards. Deux jours après l'acquittement scandaleux du véritable coupable, Esterhazy, par le tribunal de guerre, Zola révolté cherche à publier sa Lettre à Monsieur Félix Faure, Président de la République. Refusée par tous les journaux dont Le Figaro, elle est finalement publiée par le journal L'Aurore le 13 janvier 1898. La lettre fait scandale en dénonçant l'injustice dont est victime le capitaine juif et alsacien Alfred Dreyfus. Plus connue sous le nom de « J'accuse... ! » en raison de l'anaphore qui le ponctue, c'est un véritable réquisitoire contre l'armée française, accusée de falsification et d'antisémitisme. Zola, qui n'a plus à rien à prouver mais tout à perdre, prend avec cet article des risques considérables. Grâce à lui, les failles de l'accusation apparaissent au grand jour ; l'affaire est relancée. Condamné à un an d'emprisonnement pour diffamation, il s'exile en Angleterre. L'écrivain naturaliste en profite pour exercer sa nouvelle passion : la photographie. Il meurt à Paris en 1902, asphyxié par la combustion d'un feu de cheminée. Accident, malveillance ou assassinat (c'est la thèse que suggère Lorenzi), l'enquête restera sans conclusion. Deux ans après la réhabilitation de Dreyfus, ses cendres sont transférées au Panthéon.

Johanna Pernot

Éclairage média

Comme en témoigne sa célèbre émission La Caméra explore le temps ou encore L'Affaire Calas, Stellio Lorenzi a cherché à mettre en images l'histoire de France, en l'abordant d'un point de vue éthique. Dans ses dramatiques, le réalisateur communiste invite le spectateur à une réflexion sur le fanatisme, l'intolérance ou les injustices sociales. C'est ainsi qu'après avoir déjà réalisé Thérèse Raquin en 1957, il fait de nouveau appel à Zola en 1978. Émile Zola ou la Conscience humaine retrace en quatre épisodes la vie du défenseur de Dreyfus, dont l'article « J'accuse... ! » va changer le cours de l'histoire de France.

Alors que tous les journaux ont refusé de publier le pamphlet, le jeune quotidien militant L'Aurore, Georges Clemenceau à sa tête, se dispose à le publier. Devant les membres du comité directeur du journal, Emile Zola lit son article « J'accuse... ! ». La mise en scène, d'une très grande sobriété, permet au spectateur de se concentrer sur le contenu du discours et son effet prodigieux sur l'auditoire.

Stellio Lorenzi opte pour un décor réaliste, en clair-obscur. Les plans de demi-ensemble révèlent l'atmosphère sombre d'une pièce où les journalistes, avant de faire éclater la vérité au grand jour, œuvrent dans l'ombre. Les bureaux sont chargés de notes, les figures graves.

La mise en scène alterne les plans sur l'orateur et sur son auditoire. L'immobilité des personnages assis focalise l'attention sur le discours de Zola, tout comme l'utilisation des travellings. Les seules réactions d'ordre physique sont celles de Clemenceau, sur lesquelles les interruptions de Zola attirent l'attention. Ainsi est mis en valeur l'effet de ses propos sur le directeur du journal, qui s'agite, se lève, et finit par exprimer verbalement son enthousiasme et son admiration pour la force et l'audace de l'article. Zola y accuse nommément les hauts responsables de l'armée française. On peut noter la clarté des accusations et la véhémence implacable de l'accumulation, ainsi que la puissance rhétorique de l'anaphore qui structure la péroraison. L'ironie mordante du discours original a été tronquée, afin d'en faciliter peut-être la fluidité et la compréhension pour l'auditeur.

L'attitude solennelle de Zola (Jean Topart) et Clémenceau (André Valmy), debout à la fin de la lecture, suggère déjà la portée historique de l'instant.

Johanna Pernot

Transcription

(Silence)
Jean Topart
Voici un an que le général Billot, que les généraux de Boisdeffre et Gonse savent que Dreyfus est innocent, et ils ont gardé pour eux cette effroyable chose. Et ces gens-là dorment. Ils ont des femmes et des enfants qu'ils aiment.
(Silence)
Jean Topart
Quand une société en est là, elle tombe en décomposition. On nous parle de l'honneur de l'armée, on veut que nous l'aimions. Certes, oui ! L'armée qui se lèverait à la première menace, cette armée qui est tout le peuple, nous n'avons pour elle que tendresse et respect. Mais il ne s'agit pas d'elle, il s'agit du sabre ! Le maître qu'on nous donnera demain, peut-être. Et baiser dévotement la poignée du sabre, le dieu, non ! Quel coup de balai le gouvernement républicain devrait donner dans cette jésuitière, quoi , qu'est-ce qu'il y a, ça ne va pas ?
(Silence)
André Valmy
Oh non non non, rien, continuez.
(Silence)
Jean Topart
On s'épouvante devant le jour terrible que vient d'y jeter l'affaire Dreyfus, ce sacrifice humain d'un malheureux, d'un "sale juif". Tout ce qui s'est agité là, des moeurs d'Inquisition et de tyrannie, le bon plaisir de quelques galonnés mettant leurs bottes sur la Nation... Dois-je continuer, monsieur Clemenceau ?
(Silence)
André Valmy
Oui oui oui, continuez.
Jean Topart
Non, parce que si vous pensez que mon article engagerait trop la responsabilité de votre journal, je vous demanderais de me le dire avant que je poursuive ma lecture.
André Valmy
Mon journal est là pour dire la vérité. De toute façon, je ne suis pas le gérant ; si nous sommes assignés, c'est vous, Perrenx, qui serez poursuivi, alors !
(Silence)
André Valmy
Continuez, Zola !
Jean Topart
C'est un crime que de s'être appuyé sur la presse immonde, que de s'être laissé défendre par toute la fripouille de Paris, de sorte que voilà la fripouille qui triomphe insolemment dans la défaite du droit.
(Silence)
Jean Topart
C'est un crime d'égarer l'opinion, et de l'utiliser pour une besogne de mort. C'est un crime d'empoisonner les petits et les humbles par l'odieux antisémitisme, dont la grande France libérale des droits de l'Homme mourra si elle n'en est pas guérie.
(Silence)
Jean Topart
C'est un crime que d'exploiter le patriotisme pour des oeuvres de haine. Et c'est un crime enfin que de faire du sabre le dieu moderne, lorsque toute la science humaine est au travail pour l'oeuvre prochaine de vérité et de justice.
André Valmy
C'est excellent ! C'est une chance que Le Figaro refuse de vous publier. C'est un honneur pour mon journal, et pour moi !
(Silence)
Jean Topart
Telle est la simple vérité, monsieur le Président, et elle est effroyable. Elle sera pour votre présidence une souillure. Si vous êtes le prisonnier de la Constitution et de votre entourage, vous n'en avez pas moins un devoir d'homme ! Je le répète avec une certitude plus véhémente, la vérité est en marche, et rien ne l'arrêtera !
(Silence)
Jean Topart
J’accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d’avoir été l’ouvrier diabolique de l’erreur judiciaire. J’accuse le général Mercier de s’être rendu complice d’une des plus grandes iniquités du siècle. J’accuse le général Billot d’avoir eu entre les mains les preuves certaines de l’innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées, de s’être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice, dans un but politique et pour sauver l’état-major compromis. J’accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s’être rendus complices du même crime. J’accuse le général de Pellieux d’avoir fait une enquête scélérate. J’accuse enfin le premier conseil de guerre d’avoir violé le droit, en condamnant l'accusé sur une pièce secrète, et j’accuse le second conseil de guerre d’avoir couvert cette illégalité, par ordre, en commettant à son tour le crime juridique d’acquitter sciemment un coupable.
(Silence)
Jean Topart
En portant ces accusations, je n’ignore pas que je me mets sous le coup de la loi qui punit les délits de diffamation. Mais c’est volontairement que je m’expose. L’acte que j’accomplis ici n’est qu’un moyen révolutionnaire pour hâter l’explosion de la vérité et de la justice. Qu’on ose donc me traduire en cour d’assises et que l’enquête ait lieu au grand jour ! J’attends.
(Silence)
André Valmy
Monsieur Zola, votre article est admirable ! Je le publie tout de suite.
Jean Topart
Merci.
André Valmy
Mais la bataille sera dure, je suis certain que Maître Labori et mon frère Albert pensent comme moi.
Alain Mac Moy
Oui, mais ça en vaut la peine.
André Valmy
Perrenx, arrêtez toute la composition du journal de demain et faites partir tout de suite l'article de monsieur Zola ! Le tout sur la Une !

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