Femme ingénieur au début du XXIe siècle : des avancées mais un chemin encore long à parcourir pour l'égalité

10 mars 2004
03m 15s
Réf. 05606

Notice

Résumé :

Ce reportage est centré sur l'Ecole Nationale Supérieure des Arts et Métiers (ENSAM). Il donne la parole aux étudiantes, aux professeurs de cette école et à sa directrice Marie Reynier en s'intéressant au véritable fossé qui existe encore entre les femmes et le métier d'ingénieur.

Date de diffusion :
10 mars 2004
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Contexte historique

En 1880, la loi Camille Sée, ouvrant l'éducation secondaire publique aux jeunes filles, est un tournant pour l'enseignement féminin en France. Pourtant, elle les exclut des bancs de l'Université, faute de suivre les mêmes programmes d'enseignement que les garçons et de pouvoir passer le baccalauréat sans une dérogation, ainsi que l'évoquent Françoise Mayeur [1], la revue Clio [2] ainsi que Yaelle Arasa [3]. Jusqu'à la Première Guerre mondiale, l'enseignement secondaire féminin peine à recruter bien que les 138 établissements créés sur le territoire comptent, en 1913, 33 000 élèves. En 1924, l'harmonisation des programmes, près d'un demi-siècle après la création du premier lycée public de jeunes filles, ouvre à toutes, en droit, l'accès au baccalauréat et à l'Université. L'un des derniers bastions de l'enseignement supérieur interdit aux femmes tombe en 1972 quand, sous l'impulsion de Michel Debré, Ministre de la Défense, le concours de l'École Polytechnique leur est rendu accessible. Une femme, Anne Chopinet-Duthilleul, est reçue, cette année-là, major au concours d'entrée. Dès lors, le nombre de jeunes filles entrant à l'École Polytechnique chaque année est passé de sept, pour la première promotion mixte, à soixante-et-un sur les quatre cents admis en 2012. L'égalité tarde à s'affirmer.

En 2012, 45,5% des élèves de Terminale Scientifique sont des filles et elles y réussissent aussi bien, voire mieux que les garçons. En effet, la proportion de mention « bien » et « très bien » est de 37% chez les filles et de 30% chez les garçons, toutes filières confondues. Mais cette quasi-égalité masque le fait que la spécialité Science de l'Ingénieur (SI) n'est choisie que par 2% des filles alors qu'elle est choisie par 15% des garçons. De même, elles sont seulement 42% à poursuivre leurs études en Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles (CPGE) toutes voies confondues. Pour être plus précis, sur un panel des bacheliers de 2008, 15% des filles et 20% des garçons titulaires d'un baccalauréat Scientifique poursuivent leurs études dans l'enseignement supérieur via une classe de CPGE scientifiques.

En 2011, les femmes représentent 51% des titulaires d'un diplôme d'école de commerce et de gestion et 53% des titulaires d'un BTS, mais seulement 28% des titulaires d'un diplôme d'ingénieur. Les sciences au début du XXIe siècle se conjuguent au féminin comme au masculin, mais on note encore une certaine « résistance » pour le métier d'ingénieur.

[1] Françoise Mayeur, L'enseignement secondaire des jeunes filles sous la Troisième République, 1977.

[2] Clio, "Le temps des jeunes filles", n°4-1996, et "Mixité et co-éducation", n°18-2003.

[3] Yaelle Arasa, L'école des femmes : Victor Hugo et Hélène Boucher deux lycées parisiens 1895-1945, L'Harmattan, 2013.

Fatima Rahmoun et Sophie Edouard

Éclairage média

Après une présentation rapide des proportions de filles et de garçons suivant des études scientifiques, le reportage donne la parole à de jeunes étudiantes de l'Ecole Nationale Supérieure des Arts et Métiers qui évoquent leur choix, les difficultés et les attentes d'une fille pour des études de « sciences dures ». Il est assez troublant de voir en 2004 le nombre de filles présentes dans l'amphithéâtre, elles représentent 8% des effectifs à l'ENSAM. Ce chiffre est beaucoup moins parlant que l'image où on voit que les jeunes filles occupent à peine un rang de l'amphithéâtre qui en compte une douzaine... Elles sont sincères et mettent en avant les a priori d'éducation, des sensibilités et des préoccupations différentes de celles des garçons mais qu'elles jugent complémentaires.

Puis nous passons au parcours de Marie Reynier, la directrice de l'établissement au moment du reportage qui, elle aussi, a étudié dans cette école dans les années 1970. Elles n'étaient alors que deux filles sur une promotion d'une centaine d'élèves. Elle parle avec enthousiasme de ce métier « d'inventeur » et le décrit avec des qualificatifs précis en démolissant quelques préjugés tenaces sur l'industrie. Elle présente avec humour sa nomination à la tête de cette école prestigieuse qu'elle dirigera jusqu'en 2006. Il est tout de même assez surprenant que la journaliste, dans un reportage sur les femmes et le métier d'ingénieur, précise que cette femme de 48 ans qui dirige 4 000 élèves a deux enfants.... L'aurait-elle fait pour un homme ?

La troisième partie du reportage s'intéresse aux enseignants. Nous retrouvons un amphithéâtre presque rempli où enseignants et enseignantes sont installés ensemble et défendent la particularité d'un enseignement de science exercé par les femmes et leur contribution à la recherche.

Nous retrouvons en clôture de reportage Marie Reynier qui s'exprime sur le rôle primordial de mesures politiques comme la loi sur le divorce ou l'accès à des mesures de contraception pour faire changer la condition des femmes.

Son engagement au Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche et au Ministère de l'Education Nationale dans différentes académies et notamment à Orléans-Tours où elle a été nommée Rectrice depuis 2011 illustre cette conviction.

La journaliste termine le reportage sur une note d'humour à propos du mot "Gadzarts" qui n'a pas encore trouvé de féminin...

Fatima Rahmoun et Sophie Edouard

Transcription

Daniel Bilalian
Restons sur le même thème, la journaliste Françoise Giroud avait l’habitude de dire que la parité hommes/femmes serait totale le jour où il y aurait des chefs d’entreprises femmes aussi nulles que certains hommes. Hé bien, ce n’est pas le cas de l’actuelle directrice de l’école des Arts et Métiers à Paris qui forme des ingénieurs, principalement destinés au secteur de l’industrie. Une très bonne école, mais qui n’est pas encore très féminine. Laetitia Legendre, Diane Richard.
(Bruit)
Journaliste
Pour connaître le nombre de filles dans les Grandes Ecoles scientifiques, il suffit de les réunir. 8 % des effectifs aux Arts et Métiers, alors qu’elles représentent près de 40 % des candidats au bac scientifique et 20 % en classes prépa. Pour leur parler, une femme, la Directrice, Marie Reynier, une ancienne de l’Ecole.
Inconnue 1
Même avant de passer le bac, je voulais faire les Arts et...
Inconnue 2
Ce n’est pas évident, quoi ! Enfin, je pense qu’on part depuis très petites avec des a priori d’éducation.
Inconnue 3
On n’a pas la même sensibilité qu’avec les garçons, ni les mêmes aspects pratiques, ni, enfin, l’esprit n’est pas pareil. On n’a pas les mêmes préoccupations, donc je pense que c’est assez complémentaire.
Journaliste
Si elles sont rentrées aux Arts et Métiers, c’est qu’elles s’intéressent aux sciences dures qui attirent peu les filles. Dans les années 70, elles n’étaient alors que deux dans la promotion de Marie Reynier, pour une centaine d’élèves.
Marie Reynier
Ces métiers se révèlent également être des métiers d’inventeurs, et que les femmes aiment ça. Elles aiment inventer, elles aiment être dans le pratique, elles aiment manipuler la matière. Et tout ça, aujourd’hui, ça ne se fait pas au marteau-pilon, ça ne se fait pas en fonderie, métallurgie lourde.
Journaliste
La discrimination professionnelle, les remarques machistes, la Directrice les a peu connues. A 48 ans, avec deux enfants, elle dirige 4 000 élèves. Pourtant, son arrivée à la direction de l’Ecole en a surpris plus d’un.
Marie Reynier
On a vu dans ces milieux-là se dessiner l’idée que : Ah, ça ne va pas très bien quand même, ils nous envoient une femme ! Comme une espèce de signe avant-coureur de déclin.
Roland Vernhet
Il n’y a pas d’ostracisme au niveau des enseignants, une femme est un homme comme les autres !
Journaliste
Si les femmes sont des hommes comme les autres, elles demeurent encore très minoritaires dans l’enseignement. Des préjugés qui commencent dès l’école primaire, au sein des familles, et qui perdurent dans le monde professionnel. Pourtant, la contribution des femmes à la recherche est précieuse.
Jean-Louis Tebec
C’est une façon différente d’appréhender les problèmes, c’est une façon différente de traiter les élèves. C’est une façon différente de se comporter à l’extérieur et de montrer qu’elle est le prestige de l’Ecole.
Journaliste
Mais pour la Directrice, rien ne peut changer dans les mentalités sans une véritable volonté politique.
Marie Reynier
C’est très bien de faire en sorte que professeure prend un e à la fin, mais c’est pas ça qui change la condition des femmes, c’est la pilule qui change la condition des femmes. C’est la loi sur le divorce qui change la condition des femmes. Et je crois que il y a énormément de lois à mettre en place pour que la condition des femmes soit changée.
Journaliste
Dans ces laboratoires hautes technologies en biomécanique ou en matériaux, travaillent les chercheurs, les ingénieurs de demain. Les femmes, petit à petit, arrivent à s’y faire une place. Pourtant, entre eux, les étudiants s’appellent les gardzarts, les Gars des Arts, une appellation qui n’a toujours pas de féminin.