Françoise Balibar et le plaisir du « métier de penser »

08 septembre 1985
13m 52s
Réf. 05609

Notice

Résumé :

Dans ce reportage centré sur le « métier de penser », Françoise Balibar nous présente sa vision du métier de physicienne. Elle évoque son travail de recherche mais aussi d'enseignement et le plaisir qu'ils lui apportent.

Type de média :
Date de diffusion :
08 septembre 1985
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Contexte historique

Françoise Balibar est professeur de physique à l'Université Paris Diderot. Elle est née en 1941 et a réalisé une partie de ses études dans un lycée du sud de la région parisienne portant le nom de Marie Curie. Elle a intégré l'Ecole Normale Supérieure en 1960 puis soutenu une thèse d'Etat sur « la propagation des rayons X ». Elle publie en 1984, chez Interéditions, un ouvrage nommé Quantique, résultat d'un travail de dix ans, mené en commun avec le physicien Jean-Marc Lévy-Leblond. C'est vraisemblablement à cette occasion que le reportage est réalisé.

Elle poursuivra ses activités d'enseignement en physique parallèlement à la publication d'ouvrages de sciences pour les jeunes lecteurs, pour le grand public mais aussi pour un public plus averti comme avec les Œuvres choisies d'Einstein aux éditions du Seuil. Sa bibliographie comporte de nombreux ouvrages concernant Albert Einstein, la théorie de la relativité, l'histoire et l'épistémologie des sciences physiques.

Reconnue comme une spécialiste d'Einstein, elle s'intéressera à une femme de science célèbre et publiera en janvier 2007 un livre intitulé Marie Curie, Femme savante ou Sainte Vierge de la science. Elle retrace dans ce livre le parcours d'exception de cette femme de science dont l'intelligence, l'opiniâtreté et l'indépendance dérangeaient une société dominée par les hommes (voir le document Le traitement du Cancer : hommage à Marie Curie pour sa découverte du Radium).

Fatima Rahmoun et Sophie Edouard

Éclairage média

Dans ce reportage qui s'intéresse aux rapports des femmes et de la science, Françoise Balibar, femme de science française, met en avant l'enseignement dont elle parle avec beaucoup de plaisir, sans oublier toutes ses autres activités comme la recherche fondamentale en physique, l'écriture de livres de vulgarisation ou de philosophie des sciences ainsi que la mise en œuvre d'expositions scientifiques.

Dans la première partie, elle évoque sa jeunesse et exprime sa difficulté à mettre en adéquation le fait d'être femme et de faire des sciences ou plus exactement d'être une intellectuelle des sciences. Elle ne parle pas de la difficulté d'évoluer dans un monde masculin, mais d'une difficulté à produire une recherche ou un livre, c'est-à-dire autre chose que des enfants. Elle fait aussi remarquer que dans les années 60, pour ne pas effrayer les garçons, il était préférable de faire de l'anglais plutôt qu'une classe préparatoire aux grandes écoles scientifiques !

Dans la seconde partie du reportage, il est question de son « amour » de la physique, elle est rayonnante quand face caméra elle dit son plaisir à comprendre un phénomène de la physique dans son ensemble comme les différentes manifestations du phénomène de diffraction dans l'arc-en-ciel. De telles images sont rares et surtout en complète opposition avec l'image trop souvent véhiculée d'un ou d'une scientifique enfermé(e) dans son laboratoire.

La mise en scène du reportage est très sobre, ce qui permet à la parole de Françoise Balibar d'être entendue. Le passage par l'écrit pour poser les questions n'est pas sans rappeler l'école.

Puis en réponse à la question du journaliste, elle évoque le fait qu'être professeur de science, c'est aussi abandonner un certains nombre de rêves, des rêves d'argent, mais aussi plus anecdotique, abandonner le rêve d'être Marylin Monroe !

Nous sommes en 1985, et pourtant le journaliste lui parle de la difficulté d'être mère et épouse. Elle apporte à cette question une réponse tout à fait personnelle, sans animosité ni regret, avec une vision de la science en train de s'écrire complétement différente de ce que l'on peut entendre habituellement.

Dans ce reportage, on est loin du laboratoire comme dans le reportage présentant Françoise Barré-Sinoussi mais le métier de chercheur revêt des formes très différentes et la science n'est pas qu'une histoire de manipulations.

La dernière partie de ce reportage est l'occasion d'un véritable hymne au métier d'enseignant-chercheur. Elle présente sa vision tout à fait personnelle de la préparation des cours et de la compréhension d'une notion en l'associant à un sentiment de puissance, ce qui permet d'appréhender avec un œil nouveau le métier d'enseignant-chercheur en physique. En un mot, ce reportage induit que faire de la physique est un vrai luxe et un vrai plaisir.

Fatima Rahmoun et Sophie Edouard

Transcription

(Musique)
Françoise Balibar
Quand j’avais 18 ans, je faisais des études scientifiques et comme j’appartenais à un milieu assez bourgeois, quand je voulais m’amuser, j’allais en surprise-partie, comme ça se faisait beaucoup dans ces années-là. Quand je commençais à danser avec un garçon, il me demandait immanquablement ce que je faisais dans la vie, drôle d’expression. Je disais, je suis en « taupe », et alors immédiatement, c’était fini. Il ne me réinvitait pas, je sentais une espèce de voile, de chape tomber sur nos rapports, et puis j’en étais pour mes frais. Alors, j’avais compris au bout d’un certain temps, je disais que je faisais de l’anglais. Comme ça, ça passait mieux, et puis, je pouvais continuer à m’amuser. Tout ça pour dire que j’ai vécu, moi, comme quelque chose de très difficile d’avoir à me placer en tant que femme à l’intérieur de la sphère intellectuelle. Non pas parce que je ressentais de l’hostilité de la part des hommes, mais parce que moi, je ne me sentais pas bien dans ma peau, à la fois de femme et d’intellectuelle. Et je l’ai vécu très, très durement, au point même, bon, d’avoir des épisodes dépressifs très pénibles à supporter. Ce qui, je crois, n’allait pas fondamentalement, c’était une contradiction entre une image traditionnelle de la féminité et puis le fait de produire quelque chose dont je pensais probablement, implicitement, que c’était un type de production réservé aux hommes. C’est-à-dire, j’avais l’impression que je rompais avec mon sexe en produisant autre chose que des enfants.
(Musique)
Françoise Balibar
Ce pourquoi je trouve quelquefois, bon, sans me raconter trop d’histoires, que c’est vraiment la plus belle discipline, c’est justement que ça permet de comprendre ce qu’on voit, le monde. C’est peut-être très naïf ce que je dis, mais je le dis, cette naïveté, je la profère en toute connaissance de cause. C’est-à-dire que ce que j’aime, c’est me dire, quand je vois un arc-en-ciel, hé bien oui, je sais que c’est parce que y a tel trajet des rayons à l'intérieur de chaque gouttelette et que l’ensemble forme cet arc-en-ciel. Je sais que dans telle circonstance, on verra deux arcs-en-ciel et quand on en voit deux, je me dis : Oui, c’est exactement comme je m’y attendais, comme c’est dans les livres. Et ça, à chaque fois, je ne m’en suis pas remise, ça me ravit toujours.
(Musique)
Françoise Balibar
Pour exercer le métier de penser, évidemment, il faut abandonner certains rêves, d’aucuns diront : Il faut abandonner les rêves d’argent, oui, c’est vrai, certainement. Bon, mais je ne pense pas que ce soit tellement un sacrifice tellement grand pour beaucoup de gens, finalement. Ce qu’il faut, par contre, c’est abandonner l’idée d’avoir plus de temps pour s’occuper de soi, pour vivre sa vie complètement ; parce que tout ça, ça prend du temps, surtout que ça s’exerce à l’intérieur d’institutions qui demandent du temps. Ce n’est pas parce que l’on n’a que six heures de cours à effectuer dans une université que ça ne demande pas beaucoup de temps que de les préparer et de les faire. Et par conséquent, ça ne laisse pas beaucoup de temps pour vivre à côté. Alors ça, oui, il faut, c’est quelquefois dur et il faut l’abandonner. Quand il fait très beau et que j’aimerais bien aller me promener sur les quais de la Seine, alors je me dis, oui, mais plus tard. Quand dans 15 ans, je me dirais en regardant derrière moi, je me suis beaucoup promenée mais je n’ai rien fait, évidemment, la contrepartie, c’est que je pourrais probablement me dire : Je n’ai pas fait grand-chose et je ne me suis même pas promenée, mais enfin, je verrai bien. Alors ça, je crois qu’il faut l’abandonner. Ce qu’il faut abandonner aussi, c’est l’idée de devenir Marilyn Monroe, parce que ça aussi, ça demande beaucoup de temps. Et bon, c’est peut-être aussi, si on exerce le métier de penser, c’est peut-être aussi faute de pouvoir devenir Marilyn Monroe, parce qu’on n’a aucune chance dans cette voie-là.
(Silence)
Françoise Balibar
S’agissant de savoir si ça aide ou si ça gène de vivre avec quelqu’un ou d’avoir une vie affective quand on travaille dans l’intellect, quand on en fait métier, enfin, je dois dire que moi, à l’égard de ce problème, mes positions ont beaucoup varié. Longtemps, j’ai pensé que c’était au contraire une gène d’avoir à vivre avec quelqu’un ; que quand on rentrait chez soi, au lieu de continuer à travailler, il fallait non seulement s’occuper des choses matérielles, ça, ce n’est pas très grave ; mais s’occuper de régler toutes les petits incidents de la vie affective, de la vie quotidienne, que ce soit avec des enfants, avec un mari, avec des parents, n’importe quoi ! Je me disais toujours, en rentrant, maintenant le début des difficultés commence. Jusqu’à maintenant, j’étais dans des choses qui allaient plus ou moins bien, mais dont j’étais sûre, en faisant quelque chose que ça conduirait quelque part. Là, j’avais l’impression de naviguer à vue, complètement dans l’inconnu. Et j’avais aussi l’impression que à ça, je m’épuisais et que si... Quelquefois je me plaisais à penser que si je n’avais pas eu tous ces petits conflits affectifs à régler, si je n’avais pas dépensé tant d’énergie à ça, je me disais : Mais qu’est-ce que j’aurais pu faire, j’aurais été géniale !
Journaliste
Einstein ?
Françoise Balibar
Par exemple ! Et alors, en rencontrant des gens qui vivaient réellement seuls, et en discutant avec eux, je me suis aperçue que cette énergie que moi, je dépensais à régler des petits conflits minables sentimentaux ; eux, finalement, ils en dépensaient tout autant à régler d’autres problèmes qui tenaient précisément au fait qu’ils étaient seuls.
(Musique)
Françoise Balibar
Il y a certains types de contraintes tout à fait mécaniques qui, loin d’être des gènes, sont plutôt des aides. Par exemple, repasser, c’est une tâche où typiquement, on est obligé de penser à autre chose. On ne peut pas ne penser qu’au repassage, quand on repasse. Alors, je pense que traditionnellement, les femmes étaient éduquées à penser à leurs enfants, la maison, leurs amants, comment faire pour que tout marche bien, tout ne marche pas bien, je ne sais pas. Mais que justement, ce qui m’a semblé, moi, c’était qu’on pouvait penser à autre chose en repassant, qu’à ça. Et que ça marchait très bien. C’est-à-dire qu'il y a un certain type de tâches quotidiennes qui permettent à la pensée de se développer. Et elles permettent de penser, repenser, considérer un problème intellectuel sous tous ses aspects.
(Silence)
Françoise Balibar
Non, mais on peut continuer à repasser, repasser, c’est le cas de le dire, les idées que l’on a en tête, à les repasser dans sa tête et à les réexaminer, à les revoir. On peut même, en repassant, revoir des équations, parce que les équations, elles sont écrites sur un papier mais on se les représente aussi dans sa tête. Et il m’est arrivée de justement, soit en conduisant, soit en faisant n’importe quel travail répétitif comme ça, de repenser à ce que, ce sur quoi j’étais en train de travailler, de changer, faire passer un terme de gauche à droite, et d’avoir l’idée d’un moyen de me sortir d’un mauvais pas intellectuel.
(Silence)
Françoise Balibar
Je trouve que le métier de professeur est extrêmement gratifiant, tout autant que celui de chercheur. Parce que on peut aller devant les étudiants et exposer quelque chose sans l’avoir réellement bien compris. Alors, ça marche plus ou moins bien, et quelquefois, ça marche très bien. Mais ce qui est plus… jouissif, c’est d’avoir tellement bien compris que on pourra le présenter suivant n’importe quelle angle et que on sera parfaitement à l’aise quand, on ne sera pas tributaire d’un certain fil. Et ça, arriver à cette compréhension totale et tous azimuts dans plusieurs directions, qui ne soient pas simplement linéaires, ça, je trouve ça extrêmement jouissif. Et dans ces cas-là, le sentiment que l’on a, je ne trouve pas d’autres mots que celui du sentiment de puissance. C’est que on a l’impression d’être extrêmement puissant. En ce sens, il faut peut-être être un peu mégalomane pour en arriver là.
(Silence)
Françoise Balibar
Oui, faire des erreurs, ça fait partie du métier de penser, je pense, je crois. Ceci dit, ce que je crois, c’est que ces erreurs, en tout cas, dans le domaine scientifique, ne sont pas très graves. Et je dirais même que les erreurs scientifiques, en tout cas celles que j’ai commises, moi, à mon niveau modeste, m'ont semblé toujours moins importantes que les erreurs que j’ai pu commettre dans ma vie privée. Parce que là, j’ai toujours eu l’impression que une fois que l’erreur a été commise, elle était difficilement rattrapable. Et je trouve justement très reposant de pouvoir travailler dans un domaine où je puisse me dire : Après tout, ça n’a pas d’importance si je me trompe. Et je trouve ça très reposant par rapport à la vie, justement. Moi, ce que j’aime dans le métier de penser, c’est comprendre. J’ai, par exemple, des souvenirs d’être en train de préparer un cours, de lire des choses d’Einstein, par exemple, ou de Galilée, de les lire, de les relire indéfiniment en essayant de comprendre, et puis de comprendre, et d’avoir des instants de bonheur parfait ; par exemple en constatant que justement, il faisait très beau dehors et que tout était en accord parfait. Je comprenais Einstein et il faisait beau dehors, et j’avais l’impression d’être au septième ciel.
(Silence)

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