Les origines du « printemps tunisien »

30 décembre 2010
01m 49s
Réf. 05801

Notice

Résumé :

L'immolation d'un jeune à Sidi Bouzid, le 17 décembre 2010, est le début d'un vaste mouvement de manifestations. La jeunesse diplômée proteste contre l'arbitraire policier et la dictature du président Ben Ali. Ce dernier intervient à la télévision pour enrayer la révolte. C'est un échec, l'agitation s'étend à l'ensemble du pays dont une large partie de la population réclame le départ de Ben Ali.

Date de diffusion :
30 décembre 2010
Source :
A2 (Collection: 20 heures )

Contexte historique

En moins d'un mois – de l'immolation de Mohammed Bouazizi, le 17 décembre 2010, à la fuite du président tunisien, le 14 janvier 2011- le régime autoritaire et policier instauré par Ben Ali depuis plus de 23 ans est emporté par une vague de manifestations.

Zine el-Abidine Ben Ali s'est emparé du pouvoir en 1987, en écartant le père de l'indépendance, Habib Bourguiba, atteint de sénilité. Ben Ali, qui n'a pas le charisme et le prestige de son prédécesseur, impose son autorité en manipulant les élections (il est réélu 4 fois président avec plus de 90 % des suffrages). Les médias et la justice sont sous surveillance constante. Les partis politiques sont autorisés mais ils doivent subir l'arbitraire d'une police politique qui n'hésite pas à torturer. Les islamistes d'Ennahdha, proches des frères musulmans, sont emprisonnés et leur leader Rached Ghannouchi s'exile à Londres en 1991. Le régime de Ben Ali se cache derrière une façade moderniste et bénéficie d'une croissance, portée par l'activité touristique, la sous-traitance et les technologies de la communication. L'orientation anti-islamiste vaut à Ben Ali le soutien des puissances occidentales, qui ferment les yeux sur les atteintes aux droits de l'homme. Vers le milieu des années 2000, les effets de la mondialisation et la crise économique fragilisent le développement. Les jeunes diplômés issus de l'université tunisienne peinent à trouver un emploi correspondant à leur qualification. Mohammed Bouazizi était l'un d'eux, devant gagner sa vie comme vendeur de légumes ambulant dans la ville pauvre de Sidi Bouzid, au centre de la Tunisie. Pour protester contre la police qui avait confisqué son chariot, il s'immole devant la préfecture. Beaucoup de jeunes Tunisiens se reconnaissent dans son geste de désespoir. Dans la semaine qui suit, de violents affrontements ont lieu à Sidi Bouzid et dans les villes proches de cette région. La police ouvre le feu mais les manifestants continuent de descendre dans la rue et s'en prennent aux symboles de l'autorité.

Le 27 décembre, une manifestation de solidarité a lieu dans la capitale et dans les grandes villes. Les avocats puis les journalistes, les lycéens et les enseignants se mobilisent. C'est l'ensemble de la société tunisienne qui proteste contre la dictature, dans la rue ou sur les réseaux sociaux. Le président tunisien se rend au chevet de Bouazizi, reçoit sa famille, intervient à la télévision pour promettre des aides ou faire démissionner quelques ministres. Rien n'y fait, l'agitation continue. Le 4 janvier 2001, le jeune vendeur de légumes décède. La population, unifiée par le slogan : « Dégage ! » réclame la fin du régime. C'est maintenant dans la capitale que se produisent les heurts les plus violents avec la police, apportant leur lot de nouvelles victimes. La ligue tunisienne des droits de l'homme en dénombrera plus de 66 pour ces journées révolutionnaires. Ben Ali essaye de calmer le jeu. Il promet successivement la création de 300 000 emplois, la baisse des prix des produits de première nécessité, l'interdiction à la police de tirer, la liberté totale d'expression sur internet... en vain. Le 13 janvier 2011, à la télévision, il s'engage à ne plus se représenter. Le lendemain, les manifestants s'en prennent au palais présidentiel, au ministère de l'intérieur et à la résidence familiale de Ben Ali. Le président, pressé par des militaires, s'enfuit en avion et trouve refuge en Arabie saoudite.

La rapidité de cette victoire et le bouleversement politique qu'elle entraîne surprennent l'opinion internationale qui pensait que le dictateur avait la situation en main. Les médias parlent de « printemps tunisien ». Dans le reste du monde arabe, où les régimes autoritaires sont la règle, des mouvements similaires apparaissent dans les jours qui suivent, en Egypte, au Yémen, en Syrie et dans la Libye voisine... le printemps tunisien devient un « printemps arabe ».

Claude Robinot

Éclairage média

Ce sujet du journal télévisé de France 2 intervient le 30 décembre 2010, à un moment où la crise tunisienne change de dimension. La révolte qui secoue le centre de la Tunisie depuis une quinzaine de jours a gagné la capitale et les grandes villes du pays. Les événements trouvent aussi un écho en dehors des frontières puisque la présentatrice Marie Drucker parle d'une manifestation à Paris. Il est assez rare qu'une actualité de politique étrangère trouve sa place dans un JT alors que l'on s'apprête à fêter la fin de l'année.

L'origine des images est révélatrice du traitement de l'information. A Sidi Bouzid comme à Tunis, elles ont été pour la plupart filmées par des téléphones portables et transmises par internet et les réseaux sociaux. Le travail du journaliste consiste donc à contextualiser des images dont il n'est pas le seul producteur, à les authentifier, à les mettre en perspective et à les commenter pour donner au public du 20 heures un état de la crise tunisienne.

La médiocre qualité technique des « images d'amateur » n'empêche pas leur intérêt. Elles méritent une analyse. A Sidi Bouzid, la foule est jeune, il n'y a pas de pancartes et de slogans comme dans une manifestation organisée. C'est un mouvement de colère, en réaction au geste de Mohammed Bouazizi. Les jeunes tentent de prendre d'assaut la préfecture, siège régional du pouvoir de Ben Ali. Un manifestant brandit quelques bananes qui rappellent l'origine de l'intervention de la police contre un vendeur ambulant. A Tunis, il s'agit d'une protestation organisée par des étudiants et des avocats pour protester contre le régime. Les nombreux téléphones portables filment et retransmettent presque « en direct » la manifestation. Les images seront diffusées par les réseaux sociaux et commentées dans des blogs d'opposants.

A côté de cette spontanéité, l'intervention du président Ben Ali apparaît compassée et en décalage avec l'opinion. Sa visite à l'hôpital et son intervention télévisée ne sont pas en phase avec l'opinion et peinent à rattraper le mouvement de défiance. L'intervention de l'expert n'apporte pas grand-chose à l'analyse ; la théorie de la cocotte-minute traduit surtout la surprise du chercheur qui reste dans l'expectative. Au mieux souligne-t-on le rôle de la jeunesse diplômée dans ces événements.

Claude Robinot

Transcription

Marie Drucker
Les rassemblements continuent dans la répression et les têtes tombent au gouvernement. Jérôme Boni, Véronique Gaglione. Des affrontements opposent régulièrement la police à des manifestants, notamment de jeunes diplômés qui ne trouvent pas de travail, après la mort de l’un d’eux, tué par balle vendredi dernier. Situation toujours extrêmement tendue en Tunisie et depuis douze jours.
Journaliste
C’est ici que le mécontentement a éclaté il y a douze jours. Ces jeunes chômeurs laissent libre cours à leur colère devant le gouvernorat. Image rare dans une Tunisie où l’information est strictement contrôlée.
(Bruit)
Inconnu
Nous vivons chaque jour un peu plus d’humiliation, de pauvreté, de souffrances, Sidi Bouzid est le seul département où il n’y a aucune usine.
Journaliste
Ce soulèvement populaire a commencé quand un jeune vendeur de fruits auquel la police avait brutalement confisqué sa marchandise avait tenté de s’immoler par le feu. Mardi, pour tenter de désamorcer la crise, le président tunisien s’est rendu dans le centre pour grands brûlés de Tunis où le jeune homme est soigné. Mais le président Ben Ali a dénoncé à la télévision ce qu’il qualifie de violences fomentées par des extrémistes, qui nuisent à l’économie et au tourisme du pays. Pourtant les manifestations commencées à Sidi Bouzid et à Menzel Bouzaiane ont gagné de nombreuses autres villes et même la capitale, Tunis.
Vincent Geisser
C’est un peu ce qu’on appelle le syndrome de la cocotte-minute, c'est-à-dire que, à force de taire les problèmes, à force de ne pas laisser s’exprimer la population et notamment les classes d’âge les plus jeunes, celles qui sont aujourd’hui en âge de travailler, à un moment donné ça finit par éclater.
Journaliste
A Tunis, lundi, fait sans précédent, des manifestants dénonçaient dans la rue la corruption du régime.