L'horreur de la guerre vue par le peintre André Masson

21 novembre 2001
02m 05s
Réf. 05910

Notice

Résumé :

A l'Historial de Péronne, une exposition permet de découvrir l'œuvre du peintre André Masson, s'inspirant de son expérience vécue lors de la Première Guerre mondiale. Mobilisé en 1914, à l'âge de 18 ans, André Masson a été blessé trois fois lors de l'offensive du Chemin des Dames. Ses dessins et pastels décrivent sa vision de la guerre, où l'horreur est intimement liée à la sexualité.

Date de diffusion :
21 novembre 2001
Date d'événement :
1914
Source :
Lieux :

Contexte historique

La Première Guerre mondiale n'a cessé de résonner dans l'art et la littérature. Comme tous les jeunes hommes d'Europe de leur âge, toute une génération d'artiste a été mobilisée en 1914 et a fait la guerre. Quelques uns des intellectuels les plus brillants de leur époque sont morts au combat, comme les écrivains Alain-Fournier, Louis Pergaud, ou le poète Charles Péguy. Ceux qui ont survécu ont été profondément marqués par la violence du champ de bataille, qui deviendra l'un des sujets majeurs d'inspiration de leurs œuvres dans les années d'après-guerre. Leur expérience combattante contribua également dans une large mesure à en faire des avant-gardistes, refusant désormais toute forme d'art classique et organisé, comme le montre par exemple la naissance du groupe « Dada » (Tristan Tzara, Hugo Ball et Hans Arp), fondé en Suisse en 1916, dont l'entreprise de création-subversion, prenant le contre-pied de toute forme de classicisme, ébranlera durablement le paysage culturel de l'après-guerre, favorisant l'émergence du surréalisme. Parmi les artistes dont l'œuvre a été profondément inspirée par la guerre, on peut également évoquer le courant allemand dit de la « nouvelle objectivité » (neue Sachkichkeit), avec ces principaux représentants Otto Dix et Georges Grosz, dont les peintures illustrent un monde profondément bouleversé par le premier conflit mondial.

Né le 4 janvier 1896 à Balagny-sur-Thérain (Oise), engagé en 1914 à l'âge de 18 ans, gravement blessé au cours de l'offensive du Chemin des Dames au printemps 1917, le peintre français André Masson fait partie de ses artistes profondément marqués par la guerre et sa violence, qu'il gardera en horreur toute sa vie, s'opposant à toute forme de bellicisme. Son œuvre, comme sa trajectoire d'artiste, ont été profondément influencées par son expérience de combattant. Au début des années 1920, il s'intéresse au mouvement dadaïste puis se rapproche d'André Breton et rejoint en 1924 le groupe des surréalistes. Plusieurs de ses œuvres, comme la série présentée ici, intitulée Massacre, prendront comme sujet la guerre afin d'en dénoncer la violence et l'horreur. Après une carrière très riche, récompensée par de nombreux prix, André Masson est mort en 1987. Parmi ses œuvres les plus significatives se trouve notamment la peinture du plafond du théâtre de l'Odéon.

Fabrice Grenard

Éclairage média

Les pastels et dessins de la série d'André Masson intitulée Massacre, réalisée entre 1930 et 1934, et qui sera notamment exposée à New York, témoigne à la fois de l'influence de la guerre sur les sujets dessinés par Masson (en l'occurrence ici des scènes de violence sur les champs de bataille, illustrées par de nombreux corps enlacés) mais aussi sur sa technique artistique (avec une certaine confusion au niveau du dessin). Les dessins utilisent ainsi des formes particulières destinées à montrer la violence faite au corps. On peut apercevoir notamment sur le dessin le plus important un homme qui saisit sa victime par les cheveux, le cou ou au niveau de sa ceinture et s'apprête de l'autre main, armée d'un couteau, à la massacrer, alors qu'elle se trouve sans défense. La plupart des interprétations établissent un lien direct entre cette œuvre et l'expérience traumatisante de Masson vécue au Chemin des Dames, où blessé à la poitrine, il passa la nuit entière à contempler le massacre des soldats français depuis un trou d'obus. Si la violence et la mort ont occupé une place importante dans l'œuvre d'André Masson, c'est dans cette série Massacre qu'elles s'expriment le plus directement et le plus crûment. Cette série témoigne également de l'importance de la psychanalyse au cours des années d'après-guerre puisque André Masson mélange dans ces dessins les thèmes de la mort et de la sexualité, dont le lien pulsionnel avait également pu être établi par Freud dans son ouvrage Malaise dans la civilisation (1929). Le fait enfin que cette exposition se tienne à l'Historial de Péronne n'est pas anodin puisque la réalisation de cet Historial se trouve au cœur d'une approche culturelle de la guerre.

Fabrice Grenard

Transcription

Présentateur
Mobilisé en 1914 à l’âge de 18 ans, le fantassin André Masson, originaire de Balagny-sur-Thérain dans l’Oise, sera blessé trois ans plus tard au Chemin des Dames. Ce qu’il a vécu alors ne le quittera jamais plus. L’historial de Péronne présente toute une série de dessins et pastels d’André Masson, une vision de la guerre où l’horreur est un thème intimement mêlé à la sexualité. Le reportage de Pierre-Ludovic Viollat et Gérard Payen.
(Bruit)
Pierre-Ludovic Viollat
La Grande Guerre. Plus de 8 millions de morts et des blessés innombrables. En 1917, les poilus ont payé un lourd tribut sur le Chemin des Dames. Parmi les rescapés de ce tragique échec de l’armée française, André Masson, que l’on voit ici dans un autoportrait. Blessé, le peintre est traumatisé, ce qui inspirera, 15 ans plus tard, sa série de dessins intitulée Massacres .
Thomas Compère-Morel
Il a vécu ça comme un spectateur médusé, puis traumatisé. Massacres , parce que ces garçons, on le sait, allaient au massacre dans les tranchées, dans l’ennui, la boue, le sang, la douleur. Oui, Masson parle, y compris dans ses œuvres, Massacres , d’une guerre où les officiers envoyaient les soldats par centaines, par milliers à l’abattoir.
Pierre-Ludovic Viollat
Des silhouettes dénudées, des corps qui s’attirent, qui s’empoignent pour mieux se faire violence. Dans ces enchevêtrements de corps, André Masson réunit ses deux obsessions, l’érotisme et la mort.
Thomas Compère-Morel
Il y a attirance et à la fois répulsion pour l’autre, pour l’étranger, et que ce soit la femme au travers de l’érotisme, ou que ce soit l’humain en général. Et donc, il y a cette attirance, cette captation du corps, et en même temps, le désir irrépressible de lui faire violence.
Pierre-Ludovic Viollat
"C’est très difficile de parler de cette guerre, c’est pour ça que j’ai essayé de le faire", disait l’artiste. A travers ses dessins, il livre l’horreur ressentie dans une guerre qui devait être la dernière.