Les dessinateurs de presse et les caricatures du prophète Mahomet

02 février 2006
02m 24s
Réf. 06010

Notice

Résumé :

Le 1er février 2006, le quotidien France Soir publie des caricatures du prophète Mahomet, parues au Danemark en septembre 2005. Philippe Val, directeur de Charlie Hebdo, et les dessinateurs Dilem et Pétillon livrent leur opinion sur cette publication. Malek Chebel, historien des religions, explique le tabou de la représentation de Mahomet dans l'islam.

Date de diffusion :
02 février 2006
Source :

Contexte historique

Le 30 septembre 2005, le quotidien danois Jyllands-Posten publie douze caricatures du prophète Mahomet. La rédaction de ce journal souhaite en effet répondre à l'écrivain Kare Bluitgen qui ne parvient à trouver d'illustrateur pour son livre sur Mahomet. L'un des douze dessins publiés montre Mahomet au paradis, déclarant à des terroristes islamistes qu'il reçoit qu'il n'y a plus de vierges pour eux. La caricature la plus controversée, œuvre de Kurt Westergaard, représente Mahomet coiffé d'un turban en forme de bombe avec une mèche allumée.

Ces dessins déclenchent une vive polémique. De nombreux musulmans sont en effet blessés par la représentation de Mahomet, interdite selon la tradition, et la jugent blasphématoire. L'indignation touche d'abord la communauté musulmane danoise : une manifestation a lieu à Copenhague devant les locaux du Jyllands-Posten le 14 octobre 2005. Puis, la contestation devient internationale, le plus souvent instrumentalisée par les autorités des pays musulmans et par des organisations islamistes. Réunis en décembre 2005 au siège de la Ligue arabe, les ministres des Affaires étrangères arabes déclarent leur indignation devant le refus du gouvernement danois d'intervenir dans l'affaire. En outre, les auteurs des caricatures reçoivent des menaces de mort.

En solidarité avec les dessinateurs danois, plusieurs journaux européens décident alors de publier les caricatures du Jyllands-Posten début février 2006. En France, c'est le quotidien France Soir qui les reproduit le 1er février 2006. Ces nouvelles publications provoquent de violentes manifestations dans le monde musulman (Syrie, Pakistan, Irak, Iran, Turquie, Égypte, Palestine, Afghanistan, Indonésie ou Liban). Lors de ces rassemblements qui dégénèrent à plusieurs reprises en émeutes, le drapeau danois est souvent brûlé et l'ambassade du Danemark attaquée par les manifestants. A Damas, en Syrie, le 4 février, ce sont aussi d'autres ambassades européennes qui sont visées.

Charlie Hebdo reproduit à son tour les caricatures le 8 février suivant dans un numéro spécial consacré à Mahomet. La rédaction de l'hebdomadaire satirique souhaite en effet réagir au limogeage du directeur de la publication de France Soir Jacques Lefranc par son propriétaire Raymond Lakah à la suite de la reproduction des caricatures. Mais surtout elle veut ouvrir le débat sur la liberté d'expression. En plus des caricatures figure notamment dans le numéro de Charlie Hebdo un dessin de Cabu. Titré « Mahomet débordé par les intégristes », on y voit le prophète qui se prend la tête entre les mains et déplore : « C'est dur d'être aimé par des cons. »

Les principales organisations musulmanes de France, dont le Conseil français du culte musulman, tentent certes d'empêcher la sortie de ce numéro de Charlie Hebdo en assignant le journal en référé. La justice les déboute toutefois dès le 7 février en raison d'un vice de forme (voir le document Décision de justice après la demande de saisie du journal Charlie Hebdo ). Le numéro connaît ainsi un grand succès : 500 000 exemplaires sont vendus. Si le président de la République Jacques Chirac condamne cette publication en la qualifiant de « provocations manifestes susceptibles d'attiser dangereusement les passions », Charlie Hebdo reçoit le soutien de nombreuses personnalités de tous horizons au nom de la liberté d'expression. Toutefois, les journalistes et dessinateurs de l'hebdomadaire satirique font à leur tour l'objet de menaces de mort.

Après la sortie de son numéro, Charlie Hebdo est de nouveau poursuivi en justice : l'Union des organisations islamiques de France, la Grande Mosquée de Paris et la Ligue islamique mondiale lui intentent un procès à travers la personne de son directeur de la publication, Philippe Val, pour « injure publique à l'égard d'un groupe de personnes en raison de leur religion ». En mars 2007, le tribunal correctionnel de Paris prononce cependant la relaxe de Philippe Val, ensuite confirmée en mars 2008 (voir ce document).

Christophe Gracieux

Éclairage média

Ce reportage a été diffusé le 2 février 2006, au lendemain de la reproduction par le quotidien France Soir des caricatures du prophète Mahomet qui avaient auparavant été publiées dans le journal danois Jyllands-Posten en septembre 2005. Or, cette parution a enflammé la communauté musulmane. La rédaction de France 3 a donc choisi d'éclairer cette polémique par un reportage à visée didactique : il s'agit non seulement de présenter les caricatures mais aussi d'envisager plus largement les limites de la liberté des dessinateurs de presse ainsi que la question de la représentation du prophète Mahomet dans l'islam.

Quelques plans factuels montrent des caricaturistes au travail : ceux de Charlie Hebdo Cabu, Charb, Luz et Riss, dessinant dans la rédaction de l'hebdomadaire satirique, de même que Pétillon et Ali Dilem à leurs bureaux. Cependant, hormis ces plans, le reportage se compose uniquement de deux types d'images : des caricatures et des interviews.

Les premières sont montrées à l'écran dans la moitié des séquences. Le sujet s'ouvre et se referme ainsi sur deux gros plans de dessins qui ne sont pas les caricatures mises en cause. Le premier est l'œuvre de Plantu pour la une du Monde publié le jour même de la diffusion du sujet. Le second, intitulé « Dieu est humour », a été réalisé spécifiquement pour le reportage par Ali Dilem. Tous deux évoquent l'affaire des caricatures du prophète Mahomet mais ni l'un ni l'autre ne font partie des dessins incriminés publiés auparavant au Danemark. Un autre dessin de Dilem, publié dans le quotidien La Croix, figure aussi dans le sujet.

Ce dernier comprend également plusieurs des caricatures reprises dans France Soir, dont la mention figure en incrustation sur l'écran. Il s'agit de montrer aux téléspectateurs les dessins qui enflamment les débats. L'accent est plus particulièrement mis sur une caricature : celle de Mahomet coiffé d'un turban en forme de bombe avec une mèche allumée. Le journaliste la décrit plus en détails car c'est elle qui a concentré les critiques les plus vives.

Outre la présentation des caricatures, le sujet comprend quatre interviews. Elles ont un objectif pédagogique : éclairer les téléspectateurs sur les tenants et les aboutissants de l'affaire des caricatures, tout en la replaçant dans le contexte plus large de la liberté d'expression et de la représentation de Mahomet dans l'islam. Trois de ces interviews, celles des caricaturistes Pétillon et Dilem et celle du directeur de la rédaction de Charlie Hebdo Philippe Val, ont pour but de permettre aux premiers concernés par la controverse, les acteurs du dessin de presse, de donner leur opinion. Si des nuances entre les trois interviewés sont perceptibles – Pétillon et Dilem se montrent plus réservés que Philippe Val sur l'intérêt de ces caricatures –, tous se rejoignent sur la défense des dessins incriminés au nom de la liberté d'expression. La quatrième interview, celle de l'historien des religions Malek Chebel, vise quant à elle à expliquer de manière pédagogique et succincte la question du « tabou des tabous » que constitue la représentation de Mahomet dans l'islam. Elle permet ainsi de faire comprendre pourquoi ces caricatures font autant scandale.

Christophe Gracieux

Transcription

Audrey Pulvar
Et justement, qu’en pensent les caricaturistes et dessinateurs de presse, peut-on tout croquer, tout railler, et pourquoi les représentations de Mahomet sont-elles interdites par le Coran ? Des éléments de réponse avec Richard Tripault et Laurent Fabioux.
(Musique)
Journaliste
Sous l’œil du religieux, le crayon du dessinateur utilise l’interdit pour mieux afficher sa liberté. C’est la réponse de Plantu à la Une du Monde de ce soir. Réponse aux protestations des musulmans après la publication par plusieurs journaux européens de ces caricatures représentant le prophète Mahomet. A Charlie Hebdo, la réaction est unanime. Menacée en 2002, après la publication de dessins de Mahomet, l’équipe de l’hebdomadaire rejette tout interdit dicté par les religions.
Philippe Val
On ne peut pas accepter une chose pareille. Il faut être ferme, pas être agressif. Il faut joyeusement dire, non, chez nous, c’est pas comme ça, les amis. Vous êtes libres de croire ce que vous voulez, mais ça, nous, on fait ce qu’on veut. La liberté d’expression, c’est sacré chez nous, on s’est battu pour ça. On est au pays de Zola et de Voltaire, on n’est pas au pays de l’Ayatollah Khomeiny !
Journaliste
C’est ce dessin qui a le plus choqué les musulmans : Mahomet cachant une bombe dans sa coiffe. Pour le dessinateur algérien Dilem, l’émotion est compréhensible, même si la liberté de la presse doit être préservée.
Dilem
C’est vrai qu’il y a matière à choquer, à choquer quand même les musulmans, les musulmans, les musulmans du monde entier. Mais il ne faut surtout pas non plus livrer maintenant ces dessinateurs à la vindicte populaire, je veux dire, ce n’est que des dessins.
Journaliste
Même tonalité du côté du dessinateur Pétillon, auteur de l’album L’Affaire du voile, consacré au voile islamique.
Pétillon
Ces dessins, je trouve qu’ils manquent singulièrement de subtilité, mais c’est une question de principe, il s’agit de la liberté d’expression, vous voyez ? Si ces dessins peuvent être considérés comme faisant, comme des appels à la violence ou je ne sais quoi, c’est aux tribunaux d’en décider.
Journaliste
En définitive, c’est la représentation du prophète Mahomet qui est au cœur du problème. Une représentation non prévue par le Coran mais exclue par la tradition.
Malek Chebel
La tradition musulmane a beaucoup insisté sur, sur cette affaire. C’est-à-dire que représenter Dieu, représenter le prophète, c’est le tabou. Je vais même dire le tabou des tabous.
Journaliste
Entre liberté de la presse et souci de ne pas provoquer, ce débat sur les caricatures de Mahomet pose une nouvelle fois le problème de la protection des libertés d’expression en démocratie.

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