Pierre Brossolette, héros et martyr de la Résistance française

22 mars 1969
04m 54s
Réf. 06105

Notice

Résumé :

Un reportage diffusé au journal télévisé à l'occasion du 25e anniversaire de sa mort revient sur la trajectoire et les engagements de Pierre Brossolette, journaliste et homme de radio, militant socialiste, qui joua un rôle crucial dans le développement et l'organisation de la Résistance française.

Date de diffusion :
22 mars 1969
Source :
ORTF (Collection: JT 13H )

Contexte historique

Par le rôle crucial qu'il exerça au sein des « deux Résistances » entre 1940 et 1944, celle de la France intérieure et celle des Français libres, Pierre Brossolette appartient selon son biographe Guillaume Piketty au « saint des saints de la Résistance française » et fait partie des « grands noms » de la mémoire résistante. C'est toutefois surtout sa mort en martyr qui eut tendance à en faire un exemple et un héros, reléguant quelque peu dans l'ombre le travail considérable qu'il réalisa en faveur de l'organisation de la Résistance. La panthéonisation de Moulin en 1964 et la mise en avant de son rôle joué en faveur de l'unification de la Résistance derrière de Gaulle allait également reléguer au second plan les nombreux efforts qu'avait pu développer Brossolette dans ce même sens.

Après des études brillantes (second à l'agrégation d'Histoire), Brossolette fit le choix du journalisme, obtenant une certaine notoriété comme spécialiste des relations internationales à travers ses collaborations à de nombreux journaux mais aussi ses chroniques à la radio. Militant socialiste dans l'Aube, il échoue aux élections à la députation en 1936. Favorable au pacifisme dans sa jeunesse, son antifascisme l'amène à évoluer à partir de 1938 vers une volonté de « résistance » et de « fermeté » face aux initiatives d'Hitler.

Après avoir vécu de l'intérieur la débâche du printemps 1940 (officier, il assura avec succès la retraite de son bataillon), sa volonté de « faire quelque chose » à la fois contre l'occupation allemande et l'instauration du régime de Vichy, l'amena à être l'un des précurseurs de la Résistance métropolitaine, participant à la création du groupe du Musée de l'Homme à la fin de l'hiver 1941 puis établissant des contacts avec plusieurs mouvements et réseaux qui se constituaient en zone nord (Libération Nord, Comité d'action socialiste, Confrérie Notre Dame). Par l'intermédiaire du réseau dirigé par le colonel Rémy, Confrérie Notre Dame, Brossolette fit parvenir à la France libre plusieurs rapports sur la situation en zone occupée qui amenèrent les services secrets gaullistes du colonel Passy à lui demander de venir à Londres en avril 1942.

Brossolette devient alors l'un des hommes clés des liaisons qui allaient s'établir entre la France libre et la Résistance intérieure, effectuant trois missions clandestines en France métropolitaine. La première mission, (juin-septembre 1942) lui permit d'établir des contacts avec plusieurs personnalités politique françaises ayant fait le choix de la dissidence, convainquant notamment André Philip, Louis Vallon et Charles Vallin de rallier Londres et renforçant par ces ralliements la position de de Gaulle. La seconde mission, « Brumaire », entre janvier et avril 1943, fut la plus importante : Brossolette travailla en zone nord pour la coordination des différentes organisations résistantes. Cette mission constitua une étape essentielle dans l'unification de la Résistance, qui allait se concrétiser par la création du CNR. Elle vit également se développer d'importantes tensions entre Jean Moulin et Brossolette, pour des raisons à la fois personnelles mais aussi politiques (Brossolette, contrairement à Jean Moulin, souhaitait limiter la participation des anciens partis politiques aux institutions nouvelles de la Résistance mais se montrait en revanche favorable à une stratégie d'ouverture vers le parti communiste). La troisième mission, à partir de septembre 1943, avait pour objectif, après l'arrestation de Jean Moulin, d'installer dans ses fonctions le nouveau délégué général du CFLN, Emile Bollaert. Une tempête ayant fait échouer son retour en Angleterre en bateau dans la nuit du 2 au 3 février 1944, Pierre Brossolette fut arrêté lors d'un simple contrôle de routine à Audierne. Emprisonné à Rennes, identifié par les Allemands, il fut transféré au siège de la Gestapo à Paris. Après deux jours de torture, il se suicide le 22 mars 1944 en profitant de l'inattention de ses gardiens pour se jeter par la fenêtre.

Fabrice Grenard

Éclairage média

Constitué à partir d'images d'archives, d'extraits sonores radiophoniques et du témoignage de deux personnalités de la Résistance l'ayant fréquenté, ce reportage réalisé à l'occasion de la commémoration du 25e anniversaire de sa mort évoque l'ensemble de la trajectoire de Pierre Brossolette en insistant sur quelques moments forts : sa carrière de journaliste avant guerre et notamment son rôle dans l'un des médias alors en pleine expansion, la radio ; ses débuts dans la Résistance, ayant pour couverture une librairie qu'il avait achetée à Paris, rue de la Pompe ; ses missions pour le compte de la France libre ; sa mort héroïque enfin, en se jetant dans le vide.

Le témoignage d'Yves Morandat, qui fut comme Brossolette, l'un des principaux agents de Londres œuvrant en France métropolitaine pour la coordination de la Résistance, illustre remarquablement à travers quelques formules (« esprit vif », « vive intelligence », « très courageux », « homme de foi ») la forte personnalité de Brossolette, bien soulignée également par les historiens, et qui explique à la fois la force de son engagement, mais aussi les nombreux conflits qui ont pu l'opposer à d'autres résistants d'envergure, et en premier lieu Jean Moulin. Cette très forte personnalité n'empêchait pas Brossolette d'avoir beaucoup d'humour et d'être quelqu'un d'enjoué, comme le souligne le second témoignage, celui d'Yves Crouchard. Car le conflit qui opposa Jean Moulin et Pierre Brossolette était bien aussi celui de deux personnalités opposées : le haut fonctionnaire, grand commis de l'Etat, plus froid et plus calculateur d'un côté (Moulin), le journaliste et politique, plus impulsif, plus passionné de l'autre (Brossolette).

En rappelant qu'il était « socialiste mais le contraire d'un homme de parti », Morandat explique également l'évolution de Brossolette après 1940 : son engagement socialiste ne l'empêcha pas de devenir l'un des plus fervents défenseurs du gaullisme, qui devait être un puissant facteur d'unité dans la résistance et régénérer la vie politique française après la guerre.

Au-delà de sa seule personnalité, les différents témoignages sur Brossolette sont enfin tout à fait intéressants pour souligner les particularités et difficultés de la vie clandestine. Au début de son engagement résistant, lorsque commencent à se développer les premières organisations, comme celle du Musée de l'Homme, Brossolette a besoin d'une couverture : ce sera une librairie achetée rue de la Pompe à Paris, qui se révèle être un endroit idéal : derrière le prétexte d'en fréquenter les rayons, cela permettait d'établir des contacts et des liaisons, de servir de lieu de rencontre ou de « boîte aux lettres ». Lorsqu'il plongea dans la clandestinité totale, à partir du printemps 1942, Brossolette, qui était connu des services allemands et facilement repérable en raison de quelques particularités physiques (notamment sa mèche blanche au milieu du front), dut non seulement adopter des noms d'emprunt et de code (« Bourgat », « Brumaire ») mais aussi opérer une véritable transformation physique, notamment pour sa dernière mission en France à partir de juin 1943, comme le rappelle Yves Crouchard dans son témoignage. Brossolette était méconnaissable, portant une moustache, des lunettes, un chapeau de commis-voyageur et étant coiffé en brosse pour éviter de ressembler aux photos d'avant-guerre sur lesquelles pouvait s'appuyer la Gestapo qui le recherchait activement. Cela n'empêcha pas toutefois les Allemands de l'identifier après son arrestation, pour des raisons qui restent encore inconnues des historiens. Les conditions de la mort de Brossolette enfin rappellent la torture pratiquée par les Allemands à l'égard des Résistants afin de les faire parler. C'est pour ne pas craquer et pour ne rien leur livrer que Brossolette se suicida, appliquant en cela une consigne des services secrets gaullistes dont les membres portaient toujours sur eux une capsule de cyanure.

Bibliographie

- Guillaume Piketty, Pierre Brossolette, Un héros de la Résistance, Paris, Odile Jacob, 1998.

- Eric Roussel, Pierre Brossolette, Paris, coédition Fayard, 2011.

Fabrice Grenard

Transcription

Journaliste
Reçu premier à l’Ecole Normale Supérieure à 19 ans, licencié en droit, agrégé d’histoire, Pierre Brossolette choisira le métier de journaliste. Il collabore à de nombreux journaux, puis à la radio où nous l’entendons ici le 11 décembre 1936 à propos de l’affaire d’Abyssinie.
Pierre Brossolette
On prévoyait bien que la France et l’Angleterre se mettraient d’accord sur le principe d’une démarche commune à Rome pour encourager le gouvernement italien à entrer dans la voie de la négociation, mais on n'imaginait point que monsieur Pierre Laval et Sir Samuel Hoare parviendraient à un projet aussi complet et aussi détaillé de règlement du conflit. Oui, la paix est en marche, mais il faudrait être bien optimiste pour ne pas se rendre compte que si elle avance au cours des prochaines semaines, cela ne pourra être qu’à petits, tout petits pas.
Journaliste
Candidat socialiste malheureux aux élections de 36, la guerre le retrouve officier de réserve. Pendant la débâcle, Pierre Brossolette entend le 18 juin 40 l’appel lancé par le Général de Gaulle depuis Londres. Démobilisé, il camoufle ses premières activités de combattant sans uniforme dans une petite librairie de la rue de la Pompe, face à son ancien Lycée Janson de Sailly. Il entre alors en contact avec le réseau du Musée de l’Homme, puis au CND Castille. Ses rapports sont remarqués à Londres, mais Pierre Brossolette ne veut pas être un rond-de-cuir de la résistance et le 26 avril 42, il s’envole vers Londres. Son grand voyage dans la clandestinité est commencé. En septembre 42, le militant socialiste Brossolette arrive à Londres avec le député PSF Charles Vallin à Carlton Garden, siège des Français libres.
(Musique)
Journaliste
Chargé par le Général de Gaulle de réorganiser et de cloisonner au sein de la résistance l’action civile et militaire, Pierre Brossolette coordonna aussi l’action entre les mouvements et les réseaux sur toute la France. Enfin, il jeta les bases du Conseil National de la Résistance. Sous des noms d’emprunt, Pierre Brossolette accomplira ainsi trois missions clandestines entre Londres et la France. Le 28 octobre 42, il devient compagnon de la Libération avec cette citation : Modèle d’esprit, de devoir et de sacrifice, organisateur d’un rare mérite, a fait preuve au cours des très importantes et périlleuses missions qui lui furent confiées, d’un dévouement exemplaire au service de la France.
Yvon Morandat
Je l’ai rencontré pour la première fois à Lyon au début de 1942. Il n’y a pas longtemps que j’étais arrivé en France. Brossolette, que je connaissais de nom déjà, et dont je connaissais les écrits, les articles en particulier, m’a séduit tout de suite par sa vive intelligence. Sa vive intelligence et son esprit vif, c’était ça qui séduisait chez lui tout de suite, qui accrochait. C’était un homme extrêmement cultivé, c’était un homme courageux, il l’a montré de très nombreuses fois, c’était un homme de foi aussi. C’était un homme qui croyait pourquoi il se battait, euh, c’était un homme infiniment attachant.
Yves Crouchard
Très gai, très gai, très amusant, très désinvolte, blaguant, très, très drôle.
Yvon Morandat
Pierre Brossolette était d’abord un patriote, et comme je l’ai dit tout à l’heure, un homme de foi. Ça transparaissait tout de suite lorsqu’on le voyait, et Pierre Brossolette était socialiste, mais c’était le contraire d’un homme de parti. Surtout pendant cette période où il plaçait évidement la France, l’idée qu’il s’en faisait, mais la France avant tout. C’était un patriote, un grand patriote.
Yves Crouchard
La dernière fois, je ne savais pas que c’était la dernière, mais on sentait peu à peu le filet se resserrer, surtout vers la fin de 43. Une espèce d’angoisse diffuse qui pesait sur ces gens-là. Il est venu cette fois-là, si j’ai bonne mémoire, il avait laissé pousser sa moustache, je crois, des lunettes noires, un chapeau, un petit chapeau de commis voyageur. Vous savez, c’est…, et puis quand il a retiré son chapeau, il avait les cheveux coupés, très ras, en brosse. Ce n’est qu’après qu’on se dit, ça a été la dernière fois et j’ai senti que c’était la dernière fois.
Journaliste
Le 3 février 44, Pierre Brossolette est arrêté alors qu’il tentait de gagner l’Angleterre par bateau et rapidement identifié par les Allemands. A Paris, avenue Foch, au siège de la Gestapo, il sera torturé pendant deux jours. Le 22 mars 1944, Pierre Brossolette, dans une tentative désespérée pour échapper à ses bourreaux, enjambait l’appui d’une fenêtre du 5ème étage et s’écrasait au sol. Il devait mourir dans la nuit, emportant tous les secrets de la résistance, il avait 41 ans.

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