Débat autour du transfert de Dreyfus au Panthéon et hommage national

12 juillet 2006
02m 49s
Réf. 06106

Notice

Résumé :

En 2006 Jacques Chirac président de la République prend la décision de ne pas transférer Alfred Dreyfus au Panthéon à l'issue d'un débat agité entre partisans de la panthéonisation et opposants et fait le choix d'une cérémonie d'hommage nationale à l'Ecole militaire.

Date de diffusion :
12 juillet 2006
Source :

Contexte historique

En 2006, dans le livre Alfred Dreyfus. L'honneur d'un patriote, l'historien Vincent Duclert est le premier à proposer le transfert des cendres de l'officier au Panthéon. Cette décision incombe au président de la République d'alors, Jacques Chirac, qui, après s'être donné le temps de la réflexion, finit par l'écarter le 5 juillet 2006.

Il fait plutôt le choix d'une cérémonie nationale pour commémorer le centenaire de la réhabilitation de ce capitaine juif alsacien, un hommage à un « officier exemplaire » et à « un patriote qui aimait passionnément la France ». La cérémonie se tient à l'Ecole militaire de Paris le 12 juillet 2006. Exactement un siècle auparavant, la Cour de cassation avait proclamé la pleine et complète innocence de Dreyfus, qui avait été aussitôt réintégré dans l'armée et avait reçu la Légion d'honneur. Un moment qui a marqué la victoire de la justice sur la raison d'Etat.

Cette décision de Jacques Chirac s'inscrit dans une politique mémorielle plus large [1]. Lors du centenaire du « J'accuse » en 1998, le président de la République a adressé une lettre aux familles de Dreyfus et de Zola, décrivant l'affaire comme une "tache sombre, indigne de notre pays et de notre histoire, colossale erreur judiciaire et honteuse compromission d'Etat".

Perçue comme un évènement hors-normes, l'affaire Dreyfus a été un peu oubliée de la recherche historique jusqu'en 1994, centenaire du procès Dreyfus. A partir des années 90, la remise en cause du rapport de la France à son histoire récente s'accélère. Mémoire publique et travaux scientifiques se rejoignent. En avril 2006 paraît ainsi la biographie du capitaine, au terme de laquelle l'auteur Vincent Duclert propose l'entrée de Dreyfus au Panthéon, institution symbolique où ne cesse de se projeter la République.

Cette proposition est d'abord largement suivie par la presse (Le Monde, Libération, Les Inrockuptibles, Le Figaro Magazine ...) et reçoit le soutien de Jack Lang, ancien ministre de François Mitterrand, qui, à son tour, adresse au président de la République le 2 mai 2006 une demande officielle en faveur de la panthéonisation de Dreyfus. Le projet obtient également l'adhésion du garde des Sceaux Pascal Clément ou encore de Jean-Noël Jeanneney, président de la Bibliothèque nationale de France - pour ne citer qu'eux.

Les adversaires, quant à eux, mettent en concurrence un autre nom, l'historien Marc Bloch, fusillé par les Allemands en 1944, une autre suggestion pour le Panthéon qui fait l'objet d'une pétition lancée par Le Figaro. D'autres, y compris des historiens en opposition à la thèse défendue par Vincent Duclert, considèrent que Dreyfus, en tant que victime, n'a pas sa place aux côtés des grands hommes.

On constate qu'à nouveau, le nom de Dreyfus est venu cliver la société et les intellectuels français, mais pour bien d'autres raisons qu'entre 1894 et 1906.

[1] Voir le document Bilan de la présidence de Jacques Chirac.

Isabelle Chalier

Éclairage média

Le reportage s'ouvre dans la cour de l'Ecole militaire, là où le capitaine Dreyfus a été dégradé en 1895 et se poursuit dans l'exposition Alfred Dreyfus, le combat pour la justice qui s'est tenue au musée d'Art et d'Histoire du judaïsme du 14 juin au 1er octobre 2006. Il donne alors la parole à l'historien Vincent Duclert qui rappelle quelques éléments clés de l'affaire en insistant sur les grands défenseurs de Dreyfus, Georges Clemenceau et Jean Jaurès. Les images d'archives, les unes de presse ancienne et les photographies, présentées dans l'exposition, viennent illustrer l'historique.

Le commentaire cède ensuite la parole à Jack Lang devant le monument Hommage au capitaine Dreyfus, situé square Pierre-Lafue dans le 6e arrondissement de Paris. Le choix du lieu n'est pas anodin. En effet, cette statue avait été commandée en 1985 par le ministre de la Culture de l'époque - Jack Lang - qui souhaitait l'installer dans un lieu emblématique, à savoir la cour de l'Ecole militaire. Mais il avait dû renoncer face à l'opposition du ministre de la Défense. La statue est par ailleurs l'œuvre de Tim, sculpteur et dessinateur français d'origine juive polonaise, qui a ensuite réalisé le Monument aux déportés d'Auschwitz III en 1993, érigé au cimetière du Père-Lachaise.

Le reportage revient ensuite à l'Ecole militaire et à Jacques Chirac, derrière lequel se tiennent Dominique de Villepin, Premier ministre, et Michèle Alliot-Marie, ministre de la Défense. En contrepoint, la journaliste énonce deux arguments de ceux qui refusent la panthéonisation de Dreyfus : d'une part le capitaine serait la victime d'un destin subi et d'autre part, des acteurs importants de l'affaire - Zola et Jaurès - sont déjà au Panthéon. L'intervention de l'historien Marc Knobel, chercheur au CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) et spécialiste de l'antisémitisme, va d'ailleurs dans ce sens, en insistant sur le rôle de Zola et son engagement. « S'il est un héros, c'est parce qu'il fut d'abord une victime » reprend ensuite la journaliste à propos de Dreyfus, non sans un certain parti-pris.

Par ailleurs, le petit-fils d'Alfred Dreyfus lui-même, nous dit-on, ne semble pas convaincu : il vient rappeler que le capitaine souhaitait avant toute chose reposer aux côtés de sa femme et ses enfants, alors que la vie les avait déjà trop souvent séparés. Le reportage se termine au cimetière du Montparnasse à Paris, devant la pierre tombale de Dreyfus et sa famille. Parmi les noms inscrits, on remarque celui de Madeleine Lévy, petite-fille de l'officier, et assassinée à Auschwitz à l'âge de 25 ans.

Bibliographie :

Vincent Duclert, Dreyfus au Panthéon. Voyage au cœur de la république, Paris, Galaade Editions, 2007.

Isabelle Chalier

Transcription

(Musique)
Journaliste
Le lieu est symbolique, chargé d’histoire, une histoire douloureuse, presque encombrante. 100 ans après la réhabilitation du Capitaine Dreyfus, Jacques Chirac lui rend hommage ce matin dans la cour de l’Ecole Militaire, là-même où, en 1895, l’officier juif alsacien fut dégradé, accusé d’espionnage auprès des Allemands. Une affaire qui trouble la mémoire collective française depuis plus d’un siècle.
Vincent Duclert
Dreyfus a été victime d’une conspiration d’Etat, d’un acharnement donc à le détruire. A la fois parce que c’est un officier d’élite, et puis parce qu’il était juif. Il y a eu une mobilisation d’une grande partie de l’élite intellectuelle et culturelle, de quelques hommes politiques qui sont parmi les plus grands du siècle, Jaurès, Clemenceau.
Journaliste
Car Alfred Dreyfus est innocent et pourtant condamné par un tribunal militaire à la déportation au bagne de l’Île du Diable. L’affaire devient un combat passionnel pour la justice et pour l’armée, elle divise la France dans une ambiance d’antisémitisme. Malgré l’arrestation du vrai coupable, Dreyfus reste emprisonné 4 ans. Gracié en 1899, il veut retrouver son honneur, il lui faudra attendre 1906. Victime d’un crime d’Etat, Dreyfus devient, pour certains, un symbole de courage et de résistance, ce qui aurait justifié son entrée au Panthéon selon Jack Lang.
Jack Lang
Je crois que faire entrer le Capitaine Dreyfus au Panthéon aurait eu une valeur de message vers les nouvelles générations. Oui, un Etat Républicain peut commettre de graves injustices, il faut, par conséquent, prendre des précautions et organiser les contre-pouvoirs. Oui, un homme qui croit à son innocence peut, par son courage, réussir à vaincre l'injustice.
Journaliste
Dreyfus a, certes, fait face à son destin, mais il ne l’a pas choisi. Tels sont les arguments de ceux qui pensent que l’hommage officiel d’aujourd'hui était la bonne solution, car d’autres acteurs de l’affaire Dreyfus reposent déjà au Panthéon.
Marc Knobel
S’il y a aujourd'hui un symbole, le symbole d’un engagement intellectuel, d’un engagement admirable, exceptionnel, en faveur de l’innocence de Dreyfus et qui a porté les valeurs de la République, c’est bien le symbole Emile Zola, enterré au Panthéon.
Journaliste
S’il est un héros, c’est surtout parce que Dreyfus est une victime. Son petit-fils aurait aimé voir les cendres du capitaine entrer au Panthéon, mais il a un argument auquel rien ne résiste.
Charles Dreyfus
Actuellement, il repose à côté de sa femme et de ses enfants, euh, qui ont été si présents dans son esprit pendant toute sa détention. Alors, on se demande un petit peu si il serait vraiment souhaitable de les séparer une deuxième fois.
Journaliste
Alfred Dreyfus continuera donc à reposer dans cette sobre sépulture, même s’il a contribué, malgré lui, à restaurer les valeurs de la République et de la justice contre le nationalisme et la raison d’Etat.

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