Jean Zay, un symbole de la République emprisonné par Vichy et assassiné par la Milice

10 décembre 2004
06m 18s
Réf. 06107

Notice

Résumé :

A l'occasion du 60e anniversaire de sa mort, l'inauguration d'une plaque commémorative sur sa maison natale à Orléans permet de revenir sur la trajectoire de Jean Zay, avocat, ministre de l'Education nationale et des Beaux-arts sous le Front populaire, emprisonné par Vichy en 1940 et assassiné en 1944 par la milice.

Date de diffusion :
10 décembre 2004

Contexte historique

Selon son biographe, Olivier Loubes, Jean Zay fut à la fois le « Jules Ferry du Front populaire » et « le Dreyfus de Vichy ». La formule illustre la dimension symbolique de la trajectoire de cet avocat, ministre de l'Education nationale entre 1936 et 1939, premier condamné politique par le régime de Vichy en octobre 1940, assassiné en juin 1944 par la Milice.

D'ascendance juive mosellane du côté de son père, protestant par sa mère, Jean Zay est un pur produit de la méritocratie républicaine : après une scolarité brillante (second accessit au Concours général de Français en 1922) et des études de droit, il devient avocat en 1928 au barreau d'Orléans, tout en développant une activité d'écriture en publiant de nombreux articles dans la presse locale ou plusieurs revues littéraires. Inscrit au parti radical dès 1925, il s'impose comme l'une des figures montantes de ce grand parti républicain. A l'âge de 27 ans, il est élu député de la première circonscription du Loiret.

Favorable au sein de sa famille politique à une rénovation du parti radical et à son ancrage à gauche, Jean Zay est un défenseur de la ligne du « Front populaire » qui se développe après le 6 février 1934. Après une première expérience ministérielle (sous-secrétaire d'Etat à la présidence du Conseil) en janvier 1936 dans le gouvernement Sarrault, il devient, à 31 ans, l'un des ministres les plus en vue du Front populaire après la victoire de la gauche aux élections du printemps 1936. Blum le nomme ministre de l'Education nationale et des Beaux-arts, poste qu'il conserve pendant quatre ans, jusqu'en septembre 1939, résistant ainsi aux nombreux changements de gouvernements.

A la tête de son ministère, Jean Zay réalise une œuvre considérable, même si celle-ci ne se traduit pas forcément sur le plan législatif, en raison des circonstances du moment : les difficultés d'obtenir une majorité empêcheront certains projets de loi d'être adoptés par les Chambres tandis que l'entrée en guerre de la France interrompra brutalement les nombreuses initiatives lancées par Jean Zay. Mais c'est bien lui qui fut à l'origine d'une importante modernisation du système scolaire français, favorisant sa démocratisation et multipliant les passerelles entre les différents niveaux (primaire et secondaire) qui étaient jusque-là très cloisonnés, avec un système secondaire très élitiste et très fermé socialement. Il fut également à l'origine de la création d'une école nationale d'administration (ENA), du CNRS, du musée d'Art moderne et même du festival de Cannes. Il favorisa enfin le développement de la culture populaire et instaura l'enseignement du sport à l'école.

Cet homme à l'engagement total en faveur de la République fut aussi l'incarnation de la République pour ses ennemis, devenant ainsi la cible de nombreuses attaques portées par l'extrême-droite, qui développa à son égard une véritable culture de la haine, résumée par une formule de l'écrivain antisémite Céline, « Je vous Zay ». La figure de Jean Zay (ses origines juives et protestantes, son adhésion à la franc-maçonnerie, son engagement à gauche) permettait de rassembler autour de sa personne l'ensemble des idées anti-républicaines d'une extrême droite considérant comme le « symbole de l'anti-France » les quatre « Etats confédérés » (Juifs, Francs-maçons, protestants, métèques). Cela explique le véritable procès politique dont il fut l'objet en octobre 1940 de la part du régime de Vichy (il fut accusé de « désertion » pour s'être embarqué, avec d'autres parlementaires, sur le Massilia, afin de gagner en juin 1940 l'Afrique du Nord pour continuer la lutte) et son emprisonnement à la maison d'arrêt de Riom. Au cours de cette captivité, Jean Zay s'efforça de développer une activité résistante, établissant des contacts par le biais de ses proches avec des responsables de réseaux ou de mouvement. Prétextant un transfert à la prison de Melun, Jean Zay est extrait de sa cellule par des miliciens qui l'assassinent le 20 juin 1944 près de Cusset.

En 2015, Jean Zay fait partie des quatre personnalités de la Résistance qui entrent au Panthéon (voir François Hollande annonce l'entrée au Panthéon de quatre résistants).

Fabrice Grenard

Éclairage média

S'ouvrant sur l'inauguration d'une plaque « Jean Zay » sur la façade de sa maison natale à Orléans, à l'occasion du 60e anniversaire de sa mort, le reportage permet d'illustrer la place importante qu'occupe Jean Zay dans la mémoire républicaine, même si le personnage et son œuvre reste sans doute moins connu que d'autres ministres de la Troisième République, notamment Jules Ferry, alors que les historiens s'accordent pour en faire l'un des plus grands réformateurs du système éducatif français.

Constitué à partir d'extraits des Actualités Françaises, de documents d'archives, des témoignages de ses deux filles et d'interview d'historiens, ce reportage retrace les grandes étapes de la vie de Jean Zay : sa nomination à la tête du ministère de l'Education nationale et des Beaux-arts, ses réalisations de ministre, l'affaire du Massilia, sa condamnation par Vichy et son emprisonnement à Riom, son exécution par des miliciens en juin 1944. Les différents témoignages recueillis permettent de comprendre ce qui a pu faire de Jean Zay un symbole, pour les partisans mais aussi pour les adversaires du régime républicain, qui concentrèrent leurs attaques sur le ministre de l'Education nationale du Front populaire en raison de ce qu'il représentait (« il fut haï par ses adversaires et aimé par ceux qui l'ont connu » explique sa fille).

Même s'il reste un personnage assez peu connu du grand public, comme le souligne le commentaire du reportage, Jean Zay n'en a pas moins donné son nom à près d'une centaine d'établissements scolaires en France (5 Lycées, 21 collèges et 66 écoles en 2012). Plusieurs images de plaques à la mémoire de Jean Zay permettent également de rappeler les conditions de son lâche assassinat en juin 1944, avec des formules qui ont pu évoluer depuis 1945 en fonction de l'évolution du contexte concernant la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. La première plaque appliquée en novembre 1945 à l'entrée du ministère de l'Education nationale mentionnait ainsi que Jean Zay avait été « emprisonné et assassiné par les complices de l'ennemi ». On retrouve la même mention sur la tombe de Jean Zay, qui fait l'objet d'un plan fixe dans le reportage. Les plaques réalisées plus récemment ne cherchent plus à taire l'identité des assassins de Jean Zay, mentionnant désormais qu'il avait été tué par des miliciens, donc des Français, membres de la police politique de Vichy. La plaque inaugurée en 2004 à Orléans sur la façade de sa maison natale, que l'on peut apercevoir en début de reportage, mentionne ainsi que Jean Zay a été « assassiné par la Milice de Vichy ».

Il est intéressant enfin de remarquer que les hommages rendus à Jean Zay le sont le plus souvent en raison de ses réalisations à la tête de l'Education nationale ou des conditions de sa mort, qui en font un véritable « martyr de la République ». Son rôle de résistant est plus méconnu. Emprisonné dès les débuts de l'Occupation à Riom, Jean Zay n'a évidemment pas pu jouer un rôle de premier plan dans les organisations de la Résistance. Il n'en a pourtant pas moins été un résistant actif du fond de sa cellule, établissant, par le biais de ses proches qui venaient lui rendre visite, des liens avec les dirigeants de l'OCM (Organisation civile et militaire). Il travaillait également aux plans futurs de l'Education nationale, une fois que le pays serait libéré. Et il écrivit en prison de très nombreux textes de réflexion qu'il réussit à faire parvenir à différents amis en les cachant dans le landau de sa jeune fille.

La décision prise par le président Hollande de faire entrer Jean Zay au Panthéon permettra de lui donner une dimension nouvelle : Jean Zay appartient aux grands républicains qui occupent une place incontournable dans la mémoire collective. Mais le fait d'entrer au Panthéon en même temps que plusieurs personnes s'étant illustrées dans la Résistance permettra aussi peut-être de rappeler que Jean Zay ne fut pas seulement un grand Républicain, mais un grand Résistant.

Bibliographie

- Gérard Boulanger, L'Affaire Jean Zay, La République assassinée, Calmann-Lévy, 2013.

- Olivier Loubes, Jean Zay, l'inconnu de la République, Paris, Armand Colin, 2012

- Jean Zay, Souvenirs et solitudes, Paris, Belin, 2011.

Fabrice Grenard

Transcription

(Musique)
Journaliste
Ce matin de juin 2004, on commémore à Orléans le 60ème anniversaire de la mort de Jean Zay. Jean Zay, une action et un destin exceptionnels, mais pour la plupart d’entre nous, un inconnu ou presque.
Speaker
Monsieur Jean Zay, Ministre de l’Education Nationale, inaugure le pavillon de l’enseignement.
Journaliste
Qui sait aujourd’hui que cet homme est à l’origine de l’ENA, du CNRS, du Musée d’Art Moderne, du Festival de Cannes, et de réformes essentielles pour l’école.
(Musique)
Speaker
A l’Elysée, conseil des ministres. D’importants problèmes sont étudiés par Monsieur Daladier, Défense Nationale, Monsieur Campinchi, Marine de Guerre, Monsieur Jean Zay, Education Nationale…
Catherine Martin-Zay
Dès qu’il est entré en politique, comme on dit, tout de suite, il a été énormément pris. Il faut dire aussi que son tempérament, son caractère faisaient que il était immédiatement en prise avec les gens. C’est-à-dire que il a été extrêmement aimé, je peux dire, dans son département, il a été à la fois haï par ses adversaires et, et aimé, profondément aimé par les gens qui l’ont connu.
Pierre Girard
Il joue sa vie, c’est-à-dire qu’il a une vision de la politique comme d’une aventure, de la conquête du pouvoir comme une aventure. Et euh, en même temps, un sens aigu des responsabilités, l’un n’empêche pas l’autre, mais il a un immense plaisir à faire ce qu’il fait, tout le temps.
(Musique)
Journaliste
Jean Zay, brillant et incontournable, est nommé en 1936, Ministre de l’Education Nationale et des Beaux Arts. L’homme est aussi très attaché à sa famille. Mais la guerre arrive, bien que ministre, Jean Zay décide de s’engager. Après l’armistice, il embarque sur le Massilia avec Mendès France pour continuer le combat depuis le Maroc. Juif, franc-maçon, socialiste, Pétain le fait arrêter, et après une parodie de procès, il est finalement emprisonné à Riom, en Auvergne.
Catherine Martin-Zay
L’idée de mon père, ça a été l’absence de mon père. Et ça, si vous voulez, c’est un trou dans lequel tout s’est engouffré pour moi. C’est-à-dire que le visage de mon père, la vie à la prison, tout ça s’est, s’est engouffré dans ce trou.
(Musique)
Journaliste
A Riom, sa femme vient le voir presque tous les jours. Ses deux filles grandissent et pour elles, il transforme la petite cour de la prison en jardin.
(Musique)
Hélène Mouchard-Zay
Pourquoi ne s’est-il pas évadé ? Là il y a des réponses. Sans doute, il était beaucoup plus surveillé que Mendès France. Enfin, d’après ce qu’on m’a dit, d’autant plus que son régime de détention s’était très fortement durci après 43. Mais aussi, peut-être parce que sa famille était là, et que il avait peur de représailles pour sa famille, donc c’est une question importante.
Journaliste
En prison, Jean Zay est impatient d’avoir des nouvelles du monde. Il tient un journal qui, plus tard, deviendra le livre de ses mémoires. Le 20 juin 44, deux semaines après le débarquement allié, trois miliciens de Vichy se présentent à la prison, munis d’un ordre de transfert pour Melun. Mais Jean Zay n’arrivera jamais à Melun. Ses accompagnateurs vont l’abattre sur le trajet au coin d’un bois près de Vichy.
Pierre Girard
Il a 36 ans quand il est emprisonné et 39 quand il meurt, donc sa carrière politique est à faire. Et donc, il est impossible pour les miliciens de laisser un jeune ministre juif, et les seuls ministres à être assassinés sont des juifs. Marx Dormoy, qui est assassiné à Montélimar, Mandel et Jean Zay qui sont tués presque en même temps en juin 44. On ne peut pas laisser la France libérée entre les mains de ceux qu’on a tant détesté.
(Musique)
Journaliste
Le corps de Jean Zay sera retrouvé bien plus tard. La France lui offre une cérémonie nationale le 14 mai 1948. Son assassin est arrêté mais la responsabilité du meurtre est sans cesse diluée et déplacée par les magistrats.
Jean-Christophe Haglund
Au moment où tout paraît perdu, je pense que les esprits les plus, les plus haineux ou les plus désespérés n’ont d’autre soif que la soif du mal. Il faut régler de vieux comptes et peut-être que Jean Zay incarnait pour ces tueurs ou ceux qui l’ont commandité ce qu’il y avait de plus haïssable dans la République. Un ministre, un ministre de l’école, un ministre d’origine juive, un ministre de gauche, bref, quelque chose qui, à leur point de vue, représentait tout ce qu’ils n’avaient jamais pu supporter.
(Musique)
Journaliste
Avant son départ de la prison de Riom, Jean Zay, plein d’espoir, avait écrit à sa femme.
(Musique)
Jean Zay
Je n’ai jamais été si sûr de mon destin et de ma route, et j’ai le cœur et la conscience tranquilles, et je n’ai aucune peur. J’attendrai, comme je le dois, dans la paix de ma pensée, l’heure de vous retrouver tous.
(Musique)
Catherine Martin-Zay
C’est difficile d’en parler, et c’est le document le plus précieux, certainement. Vous savez, pendant très longtemps, en l’entendant, c’était trop d’émotion, en la lisant, ce n’était pas possible. Aujourd’hui, qu’elle sort de la famille, qu’elle est lue en public, que les gens, eux-mêmes, la prennent comme un document, au fond, dont ils pourraient nourrir peut-être leur propre histoire familiale ; ça me permet de pouvoir la lire, de me dire, ça a été un moment de l’histoire privée de ma mère, dont il est beaucoup question quand même dans cette lettre, et d’y trouver au fond une forme, peut-être, d’espoir.

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