Ernest Pignon-Ernest décrit ses choix artistiques et sa manière de travailler

22 juin 2014
02m 25s
Réf. 06201

Notice

Résumé :

Ernest Pignon-Ernest décrit ses choix artistiques, sa manière de travailler en intégrant ses oeuvres dans un lieu et dans un contexte. 

Type de média :
Date de diffusion :
22 juin 2014
Source :
RF (Collection: Eclectik )
Lieux :

Contexte historique

Ernest Pignon-Ernest est né à Nice (France) en 1946. Il participe au développement de ce qu'on nomme désormais l'art urbain (street art), dans les traces de Daniel Buren notamment. Depuis le début des années 60, Ernest Pignon-Ernest colle, sur les murs de différentes villes, des dessins de femmes, d'hommes, anonymes ou au contraire mythiques, toujours à taille réelle. En 1979, à Paris, par exemple, il crée une série appelée Les Expulsés : il appose sur les restes de murs de maisons en démolition des dessins de personnes portant leurs valises ou un matelas enroulé sous le bras. Mais il travaille également sur des images de poètes, dont Arthur Rimbaud en 1978, qu'il choisira de représenter jeune, en jean, le baluchon à l'épaule et qu'il collera dans les rues de Paris et de Charleville, ville de naissance du poète.

Ernest Pignon-Ernest intervient dans les rues qu'il choisit comme autant de lieux de production d'un art éphémère. Il sollicite l'espace extérieur, rejoignant ainsi le courant des artistes qui ont choisi de sortir des lieux d'exposition « institutionnels », privilégiant l'œuvre in situ. Pour autant, ces créations ne sont pas élaborées directement sur les murs mais l'artiste construit ses propositions en trois temps.

Il arpente les lieux, y observe la lumière à différents moments de la journée pour mieux appréhender ces espaces changeants. Intervenir dans une ville ce n'est pas seulement pour Ernest Pignon-Ernest investir un espace, c'est également parler de l'histoire des Hommes, c'est proposer une forme de poésie urbaine à ceux qui porteront un regard sur ses collages. Il se documente pour saisir l'histoire du lieu et pouvoir convoquer des souvenirs, réveiller les mémoires, parler de l'histoire collective, et dénoncer aussi. Les murs des villes ne sont pas pour lui des décors mais bien des sujets. Artiste engagé, il interpelle par ses propositions sur les répressions, les exclusions sociales, les injustices...

Il élabore ensuite des dessins, au fusain, à la pierre noire. Un dessin exigeant, très réaliste, sur lequel les personnages sont représentés grandeur nature, mais le choix du gris et du blanc les met à distance « des couleurs du monde ». Ses dessins de personnages sont généralement reproduits par sérigraphie, sur papier ordinaire, simple papier journal blanc, pour un rendu à taille réelle.

Il effectue ensuite le collage de ses dessins, de nuit, sans autorisation, se faisant parfois aider quand l'image est reproduite en grande quantité, comme pour la série Apartheid par exemple, à Nice, en 1974, pour dénoncer le jumelage de sa ville natale avec Le Cap, alors capitale de l'apartheid. A cette occasion, il placarde en une nuit des centaines d'images le long du parcours qui sera emprunté par le cortège officiel, choisissant ainsi de mettre des gens face à d'autres gens : une famille noire derrière des barbelés.

Toutes les images créées par Ernest Pignon-Ernest sont là pour faire face aux passants, en grandeur nature. Ces corps semblent alors intégrés dans le lieu où ils apparaissent. Et dans le même temps leur image est rendue fragile par la vulnérabilité du papier qui laisse entendre au passant le caractère éphémère, la disparition à venir de cette image. Cette fragilité volontairement recherchée amplifie le caractère suggestif et poétique des dessins ainsi affichés dans la ville. Les sérigraphies urbaines d'Ernest Pignon-Ernest viennent interpeller le passant. Ces visions fantomatiques et poétiques peuvent alors devenir des déclencheurs pour amener le spectateur à se questionner sur son espace, la mémoire d'un lieu familier, la place de l'Homme dans cet univers urbain et au-delà...

Virginie Paillas

Éclairage média

Dans Eclectik, émission diffusée sur France Inter entre 2006 et 2014, Rebecca Manzoni nous restitue durant 45 minutes un échange sur le mode de la conversation avec une personnalité (acteur, écrivain, chanteur, sportif...).

Le principe général de l'émission est de se rendre dans un lieu personnel à l'interviewé : lieu de vie, atelier, ou encore café... Sorte de prise sur le vif durant laquelle Rebecca Manzoni questionne son « invité » mais se joue aussi de tous les éléments qui les entourent : description du lieu, des photos ou tableaux au mur, récit des attitudes de l'invité. Tout est matière à pratiquer l'audiodescription ou à relancer la discussion, comme un verre renversé ou une fenêtre qui claque. Elle n'hésite pas non plus à prendre appui sur les éléments sonores environnants, comme par exemple la musique diffusée dans le lieu. Dans le cas de l'émission consacrée à Ernest Pignon-Ernest la montée de l'escalier de l'atelier ou encore la sonnerie du portable de l'artiste viennent ponctuer d'anecdotes la série de questions posées par Rebecca Manzoni. La discussion semble ainsi s'improviser, s'inscrire naturellement dans un moment partagé.

L'entretien donne l'impression d'être diffusé sans montage, sorte de direct différé d'un moment improvisé et intime. L'échange est pourtant guidé par des questions préparées, le temps est largement laissé à l'invité pour formuler des réponses longues, qui peuvent être entrecoupées par des incises de Rebecca Manzoni (introduction pour présenter l'invité, le lieu de la rencontre...) mais également par des lectures, des extraits de films, et la programmation musicale. Tous ces éléments témoignent d'une émission soigneusement montée.

Dernière particularité : durant la dernière minute Rebecca Manzoni propose de laisser le micro à son invité pour « la minute de solitude ». Elle quitte ensuite le lieu, libre à chacun de faire ce qu'il voudra de cette minute de « liberté » enregistrée... Cette toute dernière minute contribue au caractère intimiste et à l'effet « improvisé » de cette émission en donnant à l'auditeur le sentiment de partager un moment unique et intime avec l'invité.

Dans l'extrait ici proposé, situé en milieu d'émission, Ernest Pignon-Ernest détaille sa façon de concevoir ses réalisations et explique l'attention qu'il porte aux lieux sur lesquels il va travailler en observant ce qui se voit et comment aussi il s'attache à voir « l'invisible du lieu» pour donner naissance à un dessin qui va s'inscrire « physiquement » dans le lieu. Il explique également en quoi son œuvre conserve un effet de réel et par quels moyens il instaure une distance pour ne pas proposer un effet trompe-l'œil.

Virginie Paillas

Transcription

silence
(silence)
Ernest Pignon-Ernest
Alors il faut que j'explique un peu mon travail, là ? Voyez, quand je mets mes images dans des lieux, j’ai beaucoup travaillé les lieux, déjà, hein. Je suis allé à toutes les heures de la journée, je sais comment la lumière vient dessus, je sais la texture du mur, les couleurs qu’il y a à côté, donc je sais tout ce qui se voit dans le lieu. Et simultanément, j’étudie tout ce qui ne se voit pas, du lieu, tout l’invisible du lieu, c’est-à-dire j’étudie l’histoire du lieu, toute sa valeur symbolique, toute sa mémoire enfouie, voilà. Et je fais mon dessin, quand je le réalise, je prends en compte à la fois tout ça : les choses du visible, et les choses qui ne se voient pas. Et ce que je vais figurer, et la façon même dont je vais le représenter, la façon dont je vais le dessiner, naît de cette connaissance du lieu. Et je viens glisser ce dessin après, je viens le coller dans la rue, dans le lieu que j’ai choisi, et… pour qu’il n’apparaisse pas comme un dessin exposé dans la rue, voyez, comme une affiche, comme un truc qui est là, provisoirement, qu’il s’y inscrive physiquement, sensuellement, dans le lieu, il faut qu’il y ait assez d’effet de réel, voyez de, ouais. Pour… qu’il y ait un petit trou. En même temps…
Rebecca Manzoni
Qu’on se dise : là il y a quelqu’un.
Ernest Pignon-Ernest
Voilà, qu’il y ait une présence. Et en même temps, je ne veux pas faire du trompe-l’œil. Je veux affirmer que c’est une fiction, voyez. Et le dessin permet ça. C’est-à-dire qu’avec le dessin, je peux travailler cet effet de réel, faire des personnages grandeur nature, tenir compte de l’équilibre entre la lumière et l’ombre – surtout dans les rues de Naples, j’ai beaucoup travaillé ça. Mais en même temps, je laisse le papier blanc, c’est noir et blanc, ça affirme… au théâtre on dirait une distance, ça affirme une fiction.
bruit
(bruit)
Rebecca Manzoni
Avec Ernest Pignon-Ernest, l’un des précurseurs du Street Art, jusqu’à onze heures.
Ernest Pignon-Ernest
Alors, si on peut parler d’œuvre pour mon travail : l’œuvre, c’est pas mon dessin, c’est vraiment pas mon dessin. C’est ce que provoque mon dessin. C’est, je fais un art, je sais jamais, je cherche comment l’appeler, c’est contextuel. En fait, je travaille le contexte.
Rebecca Manzoni
Vous, votre œuvre, c’est votre dessin dans la ville, dans l’endroit…
Ernest Pignon-Ernest
Dans le lieu, et au moment, quelquefois.

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