Hannah Arendt sur la liberté

06 juillet 1974
04m 07s
Réf. 06300

Notice

Résumé :

Au cours de cet entretien réalisé un an avant son décès, Hannah Arendt explique les spécificités des systèmes politiques totalitaires.

Type de média :
Date de diffusion :
06 juillet 1974
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Personnalité(s) :

Contexte historique

Née à Hanovre en 1906, Hannah Arendt poursuit ses études supérieures dans les universités de Marbourg, Fribourg et Heidelberg. Elève d'Heidegger et Jaspers, elle obtient un doctorat de philosophie. L'arrivée au pouvoir d'Hitler la force à l'exil. Elle séjourne en France de 1933 à 1940 puis aux Etats-Unis. Elle poursuit une carrière universitaire, enseignant notamment à Princeton et à Columbia. En 1951, son ouvrage Les Origines du totalitarisme a un retentissement mondial. Elle rapproche nazisme et stalinisme au sein d'un nouveau type de régime politique : les systèmes totalitaires. Selon elle, le développement de ces nouvelles idéologies s'explique par la montée de l'antisémitisme depuis la fin du XIXe siècle, l'impérialisme des Etats-Nations et l'avènement d'une société de masse soumise à des crises multiformes. Les régimes totalitaires se distinguent par une volonté d'expliquer l'histoire par la lutte des classes (communisme) ou des races (nazisme) en désignant des victimes expiatoires. L'Etat domine et contrôle tant l'espace public que l'espace privé, annihilant toute tentative d'action individuelle.

Dans un autre de ses ouvrages majeurs, La Condition de l'homme moderne, publié en 1958, Hannah Arendt analyse l'homme comme "être agissant" de trois manières différentes : par le travail, l'oeuvre créative et l'action politique. Elle déplore que les sociétés contemporaines privilégient les valeurs du travail et de la consommation au détriment de la création artistique et de l'engagement politique. En 1960, elle suit le procès Eichmann dont elle tirera un rapport qui suscitera la polémique : elle cherche à comprendre à travers le parcours d'un des responsables du génocide juif la banalité du mal.

Hannah Arendt, décédée à New York en 1975 reste aujourd'hui une des figures majeures de la pensée politique du XXe siècle.

Emeline Vanthuyne

Éclairage média

Cette série d'entretiens est réalisée un an avant le décès de la philosophe. Bien qu'ayant séjourné en France et étant d'origine allemande, Hannah Arendt choisit de s'exprimer en anglais. Naturalisée américaine depuis 1958, la philosophe vit à New York. Les plans larges permettent de distinguer des immeubles de Manhattan à travers les fenêtres.

Le réalisateur a choisi de mettre en scène l'entretien de manière originale : le journaliste apparaît dans l'ombre et dos à l'objectif, assez éloigné de la philosophe assise au bout d'une longue table. Au cours de l'entretien, la caméra se rapproche et vient filmer la philosophe en plans de plus en plus resserrés. Ces mouvements de caméra permettent de rendre la réalisation moins statique et plus dynamique. Le télespectateur se familiarise avec le discours traduit de la philosophe avant de distinguer les traits de son visage. Celle-ci, habituée à parler lors de multiples conférences, s'exprime de manière très claire et organisée. Elle semble assez à l'aise, fumant sa cigarette tout au long de l'entretien.

Dans cet extrait, elle revient sur les spécificités des régimes totalitaires par rapport à des dictatures ou tyrannies traditionnelles. Le nazisme et le stalinisme se distinguent selon elle par le choix d'une victime innocente choisie non à cause de ses actions mais pour le rôle qu'elle est censée jouer dans l'Histoire.

Emeline Vanthuyne

Transcription

(Bruit)
Roger Errera
Ce qui menace à notre époque, c'est l'idée que les buts de la politique sont illimités. Le libéralisme, tout de même, repose, je crois, sur l'idée que la politique a des objectifs limités. Est-ce que, à notre époque, l'arrivée au pouvoir d'hommes, de mouvements, qui s'assignent des objectifs illimités n'est pas la plus grande menace ?
Hannah Arendt
J'espère que je ne vous choquerai pas si je vous dit que je ne suis pas du tout sûre d'être une libérale. Je n'ai vraiment aucun credo en la matière. Je ne professe pas de philosophie politique que je pourrais résumer par un terme en "-isme".
Roger Errera
Certainement, mais c'est tout de même à l'intérieur des fondements de la pensée libérale, avec les emprunts à l'Antiquité, que se situe votre réflexion philosophique.
(Silence)
Hannah Arendt
Diriez-vous que Montesquieu est un libéral ? Moi je me sers où je peux. Je prends ce que je peux et ce qui me convient. L'un des grands avantages de notre temps, c'est ce qu'a dit René Char : « Notre héritage n'est garanti par aucun testament».
Roger Errera
«Précédé par aucun testament».
Hannah Arendt
«N'est précédé par aucun testament». Cela veut dire que nous sommes entièrement libres d'utiliser où que nous le voulions les expériences et les pensées du passé.
Roger Errera
Mais est-ce que cette liberté extrême ne risque pas d'effrayer beaucoup de nos contemporains, qui préfèreraient trouver toute prête une théorie, une idéologie, et être en mesure de l'appliquer ?
Hannah Arendt
Aucun doute, aucun doute.
Roger Errera
Cette liberté que vous définissez, cela risque d'être la liberté de quelques-uns, de ceux qui auront la force d'inventer de nouveaux modes de pensée.
Hannah Arendt
Non. Elle ne repose que sur la conviction que chaque être humain, en tant qu'être pensant, peut réfléchir aussi bien que moi et peut former son propre jugement s'il le veut. Ce que je ne sais pas, c'est comment faire naître ce désir en lui. The only thing which can help us I think, is really de réfléchir. Réfléchir, cela signifie de toujours penser de manière critique. Et penser de manière critique, cela signifie que chaque pensée sape ce qu'il y a en fait de règles rigides et de convictions générales. Tout ce qui se passe lorsqu'on pense est soumis à un examen critique. C'est-à-dire qu'il n'existe pas de pensées dangereuses pour la simple raison que le fait de penser est en lui-même une entreprise très dangereuse. Mais ne pas penser est encore plus dangereux. Et ne pas réfléchir, c'est plus dangereux encore.

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