Le Verfügbar aux Enfers, une opérette de Germaine Tillion

26 avril 2010
05m 52s
Réf. 06404

Notice

Résumé :

Préparatifs de la représentation donnée à Ravensbrück, en Allemagne, de l'opérette composée en captivité par la résistante Germaine Tillion. Un spectacle préparé au coeur de Paris, au théâtre du Châtelet avec les élèves du lycée La Fontaine.

Date de diffusion :
26 avril 2010
Source :
A2 (Collection: 13 heures )

Contexte historique

Germaine Tillion (1907-2008) est une jeune ethnologue spécialiste de l'Algérie lorsque débute la Seconde Guerre mondiale. Après la capitulation de 1940, elle refuse la politique du régime de Vichy, elle qui a vu monter l'idéologie nazie alors qu'elle se trouvait en Allemagne en janvier 1933. Elle cherche immédiatement à agir, organise des évasions de prisonniers et des distributions de tracts qui dénoncent Vichy, avec l'aide de sa mère. Elle se lie avec de nombreux groupes de résistants, et le réseau du Musée de l'Homme. Elle est arrêtée en août 1942, alors qu'elle organisait l'évasion d'un camarade et un transfert de microfilms. Ignorant que sa mère a été arrêtée elle aussi, elle est déportée à Ravensbrück sous le statut Nacht und Nebel. Au camp, elle entreprend d'étudier le fonctionnement concentrationnaire avec l'aide d'autres détenues, et leur présente ses analyses sur ce système criminel et économique, convaincue que sa compréhension les aidera toutes à y survivre. Elle rapportera qu'elle a survécu alors grâce à ses « sœurs de résistance » et à la « coalition de l'amitié ». Sa mère, Émilie, meurt en déportation.

En avril 1945 Germaine Tillion est libérée par un convoi suédois de la Croix-Rouge, emportant avec elle des documents qui ont échappé aux fouilles : photos de victimes d'expériences pseudo-médicales au camp, documentation personnelle, et sa pièce de théâtre Le Verfügbar aux Enfers. Écrite clandestinement à Ravensbrück au cours de l'hiver 1944-1945, la pièce est un travail commun élaboré avec les prisonnières du camp de Ravensbrück, et dont Germaine Tillion est le maître d'œuvre. Cachée dans une caisse pendant plusieurs jours, elle écrivit avec l'aide de ses complices qui lui fournissent papier, crayon et leurs propres souvenirs pour les airs des chansons. Elle mêle à des textes relatant avec humour les dures conditions de détention, des airs tirés du répertoire lyrique ou populaire.

Anne Doustaly

Éclairage média

L'œuvre musicale plonge le spectateur de manière inattendue dans l'univers joyeux d'une opérette pleine d'humour noir. Il ne s'agit pas d'une fiction : le ton est léger mais la réalité est crue, violente. À la déshumanisation programmée par leurs bourreaux, ces femmes avaient choisi de répondre par le rire. Un rire tellement irrévérencieux envers leur propre tragédie que longtemps, Germaine Tillion a refusé la publication du Verfügbar aux Enfers, de crainte que personne ne comprenne cet humour. Adjectif signifiant en allemand « disponible », verfügbar devient en langage de camp un nom commun, désignant quelqu'un non affecté à un Kommando de travail, et partant disponible pour les pires corvées. Le titre est aussi inspiré d'Orphée aux Enfers, l'opéra-bouffe de Jacques Offenbach, lui-même parodie d'Orphée et Eurydice de Gluck. Germaine Tillion, qui n'a pas composé la musique, n'hésite pas à détourner des airs célèbres (chansons scoutes ou grivoises, Habanera de Carmen, Danse macabre de Saint-Saëns...).

L'œuvre a été créée mondialement au Théâtre du Châtelet (Paris) les 2 et 3 juin 2007 pour célébrer le centenaire de Germaine Tillion, qui était alors encore en vie. Elle a ensuite été présentée le 17 avril 2010 dans l'enceinte du camp de concentration de Ravensbrück pour marquer le 65e anniversaire de la libération. Ce reportage signé Martine Laroche-Joubert, diffusé dans le journal de 13h de France 2, est le premier d'une série de cinq relatant les préparatifs et cette représentation elle-même. Dans ce premier « épisode », des résistantes et amies de déportation de Germaine Tillion assistent aux répétitions et échangent avec les chanteurs (Anise Postel-Vinay), se souviennent et témoignent de leurs épreuves (Annette Chalut, Jacqueline Fleury) ; elles disent le caractère décalé, burlesque de cette opérette écrite en hiver 1944-1945, alors que « le moral était en baisse, en chute libre ».

Bibliographie

- Germaine Tillion, Une opérette à Ravensbrück, Points, 2007

- voir également le document Une figure de l'engagement au XXe siècle : Germaine Tillion.

Anne Doustaly

Transcription

Présentateur
Le feuilleton du 13 heures vous emmène cette semaine dans le camp de concentration de Ravensbrück, c’est en Allemagne. Le camp nazi où furent déportés le plus grand nombre de femmes. C’est dans ce décor particulier que vient d’être joué une opérette, une oeuvre à l’humour noir créée par la résistante Germaine Tillion. Un spectacle bouleversant, préparé au coeur de Paris dans le Théâtre du Châtelet avec les élèves du Lycée Lafontaine.
(Musique)
Journaliste
Répétition au Châtelet.
(Musique)
Journaliste
Anise Postel-Vinay, ancienne résistante, 88 ans, avance à petits pas vers le souvenir de sa jeunesse brisée. Elle chérit la mémoire de Germaine Tillion, l’auteur de cette opérette,
Inconnue 1
Nous sommes vraiment très touchés de vous voir.
Journaliste
Composée en 1944 dans le camp de concentration de Ravensbrück.
Inconnue 2
Et donc venue, c’est l’émotion, ça fait plaisir !
Journaliste
Accueillie avec respect, Anise est l’un des derniers témoins d’une tragédie de l’histoire.
Interprète
Ah, non, moi, ça me, ça me bouleverse toujours autant.
Bérénice Collet
Pensez, c’est très, très malicieux, très, très trublion, les coins des lèvres remontés, les yeux qui papillotent de malice.
(Musique)
Journaliste
Les solistes du Châtelet interprètent l’opérette avec des élèves du Lycée Lafontaine. Réunis pour une unique représentation dans le camp de Ravensbrück. Un défi, l’humour noir de Germaine Tillion dans l’enfer de la déportation.
(Musique)
Journaliste
Pendant la pause, les lycéens de Lafontaine se pressent autour d’Anise, une leçon d’histoire vécue.
Anise Postel-Vinay
En vérité, j’ai été dénoncée par le même prêtre que Germaine Tillion. C’est vrai, on ne pouvait survivre au camp que si on faisait des petits groupes d’amies qui s’entraidaient. Et alors, ces amitiés qu’on a formées comme ça, en général, c’est par petits îlots. Elles ont été très, très profondes parce que il s’agissait presque toujours de vie et de mort. Et tout était comme ça, tout était très, très violent.
(Musique)
Journaliste
Nous ne sommes pas ce que l’on pense, un air connu pour ces femmes autrefois résistantes sous des noms de code. Annette Chalut et ses compagnes déjeunent ensemble ici une fois par mois.
(Musique)
Journaliste
Unies par une amitié indestructible depuis leur déportation à Ravensbrück.
Annette Chalut
Elle a écrit cette pièce pratiquement là, au dernier trimestre de 44, parce que le moral de tout le monde était en baisse, hein, en chute libre.
Journaliste
Ça vous a étonnée qu’elle ait écrit ça ou pas ?
Intervenante 2
Non, c’était tout à fait dans son genre, tout à fait.
Journaliste
C’est-à-dire ?
Intervenante 2
Ben, de justement, de trouver la drôlerie dans les choses les plus misérables.
Intervenante 3
Mais ça nous faisait réfléchir, c’est ça qui était important. C’est que ça nous faisait réfléchir.
Intervenante 4
Plus on avait faim, plus on faisait entre nous, nous échangions des recettes de cuisine. Parce qu’on avait un peu l’impression que ça comblait un peu la faim.
Intervenante 3
Ecoute, je t’invite à déjeuner pour l’essayer.
Intervenante 4
On va faire un lapin au chocolat.
(Musique)
Journaliste
Certaines ne pourront pas assister à la représentation de l’opérette à Ravensbrück. Le grand âge, des souvenirs trop déchirants. Jacqueline Fleury, elle, sera du voyage. Dans le Jardin du Luxembourg, à l’ombre du monument des étudiants résistants, elle se souvient. Lycéenne, elle décalquait des plans en cachette, repérait le terrain pour les Anglais avant de se faire prendre. Aujourd’hui, elle s’inquiète un peu. L’opérette n’était pas destinée à être jouée en public.
Jacqueline Fleury
A mon avis, c’est assez difficile à comprendre pour ceux qui n’ont pas vécu.
Journaliste
Elle a vu les choses d’une manière burlesque, c’est ça.
Jacqueline Fleury
Oui, c’est ça. Alors, est-ce que les, justement, c’est ce que je me dis, est-ce que les gens qui vont voir ça disent : Bon au fond, on s’amusait bien là-bas, ce n’est pas vrai ! Moi, je ne me suis jamais amusée, hein ! Le ciel est lourd, pour nous, là-bas. Il sera toujours lourd.
Journaliste
A Ravensbrück, l’opérette sera interprétée par des lycéens français et des lycéens allemands.
Présentateur
L’opérette à Ravensbrück, un feuilleton signé Martine Laroche-Joubert, Alexis Jacquet et Louise Marques. La suite, bien sûr, demain.

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