Les Otages de Jean Fautrier

04 février 1962
02m 13s
Réf. 06407

Notice

Résumé :

Le peintre Jean Fautrier présente Les Otages, toiles inspirées par la guerre.

Type de média :
Date de diffusion :
04 février 1962
Source :
Personnalité(s) :

Contexte historique

Après avoir passé sa jeunesse à Londres, Jean Fautrier (1898-1964), de retour en France, est mobilisé en 1917. Il est déjà peintre. Victime des gaz de combats, il est définitivement réformé en 1921, s'installe à Paris et expose pour la première fois la même année. À la fois peintre et sculpteur, il devient un représentant de l'art informel (formes non figuratives), courant auquel se rattache aussi Jean Dubuffet. Ses activités sous l'Occupation sont mal connues mais on le sait rattaché à un réseau de Résistance et toujours actif artistiquement. En 1943, il réalise sa vingt-deuxième et dernière sculpture, la grande Tête d'otage. La même année, inquiété par la Gestapo, il doit fuir Paris et trouve refuge à Châtenay-Malabry en banlieue parisienne.

C'est là que le projet des Otages voit le jour : il entreprend une série de collages, de dessins peints à l'huile sur papier, travaille essentiellement les matières. Ces travaux constituent Les Otages et Massacres, un ensemble de portraits sensibles où l'artiste exprime son malaise face à la violence de l'époque. En 1945, ces peintures sont exposées à la Galerie Drouin, suscitant une vive admiration du public parisien. Le catalogue de l'exposition est préfacé par André Malraux. En réaction à l'invasion de Budapest par les Soviétiques en 1956, Jean Fautrier reprend plus tard le motif des Otages pour la série des Têtes de partisans, variations sur le vers « Liberté, j'écris ton nom » de Paul Éluard.

Anne Doustaly

Éclairage média

Le document est une courte interview du peintre Jean Fautrier, réalisée pour une émission de 46 minutes, « L'œil d'un critique avec Michel Ragon ». Le réalisateur Jean-Marie Drot affirme en ouverture qu'il faut s'intéresser à l'art de son époque et propose de suivre Michel Ragon, critique d'art. Michel Ragon parle de la profession de critique d'art, de sa formation de journaliste littéraire, explique que les critiques sont utiles au public, à condition d'être plutôt témoins que juges. Il revient sur ses débuts dans la profession. Plusieurs artistes sont interrogés : le peintre Gérard Schneider, Jean-Michel Atlan et sa femme Denise. Michel Ragon évoque Pablo Picasso, Pierre Soulages, Fernand Léger, Nicolas de Staël et d'autres peintres.

Filmé et interviewé dans son atelier, Jean Fautrier explique alors son travail pour Les Otages, série de petits tableaux de la dimension d'une tête, inspirée de l'actualité tragique des années de guerre, alors que le peintre vivait retiré à la campagne (1943). Il raconte qu'il recherchait une autre figuration, libérée des règles trop strictes du cubisme ou de tout autre courant, et surtout un moyen de garder et de faire passer l'émotion primitive. Il s'explique sur le terme d'art « informel » employé pour qualifier sa peinture : un art qui renonce à figurer (aucun détail n'apparaît sur les têtes des otages, résumés à de simples formes brutes) mais qui maîtrise tout de même la matière peinte. Il affirme que pour Les Otages, les jeux de matières ont permis d'exprimer avant tout la misère humaine.

Anne Doustaly

Transcription

Michel Ragon
Jean Fautrier, en 1943, était retiré dans la campagne et pensant à ce qui était alors le lot quotidien de la presse, torture aux otages. Et il a eu l’idée de réaliser une série de petits tableaux de la dimension d’une tête et qu’il a intitulée Les Otages . Ces tableaux, je veux dire, Les Otages sont le point de départ de cet art informel dont je parlais tout à l’heure. Est-ce que vous êtes d’accord, Jean Fautrier ?
Jean Fautrier
Ce n’est pas tout à fait exact. Les choses dites informelles ont débuté par moi pour des gouaches et une partie, une petite partie des lithos de L’Enfer en 1928. Mais il est vrai que les tableaux peints, les vrais tableaux l’ont été peu avant Les Otages .
Michel Ragon
Les Otages sont également le point de départ d’une tendance de l’heure actuelle nouvelle, que l’on pourrait appeler une autre figuration, une nouvelle manière d’envisager la figuration ?
Jean Fautrier
Voilà qui est vrai, à l’époque d’un nouveau classicisme cubiste, etc. , serré dans des règles étroites, il s’agissait de trouver une formule qui donne à la peinture des libertés totales inépuisables. Mais justement, surtout, en gardant l’émotion primitive et en même temps, sortir de cette figuration. Mais faire de l’informel, puisque tel est le terme, ne veut pas dire dégouliner des couleurs et des matières et devenir un artisan peintre. Ce sont là les défauts et les excès d’une entreprise mal comprise.
Michel Ragon
Les têtes sont bien là, en effet, mais elles sont comme mélangées à la terre. Il y a dans le magma de pâte comme ce l’on pourrait appeler, étant donné le sujet très émouvant d’ailleurs de ce thème des Otages , comme des Christs en série.
Jean Fautrier
Tu as bien raison, Ragon. Il s’agissait surtout, pour Les Otages , de l’image de la misère humaine.