Les revues littéraires clandestines sous l'Occupation

25 août 1976
05m 39s
Réf. 06408

Contexte historique

Au début de l'année 1943, le maréchal Pétain présente aux Français des vœux très prudents, voire pessimistes. Il annonce ne pas savoir ce que l'année nouvelle apportera, et adresse un conseil aux Français : « Méditez vos malheurs ». Au même moment, les mouvements de la Résistance traversent, eux, un hiver porteur d'espoir : ils s'organisent, s'unifient, se donnent une presse et des éditions clandestines, qui permettent l'expression des écrivains et d'une vie littéraire libre. Depuis 1940, la liste Otto (nommée ainsi en référence à l'ambassadeur d'Allemagne à Paris Otto Abetz), recensait les « Ouvrages retirés de la vente par les éditeurs ou interdits par les autorités allemandes ». Établie avec la collaboration du Syndicat des éditeurs français et des maisons d'édition, elle interdisait 1060 titres, parmi lesquels Mein Kampf et des essais critiquant l'Allemagne ou le racisme, des textes d'auteurs juifs, communistes ou opposants au nazisme, comme Heinrich Heine, Thomas Mann, Stefan Zweig, Max Jacob, Joseph Kessel, Sigmund Freud, Carl Gustav Jung, Julien Benda, Léon Blum, Karl Marx, Léon Trotski, Louis Aragon, etc. Après la rupture du pacte germano-soviétique en juin 1941, d'autres ouvrages marxistes furent ajoutés à la liste. En juillet 1941, c'est au tour de livres d'auteurs anglais et américains d'y figurer. Une deuxième liste Otto de 15 pages prend le relais le 8 juillet 1942. Classée par éditeurs, elle recense 1170 titres interdits : ouvrages jugés anti-allemands, œuvres d'écrivains juifs ou consacrés à des juifs, livres communistes, traductions d'auteurs anglais et polonais. Une troisième édition de la liste des «ouvrages littéraires français non désirables » sera publiée le 10 mai 1943, complétée en annexe par une liste de 739 « écrivains juifs de langue française ». La liste Otto devait être appliquée dans toutes les librairies, les maisons d'édition et les bibliothèques de la zone occupée. Dès sa diffusion, des opérations policières aboutirent à la saisie et à la destruction de 713 382 livres.

La liste Otto sera aussi effective quelques mois plus tard en zone libre à l'initiative du régime de Vichy. Dans les écoles et les bibliothèques, les préfets et les maires sont chargés de la faire respecter sous l'autorité du ministre de l'Éducation nationale et du directeur de l'Enseignement supérieur. Dans ce contexte apparaissent des revues littéraires clandestines, parmi lesquelles Les Lettres françaises (1941, fondateurs Jacques Decour et Jean Paulhan), mais aussi La Pensée libre, créée par Georges Politzer, Jacques Salomon et Jacques Decour, qui ne comporta que deux numéros, tous trois ayant été fusillés au mont Valérien en août 1941, Les Cahiers de Libération de Louis Martin-Chauffier (1942), ou encore Les Étoiles fondée entre autres par Aragon et Georges Sadoul (1943, destinée à la zone sud).

Anne Doustaly

Éclairage média

L'émission Ce jour-là, j'en témoigne : Chronique du temps de l'ombre 1940-1944, est une production de la télévision française en 1976. Dans l'extrait choisi, Madeleine Braun, secrétaire du Front National clandestin (zone sud) parle de la poésie de la Résistance et des auteurs interdits par la liste Otto. Elle insiste sur le choix politique fait par le Syndicat des éditeurs de collaborer activement avec le régime de Vichy et l'Allemagne. D'où la mobilisation des écrivains pour publier clandestinement en échappant à la censure. Vercors, écrivain et résistant, auteur du Silence de la mer (1942, première publication des Éditions de Minuit, éditeur clandestin et résistant) raconte sa rencontre et son amitié avec Paul Éluard et la parution du recueil L'Honneur des poètes, puis sa rencontre avec Aragon et Elsa Triolet. Madeleine Braun évoque aussi les revues littéraires de la Résistance. Claude Morgan, écrivain, raconte la parution de la revue Les Lettres Françaises et son succès grâce à la collaboration d'Éluard (le premier numéro paraît symboliquement le 20 septembre 1942 en référence à la bataille de Valmy). Madeleine Braun rappelle la genèse du poème Liberté de Paul Éluard, et comment la censure de Vichy ne l'ayant pas lu jusqu'à la fin, a pensé qu'il s'agissait d'un poème d'amour. Le poème était paru sous le titre Une seule pensée et pas encore sous celui de Liberté. Éditrice, résistante et femme politique française, Madeleine Braun fut la première femme vice-président de l'Assemblée nationale (1946).

Bibliographie

- Stéphanie Corcy, La Vie culturelle sous l'Occupation, Perrin, 2005

- Anton Ridderstad, L'Édition française sous l'Occupation (1940-44), Oslo, 2002 ([PDF] version en ligne consultable ici)

Anne Doustaly

Transcription

Journaliste
Il y a un autre domaine d’action pour la résistance, celui de la liberté de penser et d’expression, donc, la liberté du livre.
Madeleine Braun
Il y a eu en septembre 40 ce qu’on a appelé la liste Otto, qui étaient les ouvrages retirés de la vente par les éditeurs ou interdits par les autorités allemandes. Alors là-dedans, il y avait, bien entendu, tous les réfugiés politiques, les écrivains juifs, il y avait Aragon, il y avait Stephan Zweig, il y avait Heinrich Mann, il y avait Maurois, il y avait Romain Rolland, etc. Et deux ans après, en juillet 42, c’est le syndicat des éditeurs lui-même qui s’était vraiment vautré dans la collaboration, qui a complété cette liste par une deuxième liste ; où il y avait toutes les traductions de l’anglais, il y avait les ouvrages d’auteurs juifs, où il y avait même les biographies consacrées à des auteurs juifs. Et face à ce syndicat de collaboration, il y a eu une bibliographie de la France qui a paru, qui s’appelait d’ailleurs, je crois, le Journal général de la librairie française clandestine ; qui était dirigée par Lucien Scheler, grand spécialiste de Jules Vallès, et Paul Eluard, et qui a lancé les livres, les vrais. Les livres qui étaient valables comme, par exemple, les Editions de Minuit ou la Bibliothèque Française qui avait été créée sous l’occupation, et qui publiait Maupassant, Aragon, etc.
Journaliste
Le Silence de la Mer a entraîné Vercors à créer les Editions de Minuit, mais Pierre de Lescure n’est plus là.
Vercors
Pierre de Lescure m’avait dit avant de partir : Si je suis obligé de m’en aller, mon successeur, ça doit être Paul Eluard. Donc, j’ai été voir Paul Eluard, qui a bien voulu me croire, et nous sommes devenus très amis tout de suite. Et c’est avec lui que j’ai préparé son recueil L’honneur des poètes . Par Eluard, il était très facile de contacter Aragon et Elsa Triolet. Elsa Triolet nous a envoyé très rapidement ses Amants d’Avignon , et Aragon plusieurs volumes, d’abord des poèmes et puis beaucoup de choses.
Madeleine Braun
La poésie a toujours parue subversive déjà sous Platon, et la poésie de la résistance a eu un énorme impact, et elle a été très importante. Il y a eu les revues de la résistance, Tavernier qui avait la revue Confluences, Seghers, Poésies 41, 42, 43, Max-Pol Fouchet qui avait Fontaine,
Journaliste
Et Les Lettres françaises, arrêtées par l’exécution de Jacques Decour, paraissent enfin dès septembre grâce au concours de nos plus grands écrivains.
Claude Morgan
Nous avons choisi une date qui était le 150ème anniversaire de Valmy, le 20 septembre 1942. C’est là que parut le premier numéro des Lettres françaises. Et la chose qui est commune à tous ces écrivains qui ont joué un rôle là-dedans, c’est que tous ont donné beaucoup d’eux-mêmes, ont participé activement. Et ce n’était pas du tout une question de donner son nom ou ne pas donner son nom mais c’était d’agir. Et une fois qu’ils ont compris la nécessité de faire paraître des textes écrits par eux, ils l’ont fait sans compter. Et bien, quand Eluard est venu à nous, c’est là vraiment que Les Lettres françaises ont commencé leur envol. J’ai été voir Eluard, que je ne connaissais pas, qui m’a reçu comme un frère, lui et sa femme Nusch. Ils m’ont reçu comme s’ils m’attendaient. Et depuis ce temps-là, nous ne nous sommes pas quittés. Tous les jours, presque tous les jours, disons, j’allais passer l’après-midi chez Eluard et nous travaillions ensemble aux Lettres françaises.
Madeleine Braun
Eluard avait écrit le poème Liberté , tout le monde connaît, et Max-Pol Fouchet avait fait la connaissance d’Eluard à Paris, qui lui a donné ce poème sous le titre Une Seule Pensée . Ce poème a paru dans la revue et ce jour-là, le censeur de Vichy a commencé à lire les poèmes, il n’avait sans doute pas l’habitude, «j’écris ton nom, j’écris ton nom, j’écris ton nom», et il a dit : Encore un poème d’amour !, et il n’a pas été jusqu’à la dernière ligne qui était le mot Liberté. Et c’est comme ça que le poème a pu paraître officiellement dans la revue de Max-Pol avant qu’elle ne devienne clandestine.
Antoine Goléa
Alors, la censure allemande, en ce qui me concerne, n’est-ce pas, était exercée par un jeune lieutenant allemand à qui je devais présenter la morasse, et qui, je dois dire, ne la lisait pas très à fond. Alors un jour, j’ai publié, c’était en juin ou juillet 43, je ne m’en souviens plus, pour la première fois officiellement, puisque Le Mot d’Ordre était un journal qui paraissait au grand jour ; un des plus beaux poèmes d’Aragon, qui avait déjà paru sous le manteau, le célèbre poème La Rose et le Réséda . A ce moment-là, on l’avait assez joliment encadré, enfin, c’était très joliment présenté et l’œil du lieutenant en question a été attiré. Alors, il l’a lu, il l’a lu très attentivement d’un bout à l’autre. Après quoi, il me regarde avec ses yeux bleus et un charmant sourire et il me dit, «un beau poème». Et j’ai répondu, «oui, mon lieutenant, un beau poème», et ça a été tout.

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