La discussion des Trois amis

04 février 1942
03m 54s
Réf. 06411

Notice

Résumé :

Un sketch radiophonique met en scène trois amis qui commentent les évènements de la semaine.

Type de média :
Date de diffusion :
04 février 1942
Lieux :

Contexte historique

Entre le 19 juin 1940 (suite à l'Appel du 18 juin dans un bulletin d'information) et le 25 octobre 1944, des programmes en langue française furent diffusés depuis les studios de la section française de la BBC (British Broadcasting Corporation, société de production et de diffusion des programmes de radio-télévision britanniques). Sous le nom de Radio Londres, qui entendait s'opposer à Radio Paris, antenne du gouvernement de Vichy, furent produits six bulletins quotidiens d'informations françaises et deux émissions, indépendantes l'une de l'autre : Les Français parlent aux Français, réalisée par le gouvernement britannique, et Honneur et Patrie, sous la responsabilité de la France libre du général de Gaulle.

De jeunes chroniqueurs (Jacques Duchesne, Jean Oberlé, Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Pierre Bourdan et Pierre Dac, entre autres) employaient un ton nouveau à l'antenne, diffusaient messages personnels, sketches, chansons, blagues et publicités détournées. Le succès rencontré poussa les Allemands à faire interdire son écoute en confisquant les postes et en punissant lourdement les auditeurs. Radio Londres était devenue une véritable arme de guerre. Elle encourageait les Français à s'insurger contre l'occupant et dénonçait la désinformation des radios collaborationnistes. Certains programmes n'hésitaient pas à employer l'humour et la satire, à parodier des chansons ou des discours politiques.

Emeline Vanthuyne

Éclairage média

La pièce radiophonique met en scène trois amis qui discutent politique, comme chaque semaine, après avoir déjeuné ensemble. Chaque personnage incarne un discours et un regard différent sur l'actualité : Jean est le plus pessimiste, il exprime son inquiétude avec colère, trouve que la situation de la France est presque aussi mauvaise qu'en juin 1940 ; Pierre est optimiste mais s'intéresse peu à la politique ; Jacques est raisonnablement confiant, et pense qu'il faut « tenir le coup ». L'actualité du début de l'année 1942, en particulier la situation sur le front de l'Est ou en Afrique du Nord, est propice à des interprétations variées ; le sketch exprime les diverses opinions et inquiétudes qui parcouraient la société française, alors que le tournant de la guerre en faveur des Alliés n'était pas encore accompli.

Pierre Bourdan, de son vrai nom Pierre Maillaud, journaliste et résistant, anime Radio Londres de juillet 1940 à juin 1944, en particulier Les Français parlent aux Français. En 1944, il est correspondant de guerre auprès de la division Leclerc. Jean Marin, pseudonyme de Yves Morvan, est aussi un journaliste entré dans la Résistance dès juin 1940. Lui aussi est jusqu'en 1943 l'une des voix de la France libre sur l'antenne de la BBC, dans Les Français parlent aux Français et il intègre la deuxième division blindée du maréchal Leclerc, qui libère Paris le 25 août 1944. Michel Saint-Denis dit « Jacques Duchesne » (en souvenir du Père Duchesne, journal de la Révolution Française) était acteur et metteur en scène de théâtre. Il a dirigé Radio Londres (équipe française de la BBC) et animé la chronique quotidienne Les Français parlent aux Français (1940-1944).

Bibliographie

Jacques Pessis, Radio Londres, la guerre en direct, Albin Michel, 2014, 240 p.

Aurélie Luneau, Radio Londres - 1940-1944 - Les voix de la liberté, éd. Librairie Académique Perrin, 2005, 349 p.

Emeline Vanthuyne

Transcription

Pierre
Quant à moi, je trouve que la situation est bonne.
Jean
Ah bah alors ça c'est le bouquet par exemple !
Pierre
Et comme je trouve que la situation est bonne, j'ai parfaitement le droit de m'occuper pendant une heure de mes éditions originales, sans être empoisonné par des pessimistes et par des défaitistes.
Jacques
Ah pardon ! De qui veux-tu parler ?
Pierre
[Incompris]
Jacques
Non. Jean a une crise. 
Pierre
J'm'en fous je suis pas docteur !  Numéro 243, voyons.
Jean
Oooh ! Moi je suis placé entre deux maniaques ! 
Jacques
Ecoutez, moi, je trouve que la situation est mauvaise aujourd'hui, mais qu'elle est bonne si on regarde un petit peu devant soi. Seulement, c'est un moment où il faut tenir le coup !
Jean
Oui, eh ben moi je ne suis pas de ton avis. Je trouve que la situation est presque aussi mauvaise qu'en juin 40 ! Voilà ! Et si j'étais en France en ce moment, je me demande vraiment si je ne serais pas complètement découragé.
Pierre
Ah ben ça par exemple ! Ah ça c'est fort alors ! Je trouve que tu as un sacré culot !
Jean
Complètement découragé !
Pierre
Eh ben  à quoi cela t'avancerait ?
Jean
Ben ça m'avancerait probablement à rien. Je dis simplement que les Français doivent être découragés, découragés, découragés !
Pierre
La petite île de Malte a eu 263 raids aériens en janvier, et les gens ne sont pas découragés, au contraire. Et toi, tu as le culot de te décourager ?
Jacques
Aaaah ! Ca te fait sortir de ses éditions de luxe ! Eh ben c'est déjà quelquechose.
Jean
Ça me dégoûte !
Jacques
Non mais ! La situation est aussi mauvaise qu'en juin 40 Jean !
Jean
Non mais quoi ! Pardon ! J'ai pas dit aussi mauvaise ! J'ai dit presque aussi mauvaise !
Pierre
Ah oui ? Parce qu'en plus tu ne tiens pas le coup quand tu dis quelque chose ?
Jacques
Pauv' type ! Moi ça me dégoûte quand j'entends ça tiens !
Jean
Vous êtes de très mauvaise foi avec moi ! Je répète : depuis juin 40, c'est la première fois que tout va mal partout à la fois !
Pierre
Et moi je te répète que tu es un imbécile !
Jacques
Non, écoute Jean, arrête-toi parce que tu vas être ridicule !
Pierre
On ne peut tout de même pas le laisser dire ça ! Mon dieu, mais il est malade !
Jean
En juin 40, y avait plus rien !
Jacques
Mais laisse le ! Il ne dit que des âneries voyons !
Jean
Je ne dis pas des âneries ! Je constate les faits !
Jacques
Oui, bah en juin 40, voilà un fait : il restait une division anglaise avec quelques canons !
Pierre
Ooooh ! Fichez-moi la paix tous les deux avec vot' juin 40 ! Vous me faites enrager tout de même !
Jacques
Fous tes éditions de côté, tu vas tout abîmer.
Pierre
Je me fous de mes éditions ! Il y a tout de même des choses que je ne peux pas entendre sans protester ! Imbécile, quand l'Allemagne a attaqué la Russie, et quand on croyait que les Allemands allaient prendre Moscou et Leningrad, hein ?
Jacques
Qu'est-ce que tu aurais dit s'ils avaient pris Moscou et Leningrad toi ?
Pierre
Oui, mais à ce moment là, en novembre 40, quand les Anglais n'avaient qu'une poignée de contre-torpilleurs pour patrouiller le monde entier ! Et à la fin du printemps 41 quand on croyait que les boches allaient traverser tout le Moyen-Orient et allaient s'installer en Irak et en Iran hein ? Y pas de "minute" qui tienne mon ami !
Jean
Allons bon ! Voilà l'aut' qu'est enragé maintenant !
Jacques
Mais répond lui Jean !
Jean
Je ne peux pas placer un mot ! C'est un hystérique !
Pierre
Ah bah mon vieux ! Vous avez voulu me faire sortir de mes bouquins ! Moi je vais vous dire quelques vérités !
Jean
Ça y est ! 
Pierre
Qu'est-ce que c'est que ces histoires de nouvelles qui sont mauvaises ? Voyons ! Et qu'est-ce qui vous préoccupe ? Et qu'est-ce qui nous préoccupe tous depuis un an et huit mois ?
Jacques
Ah oui parce que c'est une réponse de grand [] !
Pierre
Qu'est-ce qui nous préoccupe tous ? C'est la libération de la France ! De quoi est-ce qu'elle dépend la libération de la France ? La libération de la France, elle dépend de la défaite de l'Allemagne hein !
Jacques
Jean, assieds-toi, et écoute tranquillement !
Jean
J'ai pas besoin de m'asseoir pour l'écouter ! D'ailleurs, je ne veux pas l'écouter !
Pierre
Oui, bah écoute, m'écoute pas, tu comprends, ça m'est complètement indifférent. Par conséquent, je disais, la question est de savoir si l'Allemagne est aujourd'hui plus près ou plus loin de la défaite qu'il y a dix-huit mois, un an ou même six mois ?
Jacques
Mais ça je l'ai dit ! A long terme, la situation est bonne !
Pierre
Y a pas de long terme ou de court terme !
Jacques
Ah ça je te demande pardon !
Pierre
Il y a que les boches ont perdu le meilleur de leurs troupes en Russie, qu'ils sont sur la défensive sur tout le front, qu'on ne sait pas où l'offensive russe s'arrêtera...
Jean
Jusqu'au printemps !
Pierre
Tu n'en sais absolument rien au printemps, au printemps. Moi je sais par contre que les Russes ont d'énormes réserves, hein ! Et il y a que les boches n'ont pas pu arriver au pétrole dans le Caucase ! Qu'ils n'ont plus les moyens de faire une offensive qui réussisse pour les amener au pétrole du Moyen-Orient ! Qu'ils n'ont pas pu fermer la Méditerranée ! Qu'ils n'ont pas pu empêcher la liaison maritime avec l'Amérique et l'Angleterre ! Qu'ils ne sont pas fichus de faire marcher avec eux aucun peuple européen ! Qu'à trois reprises, ils ont essayé de marcher sur le canal de Suez et qu'ils ont échoué ! Et qu'enfin au bout de vingt mois, ils ont perdu le meilleur de leurs forces, non seulement sans atteindre aucun objectif essentiel mais en se mettant dans une situation si grave en Russie que si toi tu ne la reconnais pas, la radio allemande, elle, la reconnaît !