Les signes religieux et la laïcité : portraits de croyants

05 avril 2011
02m 34s
Réf. 06603

Notice

Résumé :

Une musulmane, un juif et une protestante qui affichent leur religion par des signes extérieurs témoignent. Ils évoquent les réactions à leur égard et leur rapport à la laïcité.

Date de diffusion :
05 avril 2011
Source :
A2 (Collection: 13 heures )

Contexte historique

La laïcité en France est fondée sur la séparation des Églises et de l’État depuis la loi du 9 décembre 1905. De ce fait, l’État est neutre à l’égard des différentes religions. Cependant, la laïcité ne vise pas à empêcher les fidèles de croire. Elle repose en effet également sur la liberté de conscience et celle de culte. L’article premier de la loi de 1905 le précise : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes (…). » 

Si la liberté de croire ne peut être limitée, la liberté d’expression des appartenances religieuses peut en revanche l’être dans certains cas définis par la loi. Ainsi, la loi du 15 mars 2004 a interdit « dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse » (voir L'application de la loi sur la laïcité dans les établissements scolaires). Cette interdiction ne concerne pas les usagers des services publics autres que scolaires. En revanche, les agents public sont eux aussi tenus à un « devoir de stricte neutralité », comme le rappelle la Charte de la laïcité dans les services publics publiée en 2007 (voir La Charte de la laïcité dans les services publics). Il est interdit à un agent public de « manifester ses convictions religieuses » et par conséquent de porter un signe à caractère religieux.

Le secteur privé n’est pour sa part pas soumis au principe de neutralité religieuse. Les salariés peuvent donc porter un signe religieux. Toutefois, l’employeur peut interdire ce port si celui-ci provoque des difficultés de fonctionnement ou provoque des tensions dans l’entreprise. L’affaire Baby-Loup a mis en lumière cette possibilité mais également le flou juridique qui entoure la limitation de l’expression religieuse dans une entreprise. Une salariée de la crèche privée Baby-Loup, située à Chanteloup-les-Vignes, dans les Yvelines, a en effet été licenciée pour faute grave en 2008 : elle avait refusé d’enlever son voile islamique alors que le règlement intérieur de la crèche imposait au personnel le respect des principes de laïcité et de neutralité. Au terme de quatre ans de procédure judiciaire, la Cour de Cassation confirme, le 25 juin 2014, le licenciement de la salariée. Pour justifier sa décision, la Cour s’appuie notamment sur les articles L.1121-1 et L.1321-3 du Code du travail qui permettent à une entreprise privée de restreindre la liberté du salarié de manifester ses convictions religieuses si cela est justifié par « la nature de la tâche à accomplir » et si la mesure est « proportionnée au but recherché ». La Cour de Cassation a ainsi estimé que cela s’appliquait à la crèche Baby-Loup, petite association employant seulement dix-huit salariés « qui étaient ou pouvaient être en relation directe avec les enfants et leurs parents ». Elle a cependant rappelé que le principe de laïcité n’était pas applicable à l’ensemble des salariés des entreprises privées.

Christophe Gracieux

Éclairage média

Diffusé le 5 avril 2011 dans le journal télévisé de treize heures de France 2, ce reportage consacré au port de signes religieux par des croyants s’inscrit dans une actualité très riche concernant la laïcité. En effet, sa diffusion intervient six jours avant la promulgation de la loi du 11 octobre 2010 qui interdit la dissimulation du visage dans l’espace public. Surtout ce reportage a été réalisé à l’occasion du débat sur la laïcité organisé par l’UMP dans la journée même à l’instigation de son secrétaire général Jean-François Copé. Les deux sujets précédents sont d’ailleurs consacrés à ce débat qui a suscité de nombreuses oppositions et qui a finalement accouché de vingt-six propositions. Le journaliste politique Jeff Wittenberg a ainsi réalisé un plateau devant le siège de l’UMP. Ce plateau s’enchaîne avec la diffusion d’une déclaration du cardinal André Vingt-Trois devant l’Assemblée plénière des évêques de France : l’archevêque de Paris met en avant les réticences de l’Église catholique à l’égard du débat organisé par l’UMP, craignant qu’il ne cristallise « les malaises devant un certain nombre de pratiques musulmanes minoritaires » et n’aboutisse « à réduire la compréhension de la laïcité à sa conception la plus fermée ».

Afin d’illustrer ces débats sur la laïcité, la journaliste de France 2 Nadia Hadj Bouziane a choisi de présenter des portraits de trois croyants. Ce sujet se veut en effet avant tout concret. Il se constitue ainsi presque uniquement d’interviews. Il s’agit de présenter aux téléspectateurs des témoignages de croyants sur leur choix de porter des signes religieux et leur rapport à la laïcité. Ces croyants sont de confessions religieuses différentes : le premier est juif, la seconde musulmane et la troisième protestante. 

Les chrétiens sont donc représentés dans le reportage par une protestante. Ce choix peut paraître surprenant, étant donné que le protestantisme est très largement minoritaire au sein du christianisme en France : selon une enquête conduite par l’IFOP pour La Croix en 2006, seuls 2 % des Français se disent protestants contre 65 % qui se disent catholiques. En fait, l’équipe de France 2 qui a réalisé le sujet semble avoir décidé de s’intéresser au rapport à la laïcité des trois principales religions minoritaires (islam, judaïsme et protestantisme) et non à celui de la religion majoritaire, le catholicisme. Du reste, ce dernier a déjà été évoqué à travers la diffusion de la déclaration du cardinal André Vingt-Trois.

Christophe Gracieux

Transcription

Présentatrice
La laïcité, c’est vraiment un principe fondateur de notre nation, elle a été officialisée par la loi de 1905 qui instaure la séparation de l’Église et de l’État. Comment ce principe est-il vécu au quotidien par ceux qui affichent ouvertement leur religion par des signes extérieurs notamment ? Nous avons posé la question à une musulmane, une protestante et un juif. Vous allez l’entendre, ce n’est pas toujours évident. Nadia Hadj-Bouziane, Frédérique Bohn.
Journaliste
Widad Bouhania, 18 ans, étudiante à Sciences-Po, porte un voile depuis quatre ans. Sophie Ollier, 19 ans, étudiante en théologie, ne se sépare jamais de sa croix protestante. Et Moshe Seneor, 35 ans, informaticien, porte une kippa depuis qu’il est enfant. Des signes religieux qu’ils ne délaisseront jamais, même s’ils provoquent de vives réactions.
Moshe Sénéor
J’ai déjà été interpellé, traité de sale juif ou des choses comme ça. Ça c’est déjà arrivé, j’ai mes enfants qui se sont faits, il y a pas si longtemps que ça aussi, interpeller et des amis à eux qui ont été frappés. On a pas mal de soucis par rapport au port de la kippa.
Widad Bouhania
"Vous n’êtes pas chez vous", ça c’est ce qu’on entend souvent, alors qu’on est nés ici, on a été éduqués ici. On se sent pleinement Français, et on ne nous considère pas. Voilà, pour eux, l’Islam, c’est l’autre, il ne fait pas partie de nous, même quand il est là. Mais bon après, ce n’est pas extrêmement fréquent. En même temps, voilà, j’ai un voile plutôt light, disons.
Journaliste
Pour Sophie, la croix protestante, moins connue, ne pose pas de problème. Tout le monde la voit comme un simple bijou. Et pour elle, ce signe est compatible avec la laïcité.
Sophie Ollier
Tant que ça reste discret et qu’on ne l’impose pas aux autres, je pense que ça peut marcher avec la laïcité ; parce que ça fait partie du respect de l’autre et de la liberté d’expression ou de culte.
Journaliste
Un point de vue partagé par Widad. Dans sa famille, personne ne porte le voile, pour elle, ce n’est pas du prosélytisme.
Widad Bouhania
On n’est pas en train de dire, il faut instaurer la charia en France, il n’est pas question de ça. Mais simplement, voilà, on veut vivre notre religion comme on l’entend. Et justement, j’irais même plus loin, c’est que la laïcité nous a permis justement d’avoir cet islam en France.
Journaliste
Même si parfois ils rencontrent des problèmes, notamment au travail, ils ne veulent pas renoncer à porter leurs signes religieux.
Moshe Sénéor
On me disait que c’était un signe qui pouvait déranger, ça pouvait être un problème pour les clients, ça pouvait générer des refus de vente, et cætera. Mais depuis quelques années là, ça fait une dizaine d’années, je n’ai plus aucun souci. J’ai imposé ça pendant mes entretiens d’embauche. Puis, ça s’est toujours bien passé.
Journaliste
Tous seraient même prêts à changer de travail si leur employeur n’acceptait pas le port de ces signes religieux : un choix non négociable.