Succès et échecs de la Sécurité sociale vus par Pierre Laroque

20 octobre 1983
02m 44s
Réf. 06941

Notice

Résumé :

Presque 40 ans après sa création, Pierre Laroque, le père de la Sécurité sociale, en dresse le bilan, les succès et les échecs. La Sécurité sociale a apporté aux travailleurs un sentiment de sécurité. Elle a contribué à l'amélioration de la santé et à la diffusion du progrès médical. Le redressement de la natalité et le redressement économique sont à mettre à son crédit. Il note deux grands échecs de la Sécurité sociale : la multiplicité des régimes et l'absence de responsabilisation des gestionnaires.

Date de diffusion :
20 octobre 1983
Source :
A2 (Collection: MIDI 2 )
Personnalité(s) :
Lieux :

Contexte historique

S'il est un nom qui est indéfectiblement associé à celui de la Sécurité sociale, c'est bien celui de Pierre Laroque. Il est l'auteur de l'ordonnance du 4 octobre 1945, et, comme tel il est à juste titre considéré comme le père de la Sécurité sociale. Son interview a été faite en 1983. Cela lui permet de dresser un bilan après 38 années d'existence de la Sécurité sociale.

La Sécurité sociale comporte des réussites incontestables. Tout d'abord, elle a donné aux travailleurs un sentiment de sécurité, car la Sécurité sociale protège contre les grands risques de l'existence. Elle protège en particulier les plus faibles. Dans le domaine de la santé, elle a permis une amélioration que traduit bien la hausse forte et continue de l'espérance de vie. C'est grâce à la Sécurité sociale que le progrès médical a pu connaître son essor fulgurant, sa diffusion et sa généralisation au bénéfice de toute la population. La Sécurité sociale, dès sa création, a fait de la politique familiale une de ses priorités, permettant ainsi le redressement de la natalité. Enfin la Sécurité sociale a contribué au redressement économique, car cette gigantesque machine à redistribuer est un fort contributeur à l'amélioration du revenu des assurés.

Il est ensuite particulièrement intéressant de voir Pierre Laroque citer les deux échecs de la Sécurité sociale. On sent dans sa voix des regrets et même une certaine forme de tristesse. Le premier échec est celui du régime unique. La Sécurité sociale, minée par les particularismes socio-professionnels, s'est éclatée en une multiplicité de régimes. Le deuxième échec réside dans l'absence de responsabilisation des partenaires sociaux, gestionnaires de l'Institution. Pierre Laroque et bien d'autres après lui voulait une vraie démocratie sociale. Mais, les partenaires sociaux n'ont pas voulu se saisir de ce qui leur était offert.

Pierre Laroque commence sa carrière comme auditeur au Conseil d'Etat, et dès 1933 il assume des fonctions à la préparation au concours d'entrée au conseil d'Etat (l'Ena n'existe pas encore) et à l'Ecole libre des sciences politiques, qui deviendra Sciences Po après la guerre. Il rejoint le Général de Gaulle à Londres pendant la guerre et, se consacrant alors à la sécurité sociale, il est directement l'auteur du plan français de Sécurité sociale élaboré par le Conseil national de la résistance. De ce plan naissent les ordonnances de 1945, de sorte que l'on peut dire sans exagération que Pierre Laroque est le père de la Sécurité sociale française.

Sans faire aucunement injure à son nom, il faut citer deux autres noms qui font partie de ceux qui bâtissent, à la Libération, notre Sécurité sociale. Il s'agit d'Alain Barjot, conseiller d'Etat, qui devient en 1960 Directeur de la sécurité sociale, et celui de Francis Netter, polytechnicien et actuaire au ministère du travail. En tant qu'actuaire, Francis Netter est l'auteur de toute la technique financière de la Sécurité sociale. Il met d'ailleurs ses compétences d'actuaire au service de l'Agirc [1] dont il développe et organise toute l'ingénierie technique et financière. Après avoir été directeur adjoint à la Direction de la Sécurité sociale, Francis Netter termine sa carrière comme conseiller maître à la cour des comptes.

Pour revenir à Pierre Laroque, le père fondateur, il est le premier directeur, jusqu'en 1951, de la nouvelle direction de la Sécurité sociale au ministère du travail - la Sécurité sociale étant à l'origine rattachée à ce ministère. Il retourne ensuite au Conseil d'Etat, dont il devient le président, redouté de tous les commissaires du gouvernement, de la section sociale, jusqu'à sa retraite.

Son nom est à ce point indissociable de la Sécurité sociale, qu'outre les amphithéâtres du ministère et de l'EN3S [2] qui portent son nom, la place où se trouve l'entrée du Ministère des Affaires Sociales a été inaugurée sous le nom de place Pierre Laroque.

[1] Association générale des institutions de retraite des cadres

[2] École nationale supérieure de Sécurité sociale

Jean-François Chadelat

Transcription

Présentateur
Alors, pour clore le dossier de la Sécurité sociale, le commentaire d’un homme qui fut chargé en 1945, par le Gouvernement de la Libération du Général de Gaulle, de créer la Sécurité sociale, qu’il a ensuite dirigée jusqu’en 1951. Pierre Laroque qui explique à Daniel Leconte quels sont pour lui les réussites et les échecs de la Sécurité sociale.
Pierre Laroque
La Sécurité sociale a connu des succès et des échecs. Succès indiscutable, l’établissement d’un sentiment de sécurité dans la masse de la population et particulièrement, dans les éléments qui étaient en état d’infériorité. A cet égard-là, c’est une véritable transformation sociale. Deuxième succès, l’amélioration de la santé qui est spectaculaire, et les progrès médicaux qui ont été réalisés depuis cette époque n’auraient pas pu être généralisés s’il n’y avait pas eu la Sécurité sociale. Succès aussi par le redressement de la natalité. Succès sur le plan économique, parce que la Sécurité sociale, bien loin de gêner le redressement économique de la période d’après-guerre, l’a facilité et l’a favorisé ; parce que les travailleurs qui ont travaillé en France plus longtemps, des heures plus longues que dans tous les autres pays industrialisés l’ont fait avec le sentiment qu’ils travaillaient pour eux et qu’il y avait une contrepartie dans la Sécurité sociale.
Journaliste
Et ça, c’est établi ? Je veux dire, c’est quelque chose qui…
Pierre Laroque
C’est indiscutable.
Journaliste
C’est indiscutable ?
Pierre Laroque
C’est indiscutable. Alors, il y a des échecs, il y en a eu deux essentiels, à mes yeux. Le premier, c’est que nous avions basé la Sécurité sociale sur une solidarité nationale qui existait dans l’élan de la Libération ; et qu’on a vu, on a assisté à une résurgence des particularismes socioprofessionnels et à la multiplication des régimes ; qui ont, qui créent une très grande complication dans l’institution et qui en diminuent son efficacité. Le deuxième échec, c’est que nous entendions en 1945, c’était la volonté générale, responsabiliser les bénéficiaires en leur confiant la gestion de l’institution et en espérant que ils se sentiraient responsables de la Sécurité sociale ; qui était une chose à eux et qu’ils feraient l’effort nécessaire pour qu’elle fonctionne bien. Cette responsabilisation, nous ne l’avons pas réussie. Et nous devons reconnaître qu'aujourd’hui, les assurés sociaux entrent dans une caisse comme ils entreraient dans un bureau de poste. Eh bien, il faudrait que, réagir contre cette tendance ; que les assurés sociaux, dans un esprit de démocratie sociale, car c’est ça la démocratie sociale. La démocratie sociale, c’est que les bénéficiaires aient le sens de la responsabilité de ce qu’on fait à leur profit, il faudrait que les réformes actuellement en réalisation contribuent à faire l’éducation de la population en ce sens.

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