La destitution du président égyptien Morsi par l’armée

04 juillet 2013
02m 16s
Réf. 07012

Notice

Résumé :
L’armée égyptienne a destitué le président Mohamed Morsi le 3 juillet 2013. Elle est déployée dans les rues du Caire. Dans une allocution télévisée, le général Abdel Fattah Al-Sissi annonce la suspension de la Constitution et la tenue de nouvelles élections. Mohamed Morsi dénonce un coup d’État. La foule fête sa destitution place Tahrir. Le lendemain, Adli Mansour devient président par intérim.
Date de diffusion :
04 juillet 2013
Source :
A2 (Collection: 20 heures )

Contexte historique

À la suite de la révolution qui a abouti à la chute d’Hosni Moubarak en février 2011 (voir Manifestations contre Moubarak sur la place Tahrir), la première élection présidentielle libre de l’histoire de l’Égypte est organisée le 17 juin 2012. Mohamed Morsi, président du parti Liberté et Justice, mouvement issu de la confrérie islamiste des Frères musulmans, l’emporte au second tour avec 51,73 % des suffrages exprimés face à Ahmed Chafik, ancien Premier ministre (voir ce document). Il devient non seulement le premier président élu démocratiquement en Égypte mais également le premier islamiste à diriger le pays. Cependant, il suscite rapidement l’opposition d’une grande majorité de la population égyptienne : ses décisions sont jugées autoritaires et il paraît vouloir établir une société fondée sur la charia, la loi islamique. Il s’octroie notamment le pouvoir législatif en novembre 2012, dans une déclaration constitutionnelle.

De jeunes révolutionnaires qui avaient pris part à la chute d’Hosni Moubarak en 2011 en occupant la place Tahrir, au Caire, créent alors en mai 2013 le mouvement Tamarrod (« rébellion »). Ils diffusent une pétition appelant à la démission de Mohamed Morsi qui parvient à réunir des millions de signatures. Ce mouvement organise le 30 juin 2013, date du premier anniversaire de l’investiture de Mohamed Morsi, d’immenses manifestations dans les grandes villes d’Égypte, notamment au Caire autour de la place Tahrir et devant le palais présidentiel : entre 14 et 17 millions de personnes descendent dans les rues pour demander le départ du président issu des Frères musulmans. L’armée égyptienne fixe ensuite un ultimatum de quarante-huit heures à Mohamed Morsi pour qu’il satisfasse « les revendications du peuple », mais le président s’y refuse.

Le 3 juillet 2013, l’armée fait alors un coup d’État : elle dépose le président Mohamed Morsi et se déploie dans les rues du Caire. Dans une allocution télévisée, le général Abdel Fattah Al-Sissi, chef d’état-major et ministre de la Défense nommé par Mohamed Morsi en août 2012, annonce la suspension de la Constitution et l’organisation de nouvelles élections. Le président de la Haute Cour constitutionnelle, Adli Mansour, devient président par intérim.

Une série de mesures répressives contre les Frères musulmans sont prises. Outre Mohamed Morsi, de nombreux dirigeants de la confrérie sont arrêtés. Les chaînes de télévision qui les soutenaient sont fermées. L’armée et la police commettent également plusieurs massacres contre les partisans des Frères musulmans qui manifestent après la destitution du président élu démocratiquement. Le 14 août 2013, l’armée tue ainsi plus de 600 manifestants pro-Morsi rassemblés au Caire. Mohamed Morsi est quant à lui condamné à vingt ans de prison en avril 2015 pour la mort de manifestants en décembre 2012 puis à la peine de mort en mai 2015 pour des évasions de prison et des violences commises lors de la révolution de 2011.

Nouvel homme fort de l’Égypte bien que n’occupant officiellement que le poste de vice-Premier ministre après le coup d’État militaire du 3 juillet 2013, Abdel Fattah Al-Sissi met en place un régime autoritaire au sein duquel l’armée occupe de nouveau une place prééminente. En mars 2014, il quitte le gouvernement pour se porter candidat à l’élection présidentielle du 28 mai suivant. Se présentant comme le « sauveur de la nation » face au danger soi-disant incarné par les Frères musulmans, il remporte l’élection avec 96,1 % des suffrages exprimés. Ce scrutin est cependant marqué par des accusations de fraudes et des violences contre les Frères musulmans.
Christophe Gracieux

Éclairage média

Ce sujet consacré à la destitution du président Mohamed Morsi par l’armée égyptienne qui a eu lieu la veille fait l’ouverture du journal télévisé de 20 heures de France 2 le 4 juillet 2013. Ce placement en premier titre n’est guère surprenant : les médias français et occidentaux ont accordé une place importante à l’Égypte depuis la révolution de janvier-février 2011 qui avait provoqué la chute d’Hosni Moubarak. La place Tahrir, au Caire, était ainsi devenue l’un des principaux symboles des révolutions du Printemps arabe dans les journaux télévisés.

Le sujet est purement factuel. Il propose un simple récit des événements qui se sont déroulés en Égypte la veille et le jour même, retracés par la journaliste Dorothée Olliéric sur fond d’images filmées par les chaînes de télévision égyptiennes. Il présente les grandes étapes du coup de force militaire contre le président Mohamed Morsi : allocutions du général Al-Sissi et du président déchu, célébrations de joie place Tahrir et prestation de serment d’Adli Mansour.

L’ensemble du sujet est construit de façon à montrer que la destitution de Mohamed Morsi constitue bien un coup d’État militaire, contrairement aux dires du général Al-Sissi. Muni d’un sous-titre qui ne laisse aucune place au doute (« le coup d’État en marche »), il met en lumière le décalage entre le respect de la démocratie garanti par Al-Sissi et la réalité. La journaliste débute ainsi son commentaire par les paroles suivantes : « Officiellement il ne s’agit pas d’un coup d’État. Et pourtant les rues du Caire ont une allure militaire ». Plusieurs plans attestent de cette omniprésence de l’armée dans la capitale égyptienne : des véhicules blindés sont postés dans les rues, un camion militaire fend la foule, un hélicoptère de l’armée survole la ville, des avions militaires effectuent une parade aérienne.

L’aspect militaire de la destitution de Morsi apparaît également visible à l’image lors de l’allocution télévisée du général Al-Sissi. Le ministre de la Défense et chef d’état-major de l’armée égyptienne la prononce en effet en grand uniforme, avec béret noir, médailles et épaulettes. De nombreux officiers de haut rang sont assis à ses côtés même s’ils côtoient des responsables religieux et quelques personnalités civiles. L’insertion d’une image satellite illustrant la détention de Mohamed Morsi au ministère de la Défense montre par ailleurs bien qu’il s’agit d’un véritable pronunciamiento. La journaliste précise aussi que les Frères musulmans font l’objet d’un « vaste coup de filet » militaire, « loin des caméras ».

Ce coup de force n’a par conséquent rien de démocratique. Pourtant, l’armée égyptienne cherche à montrer la légalité de son opération et sa conformité avec les principes démocratiques. Le général Al-Sissi n’est pas seulement entouré de militaires au moment de son allocution. Il prend aussi soin de se montrer aux côtés des principales autorités religieuses d’Égypte : Ahmed el-Tayeb, le grand imam de la mosquée d’Al-Azhar, la plus prestigieuse institution de l’islam sunnite, et Tawadros II, le patriarche de l’église copte. La présence d’une figure de l’opposition, Mohamed El Baradei, l’ancien directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique, lui sert également de « caution démocratique » selon les termes mêmes de la journaliste. De même, la cérémonie de prestation de serment d’Adli Mansour, président égyptien par intérim, constitue une mise en scène du respect de la démocratie par l’armée. Enfin, les différentes scènes de liesse dans les rues du Caire et place Tahrir, en particulier avec des soldats et des policiers, laissent penser que l’armée a répondu aux vœux du peuple en destituant Mohamed Morsi.
Christophe Gracieux

Transcription

(Musique)
David Pujadas
Voilà pour le sommaire, bienvenue à tous. Faut-il s’inquiéter ou se réjouir de l’intervention de l’armée en Égypte, ce soir, le monde entier s’interroge. À l’image des réactions très prudentes après la destitution du Président Morsi hier, principale information de ces dernières heures, le Président par intérim a prêté serment. Les militaires promettent des élections, les blindés sont déployés dans les villes, Dorothée Ollieric.
Dorothée Ollieric
Officiellement, il ne s’agit pas d’un coup d’État, et pourtant, les rues du Caire ont pris des allures militaires. Soldats, blindés, les carrefours stratégiques de la capitale égyptienne sont bien gardés. Le nouvel homme fort, c’est lui, le Général Al-Sissi, il apparaît hier soir à la télévision, entouré de l’opposant El-Baradei, du grand Imam d’Al-Azhar et du patriarche de l’Église Copte, comme pour donner une caution démocratique à ce coup de force. Le Général annonce la suspension de la constitution, une période de transition et de prochaines élections. Retranché dans son palais, le Président Morsi, démocratiquement élu il y a un an à peine, a tout juste le temps d’enregistrer ce message où il dénonce un coup d’État. Quelques mots mis sur un réseau social, car il n’a déjà plus accès à la télévision. Les militaires qui viennent de le destituer vont alors l’arrêter au palais pour le remettre à la Garde Républicaine. À l’aube, il est transféré au Ministère de la Défense où il est, semble-t-il, toujours détenu. Dehors, policiers et militaires fêtent la destitution du Président Morsi avec une foule en liesse. Mais d’autres militaires lancent déjà, loin des caméras, un vaste coup de filet contre les Frères Musulmans. Sur la Place Tahrir, on ne voit rien de tout cela, ils sont des centaines de milliers à exulter. Les feux d’artifice, jeux de laser illuminent la nuit historique, quant aux hélicoptères, ils sont salués par le camp des anti-Morsi. Ce matin, l’épilogue de cette longue nuit, c’est ce moment solennel où ce magistrat peu connu prête serment, Adli Mansour est désormais le Président par intérim. Dehors, l’Égypte fête ce que beaucoup appellent la deuxième révolution, une transition aux couleurs de toutes les forces armées.