La déposition de Marie-Claude Vaillant-Couturier au procès de Nuremberg

15 février 1946
03m 41s
Réf. 07034

Notice

Résumé :
Au cours du procès de Nuremberg, le juriste François de Menthon est chargé, au nom de la France, de prononcer le réquisitoire introductif. Marie-Claude Vaillant-Couturier, résistante - déportée,  décrit ensuite à la barre le processus de sélection et d’extermination systématique d’une grande partie des hommes, femmes et enfants arrivant par convois à Auschwitz.
Type de média :
Date de diffusion :
15 février 1946
Source :

Contexte historique

Après lecture de l’acte d’accusation lors de la séance inaugurale (voir Ouverture du procès de Nuremberg), le procès de Nuremberg s’ouvre officiellement le 20 novembre 1945. Il se tient symboliquement dans la ville où eurent lieu de grands rassemblements nazis et où furent signés les lois antisémites dites de Nuremberg.

Les 21 accusés présents lors du procès sont des dignitaires nazis qui ont eu des responsabilités dans les domaines politique, économique, militaire et culturel. Regroupés sur le banc des accusés, ils doivent répondre de conspiration, de crimes contre la paix, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité (notion juridique alors inédite).

Marie-Claude Vaillant-Couturier (née Vogel) est appelée à témoigner devant le tribunal le 28 janvier 1946.  Reporter-photographe avant guerre et engagée au sein du parti communiste, elle est arrêtée en février 1942 en raison de ses activités résistantes. Elle fait partie du seul convoi de résistantes françaises envoyées vers le camp d'Auschwitz-Birkenau (le convoi du 24 janvier 1943, dit "convoi des 31 000" en référence à leurs matricules).Trois mois après l'arrivée de ces 230 femmes qui pénètrent à l'intérieur du camp de Birkenau en chantant La Marseillaise, seules 70 ont survécu, beaucoup ayant été victimes d’une grave épidémie de typhus.

Placée en quarantaine d'août 1943 à janvier 1944, Marie-Claude Vaillant-Couturier et ses compagnes sont transférées vers Ravensbrück en août 1944. Regroupée avec les femmes résistantes déportées au camp de Ravensbrück, elle participe d’abord à des travaux de terrassement. Grâce à sa connaissance de la langue allemande, elle est affectée auprès des malades du camp. Le 5 mars 1945, alors que les autres déportées issues du convoi des 31 000 sont évacuées vers Mauthausen, Marie-Claude Vaillant-Couturier, qui a accès au registre d'appel, choisit de rester au chevet des déportées alitées. Elle poursuit cette tâche après la libération du camp par l'armée soviétique, le 30 avril 1945 et ne revient en France que le 25 juin 1945.

Après le procès de Nuremberg, devenue une femme politique de premier plan (députée communiste et vice-présidente de l’Assemblée nationale), elle poursuit en parallèle sa mission de "femme-mémoire" (selon l'expression de son biographe Dominique Durand) jusqu'à son décès en décembre 1996.
Emeline Vanthuyne

Éclairage média

Le tribunal militaire international de Nuremberg est composé de quatre juges, quatre procureurs et quatre assesseurs représentant les nations alliées (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, URSS). Ce sujet des Actualités françaises projeté le 15 février 1946 est un résumé de certaines audiences du tribunal.

Au-delà du titre "La France accuse", le ton employé par le journaliste se révèle offensif et accusateur : il désigne sans les nommer les 21 dignitaires nazis présents, qui, regroupés sur le banc des accusés, écoutent le récit des anciens déportés ("ceux-là sur leur banc").

Le juriste François de Menthon, résistant et Compagnon de la libération, est chargé de prononcer le réquisitoire introductif. Il apparaît ici, filmé de dos face aux juges et en plan large : cela permet d’observer le dispositif exceptionnel mis en oeuvre à Nuremberg. Les juges, interprètes, journalistes remplissent cette salle et sont munis de casques facilitant la traduction simultanée.

Témoin du procès, Marie-Claude Vaillant-Couturier parle d’une voix calme, lente et posée, qui laisse transparaître une émotion vive mais contenue. Sa déposition est également filmée en plan large: cela permet d’observer les allers-venues des membres du tribunal et d’imaginer le bruit régnant dans la salle (retranscription du témoignage sur des machines à écrire et traductions simultanées en quatre langues).

Au terme de 400 audiences et après avoir entendu 100 témoins, le tribunal militaire international de Nuremberg rend son verdict le 1er octobre 1946 : 12 condamnations à mort, 3 peines à la prison à vie, 4 peines de prisons (de 10 à 20 ans) et 3 acquittements sont prononcés. Si de nombreux nazis ont pu échapper au procès, et les principaux responsables (Hitler, Himmler, Goebbels) se sont suicidés, le procès de Nuremberg a une grande portée historique (permettant de rassembler pièces à convictions et témoignages) et pédagogique (grâce aux centaines de journalistes présents qui ont diffusé internationalement photographies et reportages).

Sa dimension symbolique ne doit toutefois pas occulter le travail juridique qui a continué à être mené par la suite dans les différents pays alliés. Un tribunal américain siège ainsi jusqu’en avril 1949 à Nuremberg puis des procès sont organisés en Allemagne de l’Ouest, dont celui de Francfort en 1965 à l’encontre des membres de l’administration du camp d’Auschwitz (voir ce document). Par ailleurs, du 12 novembre 1946 au 12 novembre 1948, les principaux criminels de guerre japonais sont jugés lors du procès de Tokyo. Les procès se poursuivent bien au-delà grâce au travail des traqueurs de nazis : ainsi, en France, avec les procès de Vichy (voir ce document).
Emeline Vanthuyne

Transcription

(Musique)
Journaliste
À Nuremberg, la France accuse. Par la voix de Monsieur de Menthon, pour toutes les nations martyres de l’Ouest Européen, la France accuse.
François (de) Menthon
Monsieur le Président, messieurs les juges. La conscience des peuples, hier asservis et torturés dans leur âme et dans leur chair, vous demande de juger et de condamner la plus monstrueuse entreprise de domination et de barbarie de tous les temps.
Journaliste
L’écho de ces paroles touchera les juges, touchera-t-il ceux-là sur leurs bancs ? Une femme va maintenant parler, Marie-Claude Vaillant-Couturier, qui rappellera les souvenirs d’Auschwitz.
Marie-Claude Vaillant-Couturier
Il arrivait en général sur un transport de 1500, de 1000 à 1500, il en entrait rarement plus de 250 et c’est tout, tout à fait un maximum, dans le camp. Le reste était directement dirigé au gaz. À cette sélection, également, on choisissait les femmes en bonne santé entre 20 et 30 ans, qu’on envoyait au bloc des expériences. Pour rendre l’accueil plus agréable, à cette époque, c’est-à-dire en juin-juillet 44, un orchestre composé de détenues, toutes jeunes et jolies, habillées de petites blouses blanches et de jupes bleu marine, jouait, pendant la sélection, à l’arrivée des trains, des airs gais comme La Veuve Joyeuse, La Barcarolle des Contes d'Hoffmann, etc. Une nuit, nous avons été réveillées par des cris effroyables. Nous avons appris le lendemain matin par les hommes qui travaillaient au Sonderkommando, le commando des gaz, que la veille, n’ayant pas assez de gaz, ils avaient jeté les enfants vivants dans les fournaises.
Journaliste
À la barre maintenant, voici le docteur Jean Weith, sorti de Mauthausen et qui fut le témoin des horreurs que systématisa la science nazie.
Intervenant
La population civile pouvait-elle connaître et connaissait-elle la condition des internés ?
Jean Weith
Elle pouvait la connaître, parce qu’à Mauthausen, il y avait une route qui était près de la carrière, on voyait tout ce qui s’y passait. En passant sur cette route, on pouvait tout voir. Et d’autre part, Mauthausen est situé sur une colline, il y avait le crématoire qui jetait une flamme d’un mètre. Si on voit toutes les nuits une flamme d’un mètre sortir d’une cheminée, on est certainement curieux de savoir ce que c’est. Et personne ne pouvait ignorer que c’était la flamme du crématoire.
Journaliste
Autre témoin, François Boix, un Espagnol rescapé, lui aussi, de Mauthausen.
Intervenant
Reconnaissez-vous parmi les accusés quelques-uns des visiteurs du camp de Mauthausen, que vous avez vu lorsque vous y étiez interné ?
François Boix
Speer.
Journaliste
Speer penche la tête vers ses complices, il ne réagit pas. Tout se tait. On croyait sur ces bancs que les morts étaient bien morts, mais les morts sont présents et ils parlent.
(Musique)

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