Juger les crimes d'Auschwitz : le procès de Francfort

08 mai 1964
10m 17s
Réf. 07038

Notice

Résumé :
Ce reportage diffusé dans l'émission Cinq colonnes à la Une revient sur le sort réservé aux bourreaux d'Auschwitz et à leurs victimes, près de vingt ans après la libération des camps. L'ethnologue Germaine Tillion, résistante-déportée,  témoigne: elle revient avec pudeur et émotion sur son difficile retour vers la vie après Ravensbrück.
Date de diffusion :
08 mai 1964
Source :

Contexte historique

Ce reportage, diffusé dans l'émission Cinq colonnes à la Une, le 8 mai 1964 revient sur le procès de Francfort, au cours duquel 22 membres de l'administration SS d'Auschwitz-Birkenau doivent alors répondre de leur implication directe dans les crimes commis à l'intérieur du camp principal et des sous-camps. C'est la seconde fois que des responsables du camp d'Auschwitz sont traduits devant les tribunaux. En 1947, à Varsovie, les 40 principaux donneurs d'ordres ont déjà été jugés : 23 condamnés à mort et 16 à la prison à vie.

Le "second procès d'Auschwitz" s'ouvre en décembre 1963 après plus de 5 ans d'instruction. Son retentissement est considérable car il concerne le camp d'Auschwitz, devenu un symbole et un lieu de commémoration du génocide perpétré par les nazis. C'est le camp où périrent le plus de victimes et pour lequel les témoignages des survivants sont nombreux.

Il s'agit pour le procureur Fritz Bauer de mettre en évidence le fonctionnement du système concentrationnaire et les responsabilités des différents types de tortionnaires. C'est pourquoi parmi près de 8 000 SS ayant exercé des fonctions à Auschwitz et dans les 40 camps annexes, seuls 22 doivent répondre de leurs crimes. Adjudant, médecins, pharmaciens, infirmiers, gardes, chef de bloc et Kapo, ils représentent les différents maillons de la chaîne de commandement du camp.

Les enjeux de ce procès sont juridiques, historiques et mémoriels:

- Installé dans une salle du conseil municipal, le tribunal va très vite se heurter aux limites de la législation allemande. Pour condamner les prévenus, il faut pouvoir prouver leur implication directe dans la sélection et le gazage des  déportés et non leur seule complicité. Faisant fi de l'organisation interne et de la division des tâches au sein du camps, la Cour se heurte donc à l'impossibilité d'établir la culpabilité de 5 accusés. Parmi les 17 autres, 6 sont condamnés à la prison à vie, 11 condamnés à des peines allant de 3 à 14 ans de prison.

- Alors que les archives du camp ont été détruites par les nazis et que les travaux des historiens sont encore lacunaires, la procédure d'enquête préliminaire ouverte dès 1959 permet de recueillir les témoignages de près de 250 survivants et de procéder sur place à des recoupements. Le tribunal peut également s'appuyer sur les notes de Rudolf Höss, premier commandant du camp. L'ensemble de cette documentation constitue un matériau précieux pour l'historien.

- Enfin le procès, très médiatisé,  est ouvert au public et des jeunes écoliers viennent y assister à des fins pédagogiques.
Emeline Vanthuyne

Éclairage média

Comme son titre l'indique, l'émission Cinq colonnes à la Une, programme mensuel de 90 minutes, diffusé sur la première chaîne à 20h30 entre 1959 et 1968, reprend certaines techniques de la presse écrite. Une série de reportages y sont diffusés : ils alternent présentation des faits, entretiens et images de transition qui viennent illustrer une narration très construite par le journaliste.

Ce sujet s'intitule « des victimes et des bourreaux ». A l'occasion du procès de Francfort, le journaliste entend faire le point sur le sort infligé aux criminels du camp d'Auschwitz mais il donne également la parole à d'anciens déportés.

L’extrait s’ouvre sur un entretien avec Joachim Kugler, jeune procureur allemand qui doit prononcer le réquisitoire final. Il revient sur son enfance en Allemagne nazie et sur les atrocités recensées dans l’acte d’accusation, après 5 ans de procédure. Il explique au journaliste l’intérêt et les limites du procès. Si il  juge nécessaire de diffuser auprès de la population allemande la mémoire des camps nazis, il avoue qu’aucune peine ne pourra "faire justice" face à des crimes  "si grands et si horribles". 

Germaine Tillion a été choisie pour être interviewée, alors même qu'elle n'a pas été déportée au camp d'Auschwitz mais à celui de Ravensbrück, où en tant que résistante classée NN (Nacht und Nebel),  elle retrouva 8 000 autres résistantes françaises.

Cet entretien de l'ethnologue, panthéonisée en 2015, se singularise par la teneur très intime et personnelle des propos tenus. Elle n'évoque pas ici les mécanismes de déshumanisation à l'oeuvre dans le camp mais plutôt leurs conséquences à court et long terme sur les victimes survivantes, au-delà même de l'expérience concentrationnaire.

Elle avoue avoir encore du mal à parler de sa déportation et élude la question du journaliste à propos du décès au camp de sa mère, Emilie. Elle décrit également les sentiments qui lui ont permis de survivre à l'intérieur du camp : la colère et l'indignation qui l'ont poussée à agir et à ne plus avoir peur, surtout pas de la mort, omniprésente.

« Empoisonnée de souffrances », elle avoue ici n'avoir retrouvé le goût de vivre que plusieurs années après son retour et près de vingt ans plus tard, elle ne se déclare « pas guérie ». Néanmoins, l'auteur de la pièce le Verfügbar aux enfers écrite en déportation n'a eu de cesse de de témoigner après son retour. Dès 1946, elle publie ainsi un ouvrage collectif de référence sur le camp de Ravensbrück.

Elle évoque enfin l'engagement des anciens déportés qui, après leur retour, prennent tous les risques pour lutter contre toute forme d'humiliation. C'est le sens des combats de Germaine Tillion, notamment lorsqu'elle s'engage contre l'emploi de la torture en Algérie mais aussi de son amie Geneviève de Gaulle-Anthonioz au service du mouvement ATD-Quart Monde.
Emeline Vanthuyne

Transcription

Pierre Dumayet
Votre jeunesse, Monsieur le Procureur, surprend. Quel âge avez-vous ?
Joachim Kügler
37.
Pierre Dumayet
Vous avez donc fait la guerre ?
Joachim Kügler
Oui, j’étais un soldat.
Pierre Dumayet
Avez-vous jamais eu la tentation d’être nazi ?
Joachim Kügler
Oui, j’étais un membre de la Jeunesse Hitlérienne quand j’étais très jeune.
Pierre Dumayet
De combien de pages se compose l’acte d’accusation ?
Joachim Kügler
L’acte d’accusation se compose de 700 pages et je crois que c’est le livre le plus horrible dans le monde.
Pierre Dumayet
Il vous a fallu combien de temps pour établir ce procès ?
Joachim Kügler
Cinq ans.
Pierre Dumayet
Quel serait, selon vous, le verdict idéal ?
Joachim Kügler
Prison pour toute la vie.
Pierre Dumayet
Lorsque vous comparez ces peines d’emprisonnement aux crimes dont ces hommes sont coupables, ne regrettez-vous pas que la peine de mort ait été abolie en Allemagne ?
Joachim Kügler
Non, je suis contre la peine de mort.
Pierre Dumayet
Même devant ces crimes ?
Joachim Kügler
Et aussi, je crois que les crimes d’Auschwitz sont si grands et si horribles qu’il est impossible de faire une justice.
Pierre Dumayet
Pensez-vous qu’ensuite, ces accusés seront amnistiés ?
Joachim Kügler
Oui, pas tout de suite, mais peut-être après un long temps.
Pierre Dumayet
Vous le souhaitez ?
Joachim Kügler
Pas maintenant.
Pierre Dumayet
Dans ces conditions, je veux dire, si l’on pense déjà à amnistier, est-ce que ce procès est bien nécessaire ?
Joachim Kügler
Je crois, il est nécessaire pour la population d’Allemagne de connaître Auschwitz.
Pierre Dumayet
Combien de morts à Auschwitz ?
Joachim Kügler
C’est difficile à dire, je crois deux, trois millions.
Pierre Dumayet
Pourquoi est-ce difficile à dire ?
Joachim Kügler
Tous les documents sont détruits.
Pierre Dumayet
Par qui ?
Joachim Kügler
Par Eichmann.
Pierre Dumayet
J’allais oublier de vous dire que la moitié des accusés étaient en liberté provisoire. Oui, on peut les voir sortir après chaque audience. En voici un, Dylewski, un autre, Broad, un autre, Stark. À ce procès, en regardant les bourreaux, nous nous sommes demandé ce qu’étaient devenues celles de leurs victimes qui, malgré eux, avaient survécu. Les anciens déportés ont-ils surmonté l’horreur des camps ? Que leur en reste-t-il ? Sont-ils aujourd’hui des hommes et des femmes comme les autres ? Nous en avons interrogé plusieurs, leurs réponses sont autant de témoignages. Germaine Tillion, vous avez été arrêtée le 13 août 1942,
Germaine Tillion
42.
Pierre Dumayet
Vous êtes restée à Fresnes pendant…
Germaine Tillion
14 mois.
Pierre Dumayet
14 mois, et ensuite ?
Germaine Tillion
Ensuite, Ravensbrück tout le temps.
Pierre Dumayet
Tout le temps, vous n’avez pas changé de camp ?
Germaine Tillion
Je n’ai pas changé de camp.
Pierre Dumayet
Pourquoi ?
Germaine Tillion
Parce que j’étais NN et que les NN devaient rester tout le temps à Ravensbrück dans un bloc spécial.
Pierre Dumayet
NN, c’était Nuit et Brouillard.
Germaine Tillion
Ça veut dire Nacht und Nebel, Nuit et Brouillard.
Pierre Dumayet
Votre mère a été arrêtée en même temps que vous.
Germaine Tillion
Ma mère a été arrêtée en même temps que moi.
Pierre Dumayet
Elle était avec vous dans le camp ?
Germaine Tillion
Ma mère était avec moi dans le camp, oui. Je préfère ne pas parler de ça.
Pierre Dumayet
Quand vous êtes rentrée de déportation, vous pensiez certainement qu’il y avait une grande différence entre ceux qui n’avaient pas été déportés et vous, n’est-ce pas ?
Germaine Tillion
Je le pense toujours.
Pierre Dumayet
Comment étiez-vous à votre retour, découragée, désespérée, obsédée ?
Germaine Tillion
Comme…, à mon retour ? Vraiment, j’étais, oui, vraiment, écoeurée de la vie, vraiment, écoeurée. Je me souviens d’un sentiment, c’est curieux d’ailleurs, toute la période qui a suivi mon retour de captivité, ou je l’ai oubliée, ou les choses dont je me souviens, je les vois comme à travers un brouillard noir. Je ne peux pas, par exemple, passer dans les rues où j’ai habité dans les années qui ont suivi immédiatement mon retour. Rien que de passer dans la rue, avant même d’arriver à la maison où j’ai habité, je sais que je vais y arriver parce que je sens quelque chose qui se tord à l’intérieur de, du coeur. Et pourtant, c’était terminé. Il me semble que c’est le moment où j’ai le plus souffert.
Pierre Dumayet
Tout de suite après ?
Germaine Tillion
Tout de suite après.
Pierre Dumayet
Et pendant combien de temps, ça ?
Germaine Tillion
Oh, des années.
Pierre Dumayet
Des années ?
Germaine Tillion
Des années.
Pierre Dumayet
Avez-vous dû résister, à ce moment-là, à l’envie d’en finir, à l’envie de mourir, à l’envie de vous suicider ?
Germaine Tillion
Euh, je crois qu’il n’y a pas, en fait, l’idée de la mort comme une chose tentante a dû être présente à l’esprit de tous les déportés, ou après leur déportation. Et je crois aussi qu’au fond, l’idée de la mort vient, est d’autant plus présente qu'on est moins en danger. Ça expliquerait peut-être le fait que certains déportés, dont je ne suis pas mais j’en connais, aiment le danger. Parce qu’au fond, quand on est en danger, on ne pense pas à la mort.
Pierre Dumayet
Vous avez plus envie de mourir après votre retour que pendant votre déportation ?
Germaine Tillion
Pendant ma déportation, ça m’était un peu égal. J’en avais envie... On ne peut pas dire qu’on en avait envie, c’était, on vivait dedans.
Pierre Dumayet
Y a-t-il un souvenir que vous avez eu plus de mal que d’autres à, on va dire, à vaincre, à atténuer ?
Germaine Tillion
Je ne crois pas avoir cherché à atténuer des souvenirs, aucun.
Pierre Dumayet
Parlez-vous spontanément de ce que vous avez vu et vécu là-bas ?
Germaine Tillion
Je déteste en parler.
Pierre Dumayet
En voulez-vous aux Allemands aujourd’hui ?
Germaine Tillion
Aujourd’hui, je suis tout à fait, je suis tout à fait pour, pour l’Europe, je suis pour le fait que bien entendu, il n’y a pas de responsabilité collective ; je suis aussi pour le fait qu’on sache. C’est d'ailleurs pourquoi vous êtes ici aujourd’hui. J’estime qu’on n’a pas le droit de passer l’éponge. On ne peut pas dire qu’une chose comme celle-là a existé et que c’est comme si ça n’avait pas existé, ce n’est pas vrai.
Pierre Dumayet
Quel sentiment avez-vous découvert là-bas, en avez-vous découvert d’abord ? L’angoisse, la peur ?
Germaine Tillion
La peur. La peur, j’ai eu peur ailleurs peut-être plus que là-bas, au fond. Si vous voulez, un sentiment physique de peur, j’aurais ça très facilement, par exemple, au cirque, beaucoup plus que dans des histoires comme celle-là, comme Ravensbrück. Et au fond, je crois que la peur est un sentiment qui vous atteint lorsqu’il n’y a aucune action possible. Je n’ai eu peur à Ravensbrück que lorsqu’il était tout à fait impossible d’intervenir. Toutes les fois qu’il y avait la plus petite chance d’action, l’action efface la peur. Ça, c’est un fait.
Pierre Dumayet
Qu’est-ce qui remplaçait la peur alors, l’angoisse, là-bas ?
Germaine Tillion
Là-bas ? Non, justement pas. Là-bas, qu’est-ce qu’il y avait ? La colère, la colère, oui. Au fond, ce qui nous a soutenu, c’était la colère, l’indignation. Je dois dire que j’étais indignée. Et l’indignation, évidemment, m’a soutenue, c’est un fait.
Pierre Dumayet
Est-ce que du fait d’avoir été déportée, il y a des choses, des gens, des situations qui vous semblent insupportables ?
Germaine Tillion
Ah oui, là, je ne peux absolument pas supporter qu’on humilie quelqu’un devant moi, ou même que je sache qu’on l’humilie. Et je ne peux absolument pas supporter non plus qu’on fasse souffrir quelqu’un, je ne supporte pas. Je ne supporte pas et je suis capable de prendre des risques énormes pour l’empêcher. Parce qu’il y a là, réellement, je ne peux pas, je ne peux pas. Et je ne suis pas la seule. Alors là, je peux vous dire que dans mes camarades déportés, il y en a un pourcentage énorme qui ne supporte pas une chose comme celle-là. La réaction est immédiate et intense.
Pierre Dumayet
Vous m’avez dit tout à l’heure que lorsque vous êtes rentrée de déportation, vous pensiez qu’au fond, il aurait mieux valu que personne ne revînt.
Germaine Tillion
Eh bien, c’était une pensée qui m’a effleuré l’esprit, et je suis tout à fait contre, bien entendu, cette pensée-là. Disons que j’ai eu, pendant des années, l’impression que la souffrance, même injuste, c’est comme un poison, n’est-ce pas ? On est empoisonné de souffrance, de la tête, de corps et d’âme, vous comprenez ?
Pierre Dumayet
Oui, dans un sens, vous vous sentez guérie de ce point de vue ?
Germaine Tillion
Euh, oui. Guérie, oh, guérie ! Je n’emploierais pas ce mot.
Pierre Dumayet
Quel mot employez-vous ?
Germaine Tillion
Je dirais peut-être vieillie.

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