L'arrivée au camp de Ravensbrück : témoignage de Renée Mirande-Laval

30 avril 1967
03m 28s
Réf. 07039

Notice

Résumé :
L'avocate Renée Mirande-Laval, déportée à Ravensbrück, raconte son arrivée au camp.  La cruauté des gardiennes SS à l'évocation de ses enfants et le regard de déportées faméliques lui font alors comprendre qu'à l'intérieur du camp, toute trace d'humanité est niée. Libérée après son transfert au camp de Mauthausen, Renée Mirande-Laval n'a de cesse jusqu'à sa mort en 1979 de transmettre son témoignage : elle a notamment présidé l'Amicale française de Ravensbrück.
Date de diffusion :
30 avril 1967

Contexte historique

Le camp de concentration de Ravensbrück, situé à 90 km au nord de Berlin, est surnommé l'"enfer des femmes":  de mai 1939 à sa libération, plus de 120 000 femmes issues de 40 nationalités différentes y sont détenues. À partir 1941, un « petit camp » y est accolé : il accueillera près de 20 0000 hommes. Parmi les déportées originaires des pays occupés par l'Allemagne (et pour près d'un quart, de Pologne), 8 000 sont françaises. 

Renée Mirande-Laval est l'une d'entre elles : avocate, elle poursuit son métier sous l'Occupation en défendant de nombreux résistants. Arrêtée par la Gestapo en mars 1943, elle est transférée au camp de Ravensbrück. Âgée de 35 ans, elle est déjà mère de famille. Dès son arrivée, elle observe que les gardiennes SS, pour lesquelles Ravensbrück constitue un des principaux camps d'entraînement, lui dénient toute identité et tous liens avec sa vie à l'extérieur du camp, en piétinant symboliquement la photographie de ses deux enfants. 

Des violences verbales et physiques sont ainsi exercées sur les déportées, soumises quotidiennement au travail forcé à l'extérieur du camp (construction de routes, déblaiements, terrassement) ou au sein d'usines liées à l'industrie (armement, textile, composants électriques).

Le sort des femmes enceintes et des enfants nés à l'intérieur du camp est particulièrement tragique. Les mères et les enfants qui échappent aux avortements forcés et à l'assassinat des bébés sont placés au sein d'une Kinderzimmer, espace qui leur est réservé. Le manque d'hygiène et de soin entraîne le décès inéluctable de la plupart des 600 enfants nés à Ravensbrück.

D'autres déportées sont victimes d'expériences pseudo-scientifiques ou soumises à des stérilisations forcées. Quant aux femmes jugées inaptes au travail, elles sont assassinées ou transférées au camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau jusqu'à la construction au sein du camp d'une chambre à gaz, où  5 à 6 000 personnes périssent de décembre 1944 à avril 1945.

A l'approche des troupes alliées, 7 500 déportées sont remises à la Croix Rouge suédoise. La majorité des 20 000 détenues restantes sont évacuées et soumises à une « marche de la mort » : elles sont forcées à avancer à pied sur les routes sous peine d'exécution immédiate.

Le 30 avril 1945, lorsque l'armée soviétique arrive à Ravensbrück, seules 3 500 détenues, malades et très affaiblies, sont découvertes à l'intérieur du camp. Au total, parmi les détenues du camp de Ravensbrück et de ses annexes, seules 40 000 ont survécu.
Emeline Vanthuyne

Éclairage média

Le témoignage de Renée Mirande-Laval est extrait d’une émission présentée et produite par Josy Eisenberg. Elle est diffusée le 30 avril 1967, date anniversaire de la libération du camp de Ravensbrück.

Le titre du programme, « Il faudra que je me souvienne » reprend celui d'un des poèmes que Micheline Maurel a écrit au cours de sa déportation et qu’elle a publié à son retour dans son recueil La Grande Nuit.

Le dispositif télévisuel permet de mettre en évidence la sobriété mais également l'émotion contenue dans le témoignage de l’avocate. Filmée en plan resserré, Renée Mirande-Laval s’exprime avec éloquence et revient sur son arrivée au camp et la découverte de l’univers concentrationnaire. Renée Mirande-Laval fait partie des sept anciennes déportées présentes en plateau.Certaines d'entre elles sont des femmes publiques, comme Marie-Claude Vaillant-Couturier ou Geneviève Anthonioz-De Gaulle. La sociologue Marie-Jo Chombart de Lauwe et Denise Vernay, soeur de Simone Veil, participent également à l’émission.

Ce programme illustre les efforts entrepris après guerre par les anciennes déportées du camp qui se regroupent au sein l’Amicale de Ravensbrück (que préside Renée Mirande-Laval) pour diffuser leur témoignage sur le camp. La volonté de décrire les atrocités subies au camp mais aussi de collecter les preuves des expériences médicales subies par certaines déportées polonaises internées à Ravensbrück contribue à la constitution d’un fonds documentaire important et donne lieu en 1965 à la publication d’un livre de référence sur la vie quotidienne au sein du camp intitulé Des Françaises à Ravensbrück (rédigé conjointement avec l’Association des déportés et internés de la résistance (ADIR). Cet ouvrage, plusieurs fois réédité, mêle témoignages et description de l’histoire du camp.

Dans un autre extrait de l’émission, Marie-Claude Vaillant-Couturier témoigne de la solidarité à l’oeuvre parmi les résistantes-déportées françaises qui à l’image de Geneviève de Gaulle et Germaine Tillion resteront des amies intimes jusqu’à la fin de leur vie.
Emeline Vanthuyne

Transcription

Josy Eisenberg
Maître Mirande-Laval, le premier souvenir, celui qui marque, celui qui frappe, c’est, je crois, c’est celui de l’arrivée au camp. Pouvez-vous nous raconter votre arrivée ?
Renée Mirande-Laval
Oui, je crois qu’en effet, dès l’arrivée au camp, nous pouvions déjà concevoir ce qui allait nous attendre. Je suis arrivée à Ravensbrück après un étrange et long voyage de plusieurs mois à travers diverses prisons d’Allemagne, arrivée par un étrange petit train qui aboutissait sur une voie qui n’avait pas de fin. Ceci m’a produit tout de suite une impression extraordinaire, c’était déjà la fin du monde, la voie s’arrêtait, il n’y avait plus rien. Puis, nous sommes arrivées dans ce camp où tout de suite, nous n’avons pas vu grand-chose, nous étions 250 et on nous a fait entrer immédiatement dans une espèce d’énorme et ahurissante salle de douches avec des clefs par terre, plein d’eau sale, c’était l’eau d’un convoi précédent. Et puis, tout de suite, on nous a crié, par cinq, il a fallu se ranger, la lumière s’est éteinte et nous sommes restées une nuit entière comme ça, debout ou alors dans l’eau, jusqu’au matin. Et ce fut alors le déshabillage. On nous a entraînées vers une pièce à côté pour nous dépouiller de tout, vêtements, de tous les objets. Je me souviendrais toujours que j’avais gardé, comme la chose la plus précieuse, une belle photo de mes deux tous petits, car j’avais déjà deux tous petits, et les SS se sont appelées, les unes les autres, et ont admiré. Ah, je verrai toujours leurs visages admiratifs et leurs voix disant "Ah schön, prima". Et puis, en me regardant, elles ont jeté par terre la photo des petits et se sont essuyé les pieds dessus, j’avais compris. On voulait sans doute me dire que pour moi, c’était fini. Et puis, ça a été, quelques temps après, l’entrée dans le camp lui-même. Je ne sais pas comment on peut dire cela, mais cette fois-ci alors, vraiment, ça a été l’impression d’entrer dans un autre monde, c’était l’heure où le camp était au travail. Il ne restait que quelques femmes dans ces blocs sinistres, c’était à peine croyable que c’était là-dedans que nous allions vivre. Et le cauchemar le plus affreux que j’ai vu, ça a été quelques pauvres têtes de femmes rasées aux fenêtres, regardant ce convoi qui passait avec un mélange de curiosité, de pitié aussi, même dans l’état où elles se trouvaient. Et nous, nous les regardions en nous demandant s’il était possible qu’elles aient été un jour comme nous, des femmes qui, la veille, avions encore le droit d’avoir des enfants, une vie et une âme.

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