Vaincre l'oubli : l'exemple du camp de Neuengamme

10 mai 1985
05m 22s
Réf. 07041

Notice

Résumé :
A l'occasion des commémorations du 40e anniversaire de la libération du camp de concentration de Neuengamme, d'anciens déportés témoignent de leur expérience concentrationnaire. Ce reportage souligne également les efforts entrepris par les survivants pour que l'histoire de ce camp sorte de l'oubli. Neuengamme est depuis lors devenu un lieu de mémoire à échelle internationale.
Type de média :
Date de diffusion :
10 mai 1985
Source :

Contexte historique

Le camp de concentration de Neuengamme se situe à 25 km de Hambourg : à l'origine, il s'agit d'un kommando, sous-camp rattaché à celui de Sachsenhausen. A partir de juin 1940, il devient un camp de détention à part entière.  Au total, le camp de Neuengamme et ses kommandos ont accueilli plus de 100 000 déportés dont 13 500 femmes.

Parmi 20 nationalités, les Soviétiques représentent près d'un tiers des détenus. La plupart des 11 500 Français (dont 500 femmes) sont déportés sur place entre le 21 mai et le 29 août 1944 en cinq convois distincts. D'autres ont été transférés par la suite au moment de l'évacuation d'autres camps, à l'instar des femmes françaises de Ravensbrück.

Au sein du camp principal et des kommandos internes, les déportés sont employés à des tâches logistiques (transport, chargement) mais aussi de production (éléments en béton, briqueterie, armement, construction du canal Dove-Elbe). Certains d'entre eux participent au déblaiement et au déminage des villes bombardées par les Alliés.

Alors que le manque d'hygiène et de nourriture encourage la propagation des épidémies (typhus, tuberculose), les déportés sont soumis à des punitions arbitraires de la part des SS du camp mais aussi d'autres détenus chargés de leur surveillance. Coups, humiliations et exécutions sommaires rythment le quotidien des déportés qui doivent subir de longues heures d'attente sur la place d'appel, le travail forcé et la promiscuité des baraques.

Des expériences médicales ont également lieu pour tester des remèdes contre le typhus et la tuberculose, notamment sur des enfants juifs transférés d'Auschwitz puis assassinés pour effacer toute trace. A partir de 1942, un four crématoire est installé au sein du camp, où l'élimination des détenus jugés incapables de travailler se systématise. Ces derniers sont envoyés dans des centres de mise à mort ou exécutés sur place par injection létale.

A l'approche des troupes alliées, le camp principal et les kommandos extérieurs sont évacués. Les « marches de la mort » et le transport vers d'autres camps sont particulièrement meurtriers. Le sort des déportés transportés vers le port de Lübeck est tragique : suite à une erreur d'appréciation, deux des navires sur lesquels il venaient d'embarquer sont coulés par l'aviation britannique. Moins de 500 personnes survivent sur près de 7500 hommes présents à bord.

C'est un camp vide que découvrent les soldats britanniques arrivés sur place le 5 mai 1945. Près de 55 000 hommes ont péri à l'intérieur du camp (dont 7000 Français). Les dernières semaines de déportation et l'évacuation du camp ont été fatales à plus d'un quart d'entre eux.
Emeline Vanthuyne

Éclairage média

Cette émission spéciale de France 3 a été diffusée à l'occasion du 40e anniversaire de la libération du camp de Neuengamme. Le reportage a été réalisé au cours des commémorations organisées sur place : sur ces images, le rassemblement apparaît toutefois assez modeste.

En début du sujet, les anciens déportés égrènent leur matricule en allemand ou en français : leur identité a ainsi été réduite à un numéro de matricule pendant toute la durée de leur captivité.

Les souvenirs personnels des témoins révèlent la violence verbale et physique subie au sein de l'univers concentrationnaire. Les archives photographiques soulignent encore davantage l'horreur vécue par des hommes soumis au froid et à la faim, contraints de travailler plus de 12h par jour, sous la menace permanente d'une sanction arbitraire de la part des Kapos (détenus chargé d'encadrer les autres détenus) ou des membres de l'administration SS du camp. Les témoignages alternent avec les images des objets exposés dans l'exposition présentée à Neuengamme.

Certains témoins et le commentaire du journaliste font également référence à la difficulté de faire connaître l'histoire du camp à la population environnante. Après guerre, les lieux abritent un centre pénitentiaire. Il faut attendre 1965 pour qu'un mémorial soit érigé sur place grâce aux efforts entrepris par les associations d'anciens déportés. En 1981, un centre de documentation a certes été ouvert mais ce n'est que vingt ans après cette émission que l'ancien camp sera transformé en un des plus vastes centres de mémoire allemands, installé sur toute la superficie de l'ancien camp de Neuengamme.
Emeline Vanthuyne

Transcription

Inconnu 1
Vierzig vier neun und achtzig.
Inconnu 2
Neun und dreissig sechs ein dreizig.
Inconnu 3
Neun und dreissig neun neun und zwanzig, ça ne s’oublie pas.
Inconnu 4
Neun und dreissig sechs hundert fünf und sechzig. 
Inconnu 5
39401 en français, je ne le dirai pas en allemand.
Inconnu 6
39353.
Journaliste
Et en allemand ?
(Bruit)
Inconnu 3
On nous a dit, vous êtes ici pour mourir et nul n’en saura rien, parce que vous n’êtes plus des hommes, vous n’êtes même pas des chiens. Les chiens ont un nom, vous, vous n’avez plus de nom, vous n’êtes que des numéros.
Journaliste
Brême, un haut fourneau. En avril 1942, les nazis décidèrent d’utiliser les déportés jusqu’à épuisement de toutes leurs forces pour l’effort de guerre allemand. Ceux de Neuengamme, fournirent jusqu’à 58 kommandos, l’un d’eux travaillait à l’usine Klückner. 40 ans après, une plaque a été apposée à l’entrée des vestiaires.
Inconnu 7
Je suis né en 1944, et lorsque je suis allé à l’école, je n’ai jamais rien appris sur l’histoire de Brême, ce qui s’était passé à Brême. J’en ai ressenti le besoin, d’où les recherches, et puis aussi pour mes enfants. J’ai actuellement deux enfants qui sont majeurs.
Journaliste
Ces enfants sauront donc que le camp de Neuengamme recevait les opposants politiques allemands d’abord, ressortissants des pays conquis ensuite. 106 000 hommes y furent déportés, moins de 3000 en furent rapatriés. Dès 1941, des milliers de concentrationnaires seront liquidés dans la chambre à gaz, tandis que les pendaisons se multiplient. Certes, il valait mieux vivre, mais à quel prix ? 12 heures de travail, en plein vent, sous la pluie et les coups, avec la faim.
(Bruit)
Journaliste
Il est 10 heures, pourquoi est-ce que vous éprouvez le besoin, alors qu’on a pris un petit déjeuner il n’y a pas très longtemps, à nouveau de manger ?
Inconnu 8
Vous savez, j’ai tellement eu faim que maintenant, j’ai toujours peur qu’il me manque quelque chose et vers les 10 heures, tous les jours, je pense qu’il faut que je prenne un petit réconfort ; et si je ne mange pas, je sens comme un vide, ça me fait un trou, c’est, je ne sais pas. J’ai toujours peur de ne pas en retrouver ou, l’appréhension de mourir de faim, toujours.
Inconnu 3
La veille de Noël, il faisait environ moins 20, nous avions des baraques et un poêle dans les baraques, mais c’était à l’allemande, n’est-ce pas, enfin, à l’allemande nazie. Pas de bois pour nous chauffer, il fallait…, nous nous efforcions d’apporter soit des petits morceaux de charbon que trouvions, soit des morceaux de bois pour faire un peu de feu. Un jour, sur le chantier, j’ai ramassé une planche cassée, une planche abîmée qui ne servait à rien, un SS, non, un kapo m’a vu, Rolf, ce kapo, et il a hurlé au sabotage parce que je cassais quelque chose, m’a attrapé, a commencé à me frapper.
Journaliste
Condamné à mort, sa feuille de pendaison sera subtilisée et avalée par l’interprète du camp, René Hirt. Une briqueterie était à l’origine du camp, l’un des raffinements du système hitlérien consista à faire construire par les déportés leur propre lieu et instrument de supplice. En 42, une épidémie de typhus révélait l’état d’hygiène, comme le cas de ce détenu frappé parce qu’il avait des poux.
(Musique)
Inconnu 2
Et le lendemain, j’ai trouvé sur un chantier une boîte de la dimension à peu près d’une boîte de pastilles Valda, et le dimanche après-midi, comme nous ne travaillions pas, je me suis déshabillé complètement, j’ai fait la chasse aux poux et je les ai comptés, j’ai mis dans ma boîte plus de 900 poux. Et le lundi matin, en partant en kommando, j’avais ma boîte de poux qui était toute prête, et lorsque le SS est passé à proximité de moi, je lui ai balancé les 900 poux sur sa capote.
(Musique)
Journaliste
Les troupes anglaises qui arrivent à Neuengamme n’y trouveront qu’un coeur humain dans un bocal. L’ordre avait été appliqué, faire tout disparaître. La banalisation se poursuivra, une prison fut installée dans les bâtiments. Mais la briqueterie sera bientôt transformée en centre culturel. Car grâce à l’action des anciens déportés et à la pression de jeunes allemands, on passe, depuis quelques années, de la simple préservation des lieux à leur utilisation dans une perspective historique.