Robert Antelme: la littérature sur les camps de concentration

1947
02m 46s
Réf. 07042

Notice

Résumé :
L’Espèce Humaine de Robert Antelme est un ouvrage de référence pour comprendre la complexité des rapports humains à l’oeuvre à l’intérieur d’un camp nazi. Dans cet entretien radiophonique, Robert Antelme revient sur les enjeux et les limites des oeuvres romanesques évoquant la déportation.
Type de média :
Source :
RDF (Collection: )
Personnalité(s) :

Contexte historique

Né en Corse en 1917, Robert Antelme, étudiant en droit, épouse Marguerite Donnadieu (plus connue sous son nom de plume Marguerite Duras) en 1939. C’est ensemble qu’ils s'engagent en 1943 au sein du réseau de résistance dirigé par François Mitterrand (le Mouvement National des Prisonniers de Guerre et Déportés).

Arrêté en juin 1944, Robert Antelme est interné à Fresnes avant d'être déporté vers le camp de Buchenwald, où il est affecté au sein d'un kommando extérieur, Gandersheim, qu'il atteint le 2 octobre 1944. Composé alors de 200 déportés, le kommando compte en décembre près de 600 déportés (331 déportés venus de Dachau et 50 de Sachsenhausen), dont un tiers sont français.

Pendant les quatre premiers mois, les déportés trouvent refuge dans une église romane délabrée et dorment sur la paille et sans aucun moyen de se prémunir contre le froid et le gel. Par la suite, ils s'abritent dans des baraquements surpeuplés et remplis de poux.

Dans ces conditions de survie extrêmes, les déportés sont employés plus de 13 heures par jour à des travaux de terrassement ou dans une usine produisant des carlingues d'avions. Chaque jour se répète pour eux l'insupportable rituel : l'appel qui dure plusieurs heures précède la journée de travail sous les coups des kapos (détenus chargés de leur surveillance). Ils ne disposent pour toute ration journalière que d’une soupe claire et d’un morceau de pain.

Après l'arrêt de la production, l'évacuation du kommando est ordonnée début avril. Le 4 avril, les 40 déportés non transportables sont fusillés et 450 détenus survivants commencent leur « marche de la mort » vers le camp de Dachau, atteint 3 semaines plus tard.

Arrivés sur place le 29 avril, les soldats américains découvrent 180 survivants au sein du kommando de Gandersheim. François Mitterrand, en mission officielle à Dachau, est interpellé par un homme qu’il ne reconnaît pas tout de suite. Il s’agit de Robert Antelme qui ne pèse alors guère plus de 30 kg et n’a pas l’autorisation administrative de sortir du camp (placé en quarantaine). Alertés, ses amis Dionys Mascolo et Georges Beauchamp réussissent à le faire sortir clandestinement et à le maintenir en vie jusqu’à son retour en France et sa prise en charge médicale. Sa femme Marguerite Duras évoque d’ailleurs dans son roman La Douleur le difficile retour à la vie de Robert Antelme.

Rentré à Paris, Robert Antelme se met à la rédaction de son unique oeuvre, L'Espèce humaine, devenu un texte essentiel paru en 1947 aux éditions de la Cité Universelle (qu’il fonde avec Marguerite Duras peu de temps avant leur divorce) et publié à nouveau dix ans plus tard par Gallimard. Ecrivain et critique littéraire, Robert Antelme demeure un intellectuel engagé. Victime d'une attaque cérébrale en 1983, il décède en octobre 1990.
Emeline Vanthuyne

Éclairage média

Dans L'Espèce humaine, l'écrivain décrit l'expérience quotidienne de la déportation et la difficulté du survivant à rendre compte d’une réalité inimaginable pour ceux qui n'ont pas vécu l'enfer des camps.

Cet extrait d’entretien radiophonique accordé par Robert Antelme a été enregistré au moment de la parution de l’ouvrage. Retrouvé au sein des fonds de l'Ina, on ne sait s’il fut diffusé. Robert Antelme y évoque sa vision de la littérature sur les camps.

L’écrivain insiste d’abord sur l’impossibilité de donner une "image réelle" de l’expérience concentrationnaire, tant sur le plan de la connaissance historique que sur celui des relations humaines.

L’expérience de vie en déportation renvoie en effet à une multitude de rencontres et de sentiments qui sont exacerbés par des conditions de survie en milieu extrêmement hostile. L’imagination et le romanesque ne peuvent en restituer l’infinie complexité.

Selon son auteur, L’Espèce humaine n’est pas à considérer comme un simple témoignage mais comme une analyse philosophique sur le rapport à la "vie normale". Dans une analyse de la société imprégnée d'idéologie marxiste, Robert Antelme fustige une existence fondée sur l'"exploitation du travail". Il évoque les préjugés et "le mépris qui crée de véritables espèces d’hommes".

Dans son ouvrage, l’écrivain ne cesse de démontrer qu’en dépit des efforts déployés, la déshumanisation à  l’oeuvre dans les camps était vouée à l’échec : déportés et SS demeurent en effet les membres d’une même  espèce, l’espèce humaine.

Cet extrait d’émission est révélateur de l’engagement que poursuit Robert Antelme après 1945. A son retour, il adhère au Parti communiste et publie notamment des articles contre la guerre d'Algérie et en faveur du mouvement de Mai 1968.
Emeline Vanthuyne

Transcription

Robert Antelme
Non, il me semble que la littérature des camps, qui a été publiée jusqu’ici, n’épuise absolument pas les possibilités d’expression des différentes années qui ont été occupée, par ce qu’on sait ; sur le plan romanesque, en effet, l’expérience du camp constitue un véritable échec de l’imagination. C’est qu’à un moment donné, le camp s’est identifié véritablement à la vie, d’où on peut imaginer les possibilités infinies qui existent de dire non seulement ce qui s’est passé, mais tout ce qui a été vécu ; depuis la simple réflexion sur la faim jusqu’à l’amour, la passion, l’amitié, la haine. Enfin, j’imagine qu’il n’y a pas un être humain, pas un écrivain, qui serait en mesure de donner une image réelle de ce qui a été totalement vécu là-bas, sur les différents plans de la connaissance et de la sensibilité.
Journaliste
Il y a donc, selon vous, une sorte d’inventaire des camps à faire qui est loin d’être terminé. Je crois aussi que vous voulez dire qu’un déporté n’écrit pas seulement pour témoigner, ou en tout cas, qu’il ne témoigne pas simplement par son témoignage direct, par, disons, son reportage. Et dans votre cas personnel, pourquoi avez-vous écrit L’Espèce humaine ?
Robert Antelme
Eh bien, je généraliserais, si vous voulez. Je crois que vous faites appel ici à une définition de l’expérience. C’est-à-dire, quelque chose qui détermine votre vie. Par l’expérience d’une vie, qui, avec un grossissement extraordinaire, nous a fait apparaître la nature de ce que nous appelons la vie normale, notre vie d’ici ; et qui est fondée essentiellement sur l’exploitation du travail. Ce qui me paraît évident chez la plupart des anciens déportés, c’est le refus de cette vie-ci, telle que nous la vivons ; dans la mesure où elle canonise les préjugés qui séparent les hommes ; dans la mesure où elle s’entretient trop souvent dans l’euphorie par le mépris qui crée de véritables espèces d'hommes ; dans la mesure, enfin, où elle bafoue les vraies valeurs qui ne sont que celles qui sont fondées sur les besoins réels de l’homme.

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