La fuite des civils d'Alep

13 décembre 2016
01m 44s
Réf. 07073

Notice

Résumé :
En Syrie, les habitants d'Alep fuient la ville qui est sur le point d'être complètement reprise par les troupes du régime de Bachar Al-Assad. Certains critiquent la communauté internationale de ne pas les protéger contre les forces gouvernementales, accusées d'exécuter des civils.
Date de diffusion :
13 décembre 2016
Source :
A2 (Collection: 20 heures )
Personnalité(s) :
Lieux :

Contexte historique

Alep a constitué l'un des principaux enjeux dans la guerre civile syrienne débutée en 2011 (voir La révolte des Syriens contre Bachar El Assad). Capitale économique de la Syrie et deuxième ville la plus peuplée du pays avec trois millions d'habitants, elle a en effet été l'objet de violents combats de 2012 à 2016 entre les troupes fidèles au régime de Bachar ElAssad et les forces rebelles.

La bataille d'Alep, la plus importante et la plus meurtrière de la guerre civile syrienne, a débuté le 19 juillet 2012. L'Armée syrienne libre, rassemblement de groupes rebelles, conduit alors une offensive pour conquérir la deuxième métropole du pays. Les rebelles réussissent à s'emparer des quartiers Est mais ne parviennent pas à prendre toute la ville. Durant quatre années, Alep se trouve dès lors divisée en deux parties: l'Est est contrôlé par les rebelles, l'Ouest reste sous l'emprise des forces loyalistes.

Échouant à reconquérir les quartiers Est par la voie terrestre, l'armée de Bachar El Assad procède à d'intenses bombardements aériens. Ainsi, en décembre 2013, l'aviation du régime lance des barils d'explosifs sur la partie Est d'Alep, provoquant la mort de centaines d'habitants, sans toutefois parvenir à modifier la situation. Rebelles et loyalistes continuent de s'affronter dans une Alep transformée en champ de ruines.

À partir de septembre 2015, l'intervention militaire de la Russie en soutien du régime de Bachar El Assad change le rapport de forces. L'armée syrienne, appuyée par l'aviation russe, des combattants du Hezbollah libanais et des milices chiites étrangères armées par l'Iran, peut ainsi mener en février 2016 une attaque contre Alep-Est qui se retrouve encerclée en juillet suivant. Puis, en novembre 2016, les troupes loyalistes lancent un assaut final foudroyant contre les rebelles qui tiennent Alep-Est.

Le 13 décembre 2016, les rebelles sont contraints de capituler. Un accord de cessez-le-feu prévoyant l'évacuation des combattants et des civils à partir du lendemain est conclu sous l'égide de la Russie, indéfectible allié de Damas, et de la Turquie, principal soutien des rebelles syriens. Malgré la reprise des bombardements et des combats, l'opération d'évacuation supervisée par le Comité international de la Croix-Rouge permet à 35 000 civils et rebelles de quitter Alep entre les 15 et 22 décembre 2016.

La bataille d'Alep s'achève finalement le 22 décembre 2016: Alep-Est est reconquise par l'armée gouvernementale après plus de quatre années de violents combats. Le régime de Bachar El Assad remporte sa plus grande victoire face aux rebelles depuis le début de la guerre civile. Mais Alep est dévastée: 40 % de la ville est détruite ou endommagée.
Christophe Gracieux

Éclairage média

Ce reportage consacré à la fuite des civils des quartiers Est d'Alep fait l'ouverture du journal télévisé de vingt heures de France 2 le 13 décembre 2016. Ce même jour a vu la capitulation des rebelles à Alep face aux forces du régime de Bachar El Assad et la conclusion d'un accord de cessez-le-feu, prévoyant l'évacuation des combattants et des civils à partir du lendemain.

Précédé par un lancement plateau de David Pujadas sur fond d'une photographie d'habitants quittant la ville en ruines, le reportage a été réalisé par Franck Genauzeau, grand reporter et chef du bureau de France 2 au Proche-Orient, et son journaliste reporter d'images Giona Messina. Les deux hommes ont déjà eu l'occasion de réaliser plusieurs reportages au cœur de la guerre civile syrienne. Ils avaient notamment essuyé un tir, en janvier 2016, lors du tournage d'un sujet sur la ligne de front près d'Alep, alors qu'ils se trouvaient "embedded" dans l'armée gouvernementale, c'est-à-dire intégrés à cette dernière. Le sujet diffusé sur France 2 le 27 janvier 2016 donnait ainsi à voir l'équipe de France 2 évitant de peu un tir de char envoyé par des combattants de l'État islamique, puis remontant précipitamment en voiture et quittant les lieux sous une pluie de mortiers. Les journalistes étrangers éprouvent de fait de grandes difficultés à couvrir la guerre civile en Syrie depuis son déclenchement en 2011 et sont souvent visés par les différents protagonistes du conflit (voir Les journalistes dans la guerre en Syrie). La Syrie est en effet devenue le pays le plus meurtrier dans le monde pour les journalistes: en 2017, 19 journalistes y ont été tués selon l'organisation Reporters sans frontières. Cela n'empêche cependant pas la couverture médiatique du conflit. Ainsi, en décembre 2016, les journaux télévisés français ont consacré 116 sujets à l'évacuation et à la chute d'Alep (voir Ina STAT n° 45, avril 2017).

Le présent reportage a donc été tourné dans les ruines d'Alep par Franck Genauzeau et Giona Messina dans la journée du 13 décembre 2016. Il propose différents plans factuels des habitants évacuant Alep par centaines. L'image de deux "enfants à bout de force et transis de froid", poussés sur un chariot, illustre la dureté des conditions de vie des habitants d'Alep-Est assiégés depuis de longs mois. Les images filmées par l'équipe de France 2 montrent aussi une Alep en ruines, totalement dévastée par quatre années de bombardements et de combats. Franck Genauzeau a également réalisé deux interviews d'habitants d'Alep: le premier a été interrogé à son domicile où il se terre, le second par Internet en raison des difficultés de circulation dans la ville.

Afin de compenser l'absence d'images des derniers combats dans Alep, Franck Genauzeau propose des plans tournés par les forces armées fidèles au régime de Bachar El Assad. La mention "images fournies par l'armée syrienne" incrustée sur l'écran précise clairement leur origine de façon à avertir les téléspectateurs sur leur origine.
Christophe Gracieux

Transcription

David Pujadas
Bienvenue à tous. Des rebelles qui négocient leur fuite et des milliers de civils qui prennent la route de l’exode, c’est donc le visage qu’offre la ville d’Alep ce soir. Un accord a été conclu entre l’insurrection et le régime de Bachar el-Assad, appuyé par la Russie. Bachar el-Assad, grand triomphateur au moment où l’ONU dénonce des massacres contre les civils. Franck Genauzeau, Giona Messina.
(Bruit)
Franck Genauzeau
Une évacuation de grande envergure pour les habitants et les combattants qui le souhaitent. L’accord prendra effet demain matin, mais dès aujourd’hui, des centaines de personnes quittaient la dernière enclave rebelle d’Alep. Dans cet impressionnant cortège, de nombreux enfants, certains comme ici, à bout de force et transis de froid. Des familles sont conduites vers des camps de réfugiés mais des arrestations et des disparitions ont été signalées. Alors, quelques heures plus tôt, dans les quartiers encore assiégés, les habitants restaient invisibles, terrés dans leur maison. Ils seraient encore plusieurs milliers, nous confie l’un d’entre eux.
Inconnu 1
La situation est désespérée. On se cache dans les abris, personne n’ose mettre les pieds dehors.
Franck Genauzeau
L’ONU accuse les forces pro-gouvernementales d’avoir exécuté plusieurs dizaines de civils, y compris des femmes et des enfants. Alors, quelques heures avant l’accord de cessez-le-feu, les habitants que nous arrivions à joindre se sont montrés sceptiques sur leur sort.
Inconnu 2
La communauté internationale n’a rien fait pour arrêter ces crimes de guerre. Alors, nous serons exécutés dans les heures ou dans les jours qui viennent.
Franck Genauzeau
Ce soir, un cessez-le-feu précaire règne à Alep en attendant le début, demain, de la grande opération d’évacuation.