Échec d'un coup d'État militaire en Turquie

16 juillet 2016
04m 40s
Réf. 07076

Notice

Résumé :
Dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016, des militaires tentent un coup d'État pour renverser le président turc Erdogan. Ils prennent le contrôle de l'aéroport d'Istanbul et de la chaîne de télévision publique TRT. Mais la tentative de coup d'Etat échoue après l'appel d'Erdogan au peuple turc à descendre dans la rue contre les putschistes. Ceux-ci sont arrêtés.
Date de diffusion :
16 juillet 2016
Source :
A2 (Collection: 20 heures )
Personnalité(s) :

Contexte historique

Dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016, un petit groupe de militaires tente un coup d'État en Turquie. Cette tentative de putsch vise à renverser Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir sans interruption depuis 2003, d'abord comme Premier ministre de 2002 à 2014 puis comme président de la République depuis 2014.

Vers 22 heures, des blindés prennent position à Istanbul, à l'aéroport Atatürk et sur les ponts traversant le Bosphore, ainsi qu'à Ankara, notamment autour du palais présidentiel. Des avions F-16 et des hélicoptères survolent différents bâtiments à Ankara, tirant sur la Grande Assemblée nationale de Turquie et le palais présidentiel. Les putschistes prennent en otage le chef d'Etat-major des armées. Ils font aussi irruption au siège de la chaîne de télévision publique TRT et en prennent le contrôle jusque vers 2 heures du matin. Une présentatrice se voit ainsi contrainte d'annoncer la mise en place d'un couvre-feu, de la loi martiale et d'un "Conseil de la paix dans le pays". Un communiqué est également publié sur le site internet de l'Etat-major de l'armée turque : les putschistes disent vouloir "restaurer l'ordre constitutionnel, la démocratie, les droits de l'homme et les libertés".

Mais vers 0h30 Recep Tayyip Erdogan, alors en vacances dans la station balnéaire de Marmaris, apparaît sur la chaîne de télévision CNN Türk dans une brève interview réalisée par l'intermédiaire de l'application d'Apple FaceTime. Il dénonce le "soulèvement d'une minorité au sein de l'armée" et appelle les Turcs à descendre dans la rue pour résister au coup d'État. Son appel est entendu: des dizaines de milliers de ses partisans occupent alors les rues, notamment à Istanbul et Ankara, défiant les militaires putschistes. Des affrontements ont lieu, faisant au total 290 morts et plus de 2 100 blessés selon le bilan officiel.

Le coup d'État échoue face à la mobilisation populaire en faveur d'Erdogan et en raison du petit nombre de putschistes. Il prend complètement fin avec l'arrivée du président turc à l'aéroport Atatürk d'Istanbul vers 4 heures 30 du matin. Accueilli par de nombreux partisans, Erdogan leur déclare: "Ce soulèvement est un don de Dieu. Il nous aidera à nettoyer l'armée de ses éléments factieux".

Attribuant le putsch manqué à la confrérie islamiste de Fethullah Gülen, prédicateur réfugié aux États-Unis depuis 1999, Recep Tayyip Erdogan profite de cet événement pour renforcer son pouvoir. L'état d'urgence est proclamé le 20 juillet 2016, permettant de punir toute contestation. Des purges massives sont déclenchées dans l'armée, la gendarmerie, la police mais aussi dans la justice, l'enseignement et les médias, tous accusés d'être infiltrés par les partisans de Fethullah Gülen. 40 000 personnes sont ainsi arrêtées et 150 000 fonctionnaires suspendus ou limogés. L'armée turque est mise au pas : 149 généraux sur 358 sont limogés.

Recep Tayyip Erdogan se sert également du coup d'État manqué pour tenter d'accroître ses pouvoirs. Il propose ainsi par référendum le 16 avril 2017 une réforme constitutionnelle visant à donner au président de la République le contrôle entier de l'exécutif et à réduire le Parlement à une chambre d'enregistrement. Le "oui" ne l'emporte qu'avec 51,4 % des suffrages exprimés, ce qui constitue un camouflet pour Erdogan. Mais la réforme adoptée ouvre selon ce dernier, "une nouvelle ère" dans l'histoire de la Turquie en établissant un régime présidentiel fort.
Christophe Gracieux

Éclairage média

La tentative de coup d'État survenue en Turquie dans la nuit du 15 juillet 2016 n'est traitée qu'au bout de vingt minutes dans le journal télévisé de vingt heures de France 2 du lendemain. Elle est reléguée en deuxième position en raison de l'attentat de Nice, commis deux jours auparavant (voir Attentat à Nice le 14 juillet 2016). France 2 y accorde malgré tout une large place dans son journal télévisé de vingt heures du 15 juillet 2016: il est traité par deux sujets (un résumé des événements et un reportage à Istanbul), deux duplex de journalistes de France 2 en direct d'Istanbul et de Washington et une interview en plateau de Gilles Kepel, spécialiste du monde arabo-musulman, déjà présent pour commenter l'attentat de Nice.

La rédaction de France 2 propose donc d'abord un long sujet qui s'attache à retracer les événements de la veille. Composé d'un commentaire sur des images factuelles, il se contente de résumer les faits sans apporter le moindre éclairage analytique. Les analyses sont renvoyées au plateau en direct qui suit le sujet: l'envoyée spéciale de France 2 à Istanbul, Stéphanie Perez, évoque la répression des putschistes, s'exprimant sur fond de cris de partisans du président turc Erdogan célébrant l'échec du coup d'État. Hormis sa séquence d'ouverture dédiée à "l'épilogue", c'est-à-dire la reddition des putschistes, le sujet est construit selon une trame chronologique: il résume les moments cruciaux de la tentative de coup d'État, de 22 heures le 15 juillet 2016 à 4 h 30 le lendemain matin. Les heures des principaux événements de la soirée et de la nuit sont même incrustées sur l'écran. Dans un premier temps, le sujet donne à voir les actions des putschistes contre différents lieux stratégiques d'Istanbul et d'Ankara et contre la chaîne de télévision publique TRT. Puis dans un second temps il met en valeur le retournement de la situation en présentant des images du président Erdogan et de ses partisans, triomphateurs des putschistes.

La tentative de coup d'État en Turquie donne lieu à une véritable bataille des télévisions qui joue un rôle capital dans le déroulement des événements. Des putschistes prennent d'abord le contrôle de la chaîne de télévision publique TRT pendant trois heures. Le visage pétrifié, Tijen Karas, la présentatrice du journal télévisé, doit ainsi lire sous la contrainte une proclamation du "Conseil de la paix dans le pays" vers 23 heures. Mais une heure et demie plus tard, une autre séquence diffusée en direct change complètement le cours des événements. Le président turc Erdogan intervient ainsi en direct sur la chaîne d'information en continu CNN Türk pour dénoncer le coup d'État et appeler les Turcs à descendre dans la rue afin de s'y opposer. Les conditions de cette intervention sont totalement inédites: Erdogan apparaît sur l'écran de l'iPhone que tient la présentatrice de CNN Türk Hande Firat et s'exprime par le biais de l'application FaceTime, destinée à passer des appels vidéo entre appareils d'Apple. Cette déclaration faite dans l'urgence souligne la situation délicate que traverse le président turc, dont le visage est d'ailleurs défait.

La journaliste de France 2 relève l'ironie de la situation: Erdogan a recours à une application d'Apple pour tenter de sauver son pouvoir, "lui qui s'est toujours dressé contre les réseaux sociaux". À de nombreuses reprises, le président autoritaire turc a en effet bloqué ces derniers pour éviter toute contestation ou toute diffusion d'informations compromettantes (voir Le blocage de Twitter en Turquie). Peu après cette intervention incroyable via FaceTime, des putschistes prennent le contrôle de CNN Türk et forcent la chaîne à interrompre sa diffusion. Toutefois, comme le précise le présentateur du journal télévisé de France 2 Laurent Delahousse, l'intervention d'Erdogan a bel et bien joué un rôle décisif dans l'échec du coup d'État. À la suite de son appel via FaceTime, des dizaines de milliers de ses partisans sont en effet descendus dans les rues pour s'opposer aux putschistes.
Christophe Gracieux

Transcription

Laurent Delahousse
Autre grand titre de l’actualité, le Président Erdogan est peut-être aujourd’hui, plus que jamais, l’homme fort de la Turquie. Et pourtant, la nuit dernière, l’histoire du pays aurait pu basculer avec la tentative de putsch d’un groupe de militaires qui rêvaient de l’évincer du pouvoir. C’est probablement un coup de téléphone, alors que des chars et des hélicoptères ouvraient le feu dans le ciel d’Ankara et d’Istanbul, qui a inversé le cours des choses. Le Président turc, menacé, appelait son peuple en direct à la télévision, via FaceTime, à sortir dans la rue pour s’opposer au coup d’Etat. Résumé de ces heures violentes et sanglantes avec Anne-Charlotte Hinet, regardez.
Anne-Charlotte Hinet
Bras en l’air au petit matin sur ce pont d’Istanbul. L’image résume à elle seule la déroute des putschistes. Les soldats rebelles forcés de se rendre, tirés hors de leurs chars par des partisans du Président Erdogan. C’est la débâcle, le coup d’Etat d’une poignée de généraux de l’armée vient d’échouer, épilogue d’une folle nuit qui avait débuté sur ce même pont. 22 heures hier soir, des militaires y prennent position, arrêtent la circulation.
(Bruit)
Anne-Charlotte Hinet
À basse altitude, des jets survolent la ville et la capitale, Ankara. Les tanks de l’armée se postent sur les axes stratégiques. À cet instant, personne ne se doute encore de ce qui se prépare. Réponse à 23 heures, quand des militaires prennent d’assaut la TRT, la chaîne publique, des employés évacués sous les tirs et cette présentatrice forcée d’annoncer en direct l’instauration de la loi martiale.
(Bruit)
Anne-Charlotte Hinet
Plus de doute, un coup d’Etat militaire est en marche. L’aéroport Atatürk est bloqué, la place Taksim encerclée, policiers et soldats se font face dans la plus grande confusion.
(Bruit)
Anne-Charlotte Hinet
Vers minuit, la guerre en plein coeur de la ville. Des frappes aériennes visent des bâtiments officiels.
(Bruit)
Anne-Charlotte Hinet
Panique dans les faubourgs, ces partisans d’Erdogan sont stoppés par des tirs nourris.
(Bruit)
Anne-Charlotte Hinet
Certains ne se relèveront pas. À minuit et demi, une image incroyable, le Président, jusque-là silencieux, apparaît sur un écran de téléphone. Lui, qui s’est toujours dressé contre les réseaux sociaux, va s’en servir pour livrer son message en direct.
Recep Tayyip Erdogan
J’invite le peuple à descendre dans la rue, à reprendre l’aéroport. Rassemblons-nous sur les places à travers le pays.
Anne-Charlotte Hinet
L’appel est lancé et aussitôt entendu, les putschistes ont beau forcer la chaîne privée à rendre l’antenne.
(Bruit)
Inconnu
Trouvez-moi un technicien qui coupe l’antenne et on évacue le bâtiment.
Anne-Charlotte Hinet
Une heure du matin, les Turcs descendent déjà par centaines dans la rue.
(Bruit)
Anne-Charlotte Hinet
La foule en colère s’en prend aux camions des putschistes.
(Bruit)
Anne-Charlotte Hinet
Et même sous les tirs de sommation, des partisans du Président tentent de stopper les chars en marche.
(Bruit)
Anne-Charlotte Hinet
Un homme va même se glisser sous les chenilles pour l’empêcher d’avancer.
(Bruit)
Anne-Charlotte Hinet
Au petit matin, le coup d’Etat a échoué, les arrestations des soldats mutins se succèdent, près de 3000, des hauts gradés, des magistrats. Le Président Erdogan triomphant a déjà promis qu’ils seraient tous jugés avec la plus grande sévérité.
(Bruit)
Laurent Delahousse
Et en direct d’Istanbul, on va tout de suite retrouver notre envoyée spéciale Stéphanie Perez. Bonsoir Stéphanie, le coup d’Etat a donc échoué et la répression contre les putschistes s’annonce très sévère.
Stéphanie Perez
Ah oui, les mots du Président Erdogan sont très clairs. Ceux qui ont trahi le pays paieront le plus fort et vous l’avez entendu, la grande purge a déjà commencé. Près de 3000 arrestations de militaires, dont certains hauts gradés, 2700 magistrats suspendus. Le Président Erdogan qui se rêvait Super Président a désormais un boulevard devant lui. Les Turcs en ont conscience, mais pour la majorité d’entre eux, c’était le prix à payer pour sauver la démocratie turque. La démocratie, c’est elle qu’ils sont en train de célébrer derrière moi sur la grande place Taksim d’Istanbul, vous les voyez, vous les entendez certainement. Ils sont descendus une nouvelle fois dans la rue à l’appel du gouvernement et vous allez le voir, c’est une journée très particulière qu’a vécue Istanbul aujourd’hui. C’est un reportage réalisé avec Vincent Piffeteau.