Serge Gainsbourg interviewé par Denise Glaser

13 mars 1966
02m 59s
Réf. 04735

Notice

Résumé :

Interviewé par Denise Glaser le 13 mars 1966 dans le cadre de l'émission "Discorama", Serge Gainsbourg s'explique sur ses métamorphoses stylistiques et annonce les nouvelles orientations résolument pop de son travail d'auteur compositeur.

Type de média :
Date de diffusion :
13 mars 1966
Source :
ORTF (Collection: Discorama )
Lieux :

Contexte historique

Né à Paris le 2 avril 1928, Louis Ginsburg (dit Serge Gainsbourg), par son extraordinaire faculté à adapter continuellement son univers aux grands courant dominants de la musique populaire internationale, sans jamais en dénaturer l'esprit frondeur et l'extrême élégance, est à la fois l'une des personnalités les plus talentueuses à être apparue au cours des années 60 dans le champ de la chanson française, et le seul artiste francophone à avoir su se faire un nom dans le monde de la pop music, dominé par la culture anglo-saxonne. Amoureux d'art et de littérature, Gainsbourg se rêve d'abord artiste peintre avant de finalement s'orienter vers la musique à la fin des années 50. Son premier album, Du chant à la une, révèle des talents de compositeur exceptionnels (Le poinçonneur des Lilas ), et c'est à contre-courant du mouvement yéyé, alors en plein expansion, que Gainsbourg enregistre d'abord quelques disques influencés par le jazz moderne (Gainsbourg Confidentiel ). Ces oeuvres ambitieuses et raffinées lui valent un beau succès d'estime mais ne lui permettent pas de rencontrer le grand public.

C'est en mettant son talent au service de chanteuses renommées comme Juliette Gréco (Accordéon, La Javanaise ) ou en devenir comme Petula Clark (La gadoue ) et surtout France Gall (qui remporte en 1965 le Concours eurovision de la chanson avec le titre Poupée de cire, poupée de son ) que Gainsbourg entreprend en toute conscience sa première grande métamorphose stylistique et devient l'auteur compositeur le plus prisé de la jeune chanson française. Après deux singles sulfureux en compagnie de Jane Birkin (Je t'aime moi non plus et 69 année érotique ), Gainsbourg entame les années 70 avec le poème pop d'avant-garde Histoire de Melody Nelson, qui marque les esprits par ses audaces poétiques et musicales : cette façon ironique et sensuelle de susurrer un texte ouvertement érotique, habillé d'une orchestration baroque et raffinée, devient une référence pour un grand nombres d'artistes européens. Trois autres disques suivront dans cette veine résolument influencés par le rock anglais et notamment L'homme à la tête de chou en 1976, autre sommet de son œuvre. S'il débute à la même époque une carrière de cinéaste avec Je t'aime moi non plus, Gainsbourg demeure un homme de musique, et c'est avec beaucoup d'intuition qu'il prend la mesure de l'émergence du mouvement reggae et enregistre dès 1979 en compagnie des musiciens de Bob Marley l'album Aux armes et caetera.

Dans les années 80, Gainsbourg cultivera avec une ironie désenchantée un personnage de clochard céleste autodestructeur et provocateur, laissant souvent ce double médiatique prendre le pas sur l'artiste. Toujours à l'affût de l'air du temps il enregistrera néanmoins deux disques résolument funk, Love on the beat et You're under arrest, réaffirmant jusqu'au bout son sens de la métamorphose et son intérêt jamais démenti pour la musique noire américaine. Il meurt à Paris le 2 mars 1991.

Stéphane Ollivier

Éclairage média

Émission musicale et culturelle, diffusée chaque dimanche à 12h30 du 4 février 1959 au 5 janvier 1975, "Discorama" est entrée dans la légende de la télévision française, autant par sa longévité exceptionnelle que par l'extraordinaire talent de celle qui la créa et l'anima durant ces seize années, Denise Glaser. A l'affût du talent, passionnée par la chanson et ses évolutions stylistiques, mais plus encore peut-être par les artistes et leurs motivations, Denise Glaser transforma vite son émission en un espace d'intimité partagée et de confidence, inventant un nouveau type d'interview, rompant avec la distance journalistique pour s'aventurer du côté de la conversation amicale, jouant avec virtuosité des silences et des non dits, avec un sens inné de la dramaturgie.

Dans un dispositif volontairement minimaliste (deux chaises sur un fond blanc ; trois axes de caméra aux angles recherchés, scrutant visages et gestes), participant pleinement de cette recherche de proximité en gommant par avance tout ce qui pourrait détourner l'attention des propos échangés, Denis Glaser reçoit ici avec Serge Gainsbourg, l'un de ses artistes fétiches. Plusieurs fois déjà invité, Gainsbourg, charmeur et faussement cynique, joue le jeu de l'émission en acceptant de répondre aux insinuations de la journaliste qui lui reproche (gentiment) d'avoir "tourné sa veste" en travaillant désormais pour les jeunes artistes yéyé qu'il critiquait quelques mois plus tôt. Gainsbourg organise son "plaidoyer" autour de deux axes. Le premier est esthétique et justifie ses choix stylistiques : le rock est un phénomène culturel mondial qu'il serait inconséquent de ne pas prendre en compte, sauf à voir son inspiration se scléroser (et l'on sait que Gainsbourg sera l'un des très rares artistes à savoir "traduire" ce nouveau langage en Français - que ce soit sur un mode mineur dans les petites chansons pop de France Gall jusqu'aux chef-d'œuvres expérimentaux du tournant des années 70). L'autre est plus polémique et critique implicitement un système médiatique privilégiant systématiquement l'effet de nouveauté.

En expliquant qu'à multiplier les collaborations et à diversifier les interprètes de ses chansons, il gagne plus en visibilité médiatique (et conséquemment en droits d'auteur) qu'à continuer de produire ses propres 33 tours, Gainsbourg, très lucide, révèle la logique purement mercantile d'une société du spectacle fixée sur le court terme et les effets de mode. En expliquant publiquement sa décision de jouer dorénavant sans réserve le jeu du système, Gainsbourg annonce là sans ambiguïté le grand virage pop de sa carrière.

Stéphane Ollivier

Transcription

Denise Glaser
Maintenant, vous chantez un peu comme un Beatles à vous tout seul. Qu'est-ce qui est arrivé ?
Serge Gainsbourg
Il est arrivé qu'il y a un courant mondial qui est né à Liverpool, et qu'on ne peut pas ignorer, c'est tout, c'est très simple. Il ne faut pas se scléroser, écoutez. J'écris des chansons difficiles, on dit que je suis un intellectuel, j'écris des chansons faciles, on dit que je sacrifie au commercial. On ne me fiche pas la paix quoi, on me cherche des noises.
Denise Glaser
Enfin il y a quand même quelque chose qui a fondamentalement changé. Je me souviens d'une année, il doit y avoir trois ans, vous m'avez dit en parlant des jeunes gens qui chantaient, des très jeunes, « Après tout, s'ils veulent acheter des sucettes et fabriquer des usines à sucettes ou acheter des wagons de sucettes, ça les regarde, moi, ça ne m'intéresse pas ». Or il se trouve que maintenant, vous écrivez pour tous ces jeunes gens dont vous disiez...
Serge Gainsbourg
Oui, mais ils ont vieilli, moi aussi.
Denise Glaser
Maintenant c'est vous qui leur fabriquez des sucettes, c'est même vous l'usine à sucettes.
Serge Gainsbourg
Oui mais elles sont au gingembre, mes sucettes. En ce moment, je prépare quelque chose pour Eddy Mitchell et Claude François etc ... France Gall encore.
Denise Glaser
Quand vous parlez des jeunes gens qui chantaient, alors cette fois il n'y a pas trois ans mais il y a deux ans, vous me disiez : « Je suis en train de m'apercevoir que leurs blousons - qui est un vêtement pour aller tous les jours, enfin pour vivre tous les jours - que leur vêtement est doublé de vison et que il serait peut-être intéressant de le retourner ».
Serge Gainsbourg
Le mien.
Denise Glaser
Oui, un jour vous m'avez dit ça ; « je vais retourner le mien ».
Serge Gainsbourg
Ma veste est doublée de vison.
Denise Glaser
Vous l'avez retournée ?
Serge Gainsbourg
Oui, ça y est, c'est fait.
Denise Glaser
Alors je ne voudrais pas vous attaquer, je voudrais tout simplement vous poser la question, pourquoi avez-vous retourné votre blouson ?
Serge Gainsbourg
Ma veste !
Denise Glaser
Ma veste.
Serge Gainsbourg
Parce que je m'en sors comme ça, je m'en sors beaucoup mieux. Je suis à un âge où il faut réussir ou alors abandonner. J'ai fait un calcul très simple, mathématique. Je fais douze titres, moi. Sur un trente-trois tours de prestige, jolie pochette, des titres très élaborés, précieux. Sur ces douze titres, deux passent sur les antennes et les dix autres sont parfaitement ignorés. J'écris douze titres pour douze interprètes différents et les douze sont douze succès.
Denise Glaser
Est-ce que vous iriez jusqu'à dire que les chansons que vous composez sont des chansons que vous aimez ?
Serge Gainsbourg
Certainement.
Denise Glaser
Certainement.

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