parcours pédagogique

"Sortir" de la Grande Guerre

Nicolas Rocher - Enseignant d'histoire-géographie de l'Académie de Grenoble

Présentation

Retrouvez ce parcours sur le site de l'Académie de Grenoble .

Séquence abordant la question de la "sortie" de la Première Guerre mondiale, élaborée autour d'une vidéo, d'un texte et d'une carte.

Place dans le programme

  • Troisième > Histoire : La vie politique en France > La République de l'entre-deux-guerres : victorieuse et fragilisée
  • Première > S > Histoire : La guerre au XXe siècle > Guerres mondiales et espoirs de paix
  • Première > L et ES > Histoire : La guerre au XXe siècle > Guerres mondiales et espoirs de paix

Objectifs pédagogiques

Outre des objectifs d'acquisition de connaissances, le but de cette séquence est de faire travailler les élèves sur les capacités suivantes :

  • Savoir trouver des informations dans des images animées
  • Savoir lire un film, notamment en mettant en évidence son séquençage et les principaux choix du montage
  • Etre capable de comprendre le message que fait passer un film
  • Etre capable de confronter le message que fait passer un film à des documents de contextualisation
  • Savoir croiser l'apport de documents de différentes natures (film, textes, carte)
  • Etre capable de faire preuve d'esprit critique vis-à-vis d'une source d'information
  • Savoir argumenter afin de légitimer ses choix

Durée de l'activité

1 heure

Déroulement

Le déroulement décrit ci dessous est le compte rendu du cours que j'ai mené avec mes classes de Première S en février 2009. J'ai fait le choix d'une séance en position frontale avec usage de Tableau Numérique Interactif. L'utilisation d'un video projecteur peut amener à des résultats comparables. J'ai longtemps hésité à scinder cette activité en deux temps : travail en autonomie des élèves en salle informatique puis reprise et élaboration collective de la trace écrite à la suite de projection de travaux d'élèves. C'est une des possibilités d'application. Mais afin d'éviter de perdre du temps lors du changement de salle et afin de pouvoir intervenir plus fréquemment au fur et à mesure de l'activité des élèves, j'ai finalement opté pour la première solution. Celle-ci me permettait également de donner plus de place au récit au fur et à mesure de l'activité des élèves.

Pré-requis : retour sur le cours précédent

La séance commence par un retour sur le cours précédent au cours duquel le "bilan" de la guerre a été présenté ("III- Comment sortir de la Grande guerre ?" et, en premier point "A. "Solder" la guerre"). Ce bilan était volontairement centré sur deux aspects : la France a été marquée par le conflit (aspects humains, matériels, financiers) mais la France est sortie vainqueur. Dès lors, elle a tout fait pour imposer son idée selon laquelle "le Boche paiera". Le contenu du Traité de Versailles, ses conditions de rédaction et ses principaux objectifs (du point de vue français, c'est à dire obtenir des réparations et s'assurer l'affaiblissement de l'Allemagne) ont donc déjà été abordés. Cette séquence va donc s'attacher à étudier les deux points suivants :

  • "B. Une victoire endeuillée"

  • "C. Une guerre terminée ?"

Activités

La France sort vainqueur de la Première Guerre mondiale au prix d'une mobilisation sans précédent de ses forces, de sa capacité productive ("économie de guerre"), des esprits ("culture(s) de guerre")... De ce conflit, qui a marqué le franchissement d'un seuil dans la violence de guerre (1, 4 millions de victimes sur 8 millions de mobilisés en quatre années de conflit, 40% des mobilisés français rentrèrent chez eux blessés...), deux dates peuvent marquer la fin : le 11 novembre 1918 (fin des combats) et le 28 juin 1919 (signature du traité de Versailles et "règlement politique" du conflit complété par les traités de 1919-1920). Mais on peut se demander en quoi ces deux dates signifient-elles réellement la fin du conflit :

  • Les soldats français n'ont pas été démobilisés le 11 novembre. On ne saurait en effet renvoyer chez eux 5 millions de mobilisés instantanément. Pour certains d'entre eux il va falloir attendre plusieurs mois, voire, dans le contexte géopolitique de l'après guerre, plusieurs années pour sortir définitivement des rangs
  • Sort-on véritablement d'une expérience pareille ? Comment vivre avec les séquelles du combat (mutilations, blessures, deuils...) ? Quid du choc psychique des mobilisés ?
  • En quoi cette guerre totale, et la violence de masse qui l'accompagne, a-t-elle marqué une "brutalisation" des comportements allant bien au-delà de l'année 1918 et se répercutant sur plusieurs années au-delà de la sphère privée dans les Etats belligérants ?
  • Face à la situation géopolitique très agitée en Europe pendant les années suivant le conflit, ne peut-on se poser la question de la date effective de sortie de guerre ?

Découverte du document source : un film d'actualités de 1923 

 Le président du Conseil Raymond Poincaré inaugure un monument aux morts à Toul

Le président du Conseil Raymond Poincaré inaugure un monument aux morts à Toul

A Toul, le président du Conseil Raymond Poincaré inaugure un monument aux morts. La foule lui fait un accueil enthousiaste. Dans son discours, Poincaré adresse un message de fermeté à l'Allemagne, l'engageant à respecter les conditions de la paix.

26 sep 1923
02m 13s
Fiche (02021)

Un document sert de "pivot" à cette séquence. Son analyse est le fil directeur de toute la séquence. Il s'agit d'un extrait video d'actualités filmées provenant des "Jalons pour l'Histoire du Temps Présent" : "le Président du Conseil Poincaré inaugure un monument aux morts à Toul", daté du 26 septembre 1923.

Un premier visionnage de cet extrait (muet) a un double but : présenter le document et débattre avec les élèves d'un possible séquençage afin de faire ressortir les idées directrices livrées par le montage. La présentation se fait de manière dialoguée. On insiste alors sur la nature (actualités filmées donc projetées au cinéma dans un contexte de plein essor de ce nouveau média), l'auteur (la société Pathé, dont les dirigeants ont travaillé main dans la main avec le service cinématographique des armées pendant la Première Guerre mondiale et qui ont été alors les relais actifs d'une propagande dans un but de mobilisation d'esprits), l'événement (une inauguration d'un monument aux morts), les personnages (Poincaré, alors Président du Conseil), la date (nous sommes en 1923 soit 5 ans après la fin des combats) et le lieu (nous sommes à Toul, en Lorraine, ville non touchée par les combats mais située à quelques kilomètres de la "zone rouge" et ayant payé, en terme de pertes humaines, un lourd tribut au conflit ; accessoirement, nous sommes dans la région dont est originaire le Président du Conseil).

A la suite d'une discussion avec les élèves, on voit que le séquençage du film leur apparaît de manière assez précise :

  • Les premiers plans insistent sur la décoration de la ville afin d'accueillir le chef du gouvernement : drapeaux, arc de triomphe, banderoles en souvenir des "pères", "fils", "époux", "frères" puis nous montrent Poincaré arrivant en ville.
  • Une deuxième séquence regroupe les plans relatifs au discours de Poincaré : des plans larges sur la foule, des plans serrés sur le Président du Conseil, des plans fixes sur des panneaux écrits et assurant la transcription des principaux passages du discours (on rappelle que le document est muet).
  • Enfin, les derniers plans montrent le chef du gouvernement en train d'inaugurer le monument aux morts et remettre une croix de guerre avec palme à la ville de Toul avant de et dépôt de déposer des gerbes aux pieds de la stèle.

Ainsi on peut voir que cet extrait est articulé autour de deux thématiques : le souvenir du conflit (séquences 1 et 3) et la tenue d'un discours (séquence 2) qui se sert de l'inauguration du monument aux morts comme d'un prétexte afin de faire passer un message.

Mise en activité des élèves : "une victoire endeuillée" et "une guerre terminée ?"

Après la phase de présentation du reportage filmé et sa lecture vient le moment de l'analyse de ce document et donc de la recherche du message, implicite et/ou explicite, qu'il véhicule. Les élèves entrent alors dans la phase la plus active de leur travail.

Nous sommes en classe entière mais ce travail doit se faire en autonomie et en silence. Cette phase d'activité est pensée pour durer une vingtaine de minutes. Dans l'absolu, il serait préférable que chaque élève dispose d'un ordinateur afin qu'il puisse revenir à sa guise sur l'extrait video et se connecter au site "Jalons pour l'Histoire du Temps Présent" où il pourra profiter des fiches contexte. En raison du format court de cet extrait et du travail amont de séquençage qui vient d'être fait, on peut toutefois se satisfaire de rester en salle entière.

Les élèves disposent alors d'un petit dossier documentaire composé :

  • de la notice de présentation de l'extrait video
  • de la transcription des principaux passages du discours de Poincaré
  • de la copie de la fiche contexte des "Jalons"
  • d'un document synthétisant les apports de G Krumeich et S Jeanneson sur l'occupation de la Ruhr par l'Allemagne
  • d'une carte des territoires allemands occupés par la France et ses alliés entre 1919 et 1925

Document 1 : vidéo "Le président du Conseil Raymond Poincaré inaugure un monument aux mort à Toul"

 Le président du Conseil Raymond Poincaré inaugure un monument aux morts à Toul

Le président du Conseil Raymond Poincaré inaugure un monument aux morts à Toul

A Toul, le président du Conseil Raymond Poincaré inaugure un monument aux morts. La foule lui fait un accueil enthousiaste. Dans son discours, Poincaré adresse un message de fermeté à l'Allemagne, l'engageant à respecter les conditions de la paix.

26 sep 1923
02m 13s
Fiche (02021)

En combien de séquences est construit cet extrait ?

En quoi cet extrait est-il significatif d'une volonté de commémorer les morts de la Grande Guerre ? Cette volonté était-elle uniquement locale ?

Trouvez dans votre manuel d'autres exemples de monuments du type de celui inauguré à Toul.

Document 2

Document synthétisant les apports de G Krumeich et S Jeanneson sur l'occupation de la Ruhr par l'Allemagne

Document 3

Carte des territoires allemands occupés par la France et ses alliés entre 1919 et 1925

(Document 1, 2 et 3) A quels événements le Président du Conseil fait-il allusion lors de son discours ? D'autres troupes françaises étaient-elles présentes en Allemagne à cette époque ?

(Document 1, 2 et 3) En quoi est-ce que cet extrait montre que nous sommes toujours dans un "climat" de guerre en 1923 ?

Reprise des activités et élaboration des traces écrites

La reprise des travaux d'élèves permet de vérifier si ceux-ci ont convenablement croisé l'apport des documents annexes avec l'extrait video afin d'arriver à cerner les messages véhiculés par cet extrait.

Pour les trois premières questions, l'idée directrice est celle du deuil. Celui-ci s'organise tout d'abord au niveau local : Toul est parée de décorations en forme d'hommages aux disparus. On évoque alors les défunts dans leurs dimensions familiales (père, fils, frère, époux...) et on leur rend gloire ("gloire à nos morts"). De plus, la ville se voit remettre une croix de guerre avec palme et inaugure un monument : une victoire ailée avec couronnes mortuaires.

Mais la volonté de commémoration s'inscrit aussi dans une logique nationale : ainsi la fiche contexte précise : "Une loi du 25 octobre 1919 sur "la commémoration et la glorification des morts pour la France" permet à l'Etat d'accorder une aide financière à toutes les communes qui en font la demande pour qu'elles puissent ériger un monument aux morts" et "chaque année, à l'occasion notamment du 11 novembre, des défilés d'anciens combattants se rendent devant les monuments aux morts pour honorer la mémoire de leurs anciens camarades et transmettre aux nouvelles générations un message de paix". Les aides au financement et la ritualisation du souvenir se font donc à l'échelle nationale. On peut alors demander aux élèves de trouver d'autres exemples locaux. Dans tous les manuels de Première, on trouve une profusion de représentations de monuments aux morts. Il est donc très facile d'apporter un pendant au monument de Toul en montrant d'autres exemples (voire en utilisant les ressources locales). Le souvenir peut alors prendre différentes formes. Le plus souvent on retrouve une statue au coeur de l'espace public (c'est le cas dans presque toutes les 36000 communes de France).

Quoi qu'il en soit, on comprend bien que si le 11 novembre 1918 marque la fin des combats, la souffrance, la peine et le deuil ne se sont pas arrêtés avec cette date. Les cérémonies grandioses, les constructions de monuments aux morts ont transformé ces millions de deuil (affaire privée) en affaire d'Etat (subventions aides financières, fixation du souvenir dans l'espace public). Par ces commémorations (et non ces célébrations, la nuance est centrale) les "cercles de deuil" s'emboîtent et prennent la succession des "cercles de souffrance" liés au conflit : camarades de combat>proches intimes>amis>communauté (prégnance du rural)>national. Dans ces cérémonies, sur ces bâtiments s'expriment, bien plus que la joie de la victoire, l'écrasement du chagrin.

On peut alors élargir ces réflexions en narrant aux élèves quelques formes remarquables du deuil dans ces années de sortie de guerre :

  • mise en place d'une sorte de "liturgie laïque" locale : ainsi à 11h, tous les 11 novembre, la communauté (village, quartiers...) se rassemble autour des monuments aux morts afin de célébrer ses morts : à l'appel des noms des disparus, les enfants des écoles (ou les anciens combattants) répondent "mort pour la France". Y succède la sonnerie aux morts et la minute de silence.
  • mise en place du culte rendu à partir de 1920 au soldat inconnu.

Pour les deux dernières questions, l'idée directrice est celle de l'instrumentalisation de la cérémonie mémorielle à des fins politiques.

Dans son discours, adressé à une foule toute acquise à sa cause et surtout face au monument aux morts, Poincaré fait en effet référence à l'occupation de la Ruhr en 1923 par les troupes françaises et belges. Cette occupation, décidée en janvier 1923 par le chef du gouvernement français, avait pour but de montrer la détermination de la France à faire respecter par l'Allemagne le principe des réparations. Le discours est ferme, péremptoire : le président du conseil avertit que la France va laisser ses troupes sur place tant que l'Allemagne n'obtempérera pas ("l'Allemagne n'a plus qu'à s'exécuter, tant qu'elle tardera nous resterons où nous sommes") et que le pays n'acceptera aucune autre condition contre le retrait militaire.

Les élèves sont alors amenés à constater qu'il y avait déjà des troupes françaises présentes en Allemagne à cette époque. Mais c'était dans le cadre de l'occupation des territoires sous statut d'occupation définis par le Traité de Versailles (la "zone démilitarisée", telle que nous la montre la carte). Précisons toutefois qu'une première occupation française avait eu lieu en 1921 à la suite de différents coups d'Etats en Allemagne et à un début de remilitarisation de la vallée du Rhin (officiellement pour lutter contre le climat insurrectionnel allemand). Ceci avait d'ailleurs entrainé une pause dans la démobilisation des soldats français qui, rappelons-le, n'était toujours pas achevée !

Dans sa thèse sur l'occupation de la Ruhr, Stanislas Jeannesson a montré les objectifs de cette occupation militaire franco-belge : il s'agissait, pour la France, de faire pression militairement afin d'obtenir ce qui lui semblait être son dû et qui avait été officialisé par le Traité de Versailles : obtenir des réparations et assurer sa sécurité. Poincaré avait également des objectifs plus ambitieux allant jusqu'au soutien aux séparatistes rhénans voire à des projets d'annexion de la Rhénanie.

On constate ainsi, avec les élèves, que le Traité de Versailles censé apporter un règlement politique au conflit, est fortement remis en question. Rappelons que ce Traité avait été mal reçu en France et bien plus encore en Allemagne (où il fut perçu comme une humiliation : "Diktat"). Quant aux Etats Unis, malgré le poids de Wilson, ils ne le ratifièrent pas... L'occupation de la Ruhr est une conséquence directe des incapacités allemandes de faire face aux réparations du fait de tout un faisceau de causes. Parmi celles ci on peut citer l'avènement d'une ère d'instabilité politique outre Rhin (tentatives de coups d'Etats et mouvements révolutionnaires au sein de la jeune République ; refus de l'idée de défaite par de nombreux Allemands avec l'avènement du mythe du "coup de poignard dans le dos" ; "brutalisation" de la société liée au retour des anciens combattants...) ou encore une éventuelle incapacité économique de l'Allemagne pour faire face aux demandes de réparations.

Quoi qu'il en soit, dans ce contexte, le discours de Poincaré peut, à bien des égards, être vu comme un prolongement de la "culture de guerre" : le gouvernement français élabora à nouveau un discours et une attitude visant à mobiliser les forces et les esprits face à l'ennemi. En effet, le choix des mots, la force des symboles, que ce soit le lieu (proche de l'ancien front) ou la commémoration des disparus contribuent à donner un poids très lourd à ses propos : les morts et le souvenir du conflit sont convoqués pour légitimer une intervention qui, dès lors, nous est présentée comme une réponse allant de soi face aux provocations allemandes.

Certes, cette occupation a pu être considérée un temps comme un succès : paiements et livraisons reprirent ... avant que différents plans ne les allègent (1924 plan Dawes, 1929 plan Young) puis ne les annule (1932).

A la suite de cette étude, on souhaite que les élèves aient perçu le fait que l'idée de "sortie de guerre" est à questionner. En fait, les sorties de guerre sont différentes en fonction du pays et du contexte. La "démobilisation culturelle" ne se fait pas partout selon les mêmes temporalités et modalités. Et comme le montre le cas français, les retours en arrière du discours sont possibles : tout est fonction du contexte. Au bout du compte, la Première Guerre mondiale ne s'est peut être pas vraiment achevé en 1918.

Prolongements

Bilan

En guise de conclusion, je proposerai deux réflexions :

Le document vidéo est produit par la société Pathé. On sait que les dirigeants de cette firme avaient travaillé main dans la main avec le Service Cinématographique des Armées pendant la Première Guerre, relayant ainsi le souci de mobilisation des esprits des autorités française. Or cinq années ont passé. Et on peut être surpris par le ton très partisan du film : une fois de plus le discours des autorités est très bien relayé. Deux hypothèses face à cela : Pathé est-elle représentative d'une intériorisation de la "culture de guerre", confirmant ainsi les propos de certains historiens qui tendent à souligner que cette posture n'était pas uniquement phénomène descendant (des autorités vers la population) mais au contraire un processus complexe dans lequel les adhésions aux discours officiels étaient légion ? Ou doit-on y voir l'expression de liens non institutionnels mais malgré tout très forts entre cette firme cinématographique et le gouvernement ? Le manque de temps m'a empêché de creuser cette question.

Ensuite, je pense qu'en conclusion, le professeur peut prendre le temps d'une comparaison avec l'expérience allemande de la "sortie de guerre". Rappelons tout d'abord la situation particulière de ce pays marquée par :

  • une ère d'instabilité politique sans précédent (faite de révolutions, soulèvements communistes, coups d'état, prolongation du blocus alimentaire et d'une véritable atmosphère de guerre civile)
  • l'absence de combat sur le sol allemand qui, combinée à l'idée du "coup de poignard dans le dos" amena à la conclusion que la défaite n'était pas le fait de l'armée mais de la jeune république
  • le sentiment d'humiliation lié à la ratification du Traité de Versailles et l'immense déception du fait de la différence entre les termes de l'armistice, définis notamment par Wilson, et le contenu du Traité.

Ainsi en Allemagne, l'après 1918 fut-il marqué par l'accentuation d'un discours social donnant sens à la guerre, et tendant à faire des années 1920 des années de continuation de la guerre. Les mots employés dans les discours étaient comparables à l'idée de "culture de guerre".

On a pu en effet assister à une floraison de nombreux témoignages allemands faisant de l'occupation française de 1923 une continuation de la Première Guerre : pour de certains Allemands, l'occupation de la Ruhr et de la Rhénanie ne fut rien d'autre que la continuation de la grande guerre sur leur sol, une représentation de la guerre prolongée dans la paix et a pu être présentée comme une bataille décisive de la guerre qui n'avait pas cessé.

Tel est le cas d'un article écrit par Werner Best, 20 ans en 1923, pour l'éditorial de son journal étudiant ainsi que dans un tract de sa corporation :

"Camarades, c'est de nouveau la guerre. L'ennemi est au coeur de l'Allemagne. Chaque Français, chaque Belge est notre ennemi, membre d'un peuple qui s'est placé hors de tout droit et de toute moralité. Tout Allemand qui leur apporte un quelconque soutien, les tolère dans sa maison, les traite également, tombera sous le coup de la vengeance". (...) "Nous voici confronté à un ambitieux plan français d'extermination. (...)Résistance et combat ou anéantissement sans merci. Pour nous plus que jamais une seule chose vaut : être prêt. Les défaitistes doivent passer devant un tribunal de guerre ou tomber sous le coup de la vengeance car ils poignardent dans le dos notre front combattant occidental. Le 4 février les Français sont entrés en Bade. Leur but est de partager l'Allemagne en trois parties. Une la plus grande possible à l'ouest sous protectorat français, un sud influencé par la France et enfin un reste prussien destiné aux appétits des Polonais. Le dénouement de la guerre mondiale a lieu aujourd'hui. Il s'agit d'y lancer nos dernières forces physique mais plus encore morales."

Certes, tous les Allemands n'étaient pas des militants et tous n'adhérèrent pas à ce point de vue. Mais un noyau important, lié aux milieux nationalistes, s'interrogea sur les formes d'action possibles afin de relever le pays au sein de la république de Weimar. Cet état d'esprit est une des conséquences directes de la persistance de la culture de guerre chez les jeunes générations marquées du sceau de la guerre et d'une "brutalisation" des esprits. Par là même, cette persistance d'une culture de guerre bien en aval de la fin officielle des combats, amène à questionner la notion de "sortie de guerre".

Précisons que la quasi-totalité des membres de l'administration nazie étaient issus de cette génération d'Allemands élevés dans une culture de guerre omniprésente et ayant baigné dans ce climat de violence. En l'occurrence, Werner Best fut, par la suite, l'adjoint de Heydrich, chef de la gestapo...

Bibliographie

Les Collections de l'Histoire n° 21 : "1914-1918, la grande guerre", Paris, Société d'Editions scientifiques, oct 2003.

S. Audoin-Rouzeau, J. J. Becker (dir.), Encyclopédie de la Grande Guerre, 1914-1918 : histoire et culture, Paris, Bayard, 2004.

G. L. Mosse, De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, Paris, Hachette, 1999.

A. Prost et J Winter, Penser la Grande Guerre, Un essai d'historiographie, Paris, Editions du Seuil, 2004.

S. Audoin-Rouzeau, C Prochasson (dir.), Sortir de la Grande Guerre. Le monde et l'après 1918, Paris, Editions Tallandier, 2008.

B. Cabanes, La Victoire endeuillée : la sortie de guerre des soldats français, 1918-1920, Paris, Editions du Seuil, 2004.

A. Becker, Les monuments aux morts : patrimoine et mémoire de la Grande Guerre, Paris, Errance, 1988.

A. Prost, Les Anciens combattants et la société française, 1918-1939, Paris, Presses de la FNSP, 1977.

S. Jeannesson, Poincaré, la France et la Ruhr (1922-1924). Histoire d'une occupation. Presses Universitaires de Strasbourg, 1998.

G. Krumeich "Hitler se souviendra de la Ruhr" in L'Histoire n° 281, novembre 2003.

C. Ingrao, Le nazisme en guerre (conférence sur disque compact), Paris, De Vive Voix, 2003.

B. Cabanes, É. Husson (dir.), Les Sociétés en guerre, 1911-1946, Paris, Armand Colin, 2003.