parcours pédagogique

Entretien avec Hannah Arendt : Libéralisme, République et liberté

Benoît Casen - professeur agrégé de Philosophie

Présentation

A travers l'étude de deux extraits vidéo d'une interview d'Hannah Arendt et d'un texte de Jean-Jacques Rousseau, on réfléchit à ce qui perpétue ou au contraire détruit la liberté au sein des républiques libérales.

Place dans le programme

Rappel : les notions traitées ne sont pas véritablement cloisonnées et hermétiques les unes aux autres dès lors que c'est par l'étude de leur rapports et l'analyse des problèmes associés à ces rapports que prend sens l'interrogation philosophique.

Cependant, on peut spécifier la nature des notions impliquées par les problèmes traités :

  • Dans le cadre d'une analyse des notions de société et de loi ; plus spécifiquement : le problème associé à l'unité du corps de la société (partie 1)
  • Dans le cadre d'une réflexion sur la morale, dans son rapport à la liberté et à la violence ; ou bien dans le cadre d'une réflexion sur la culture, pensée comme formation tendant à l'acquisition d'une autonomie morale et politique (partie 2)

Partie 1 : Liberté, loi et unité de la communauté politique

Dans le cadre d'une analyse des notions de société et de loi ; plus spécifiquement : le problème associé à l'unité du corps de la société.

Problématiques

Comment faut-il concevoir le moyen par lequel une pluralité d'hommes d'origine, d'héritage, de langue et de sol distincts peut être conciliable avec le maintien de l'unité d'un Etat ?

Si le nationalisme a pu occasionner les pires catastrophes historiques, faut-il, pour autant, se débarrasser de la référence à l'idée de nation pour penser le politique ? Faut-il, de même, invalider le processus politique par lequel on donne à certains hommes (un seul, plusieurs, ou tous) le pouvoir, sous le prétexte que l'on prend ainsi le risque de la dictature ?

Objectifs pédagogiques

Il est, dans ce cadre problématique et conceptuel, intéressant de faire réfléchir les élèves autour de la question du rapport entre maintien de l' ordre dans l'Etat, loi et liberté .

Ce sera l'occasion de distinguer les notions de souveraineté et de gouvernement, les notions de pouvoir et celle de puissance, le concept d' autorité et celui de domination .

Démarche – déroulement

Il ne peut être véritablement question de prescrire l'organisation d'une séquence de cours en philosophie, dans la mesure où l'ordonnancement d'un cours dans cette discipline reste à l'entière discrétion du professeur qui doit pouvoir juger du caractère pertinent et adéquat des activités qu'il propose, pour accéder à l'intelligibilité de la réflexion et à la saisie de la dimension philosophique du problème traité.

Il est néanmoins possible de commencer par lire l'extrait canonique de La Lettre sur la montagne de Rousseau, d'en dégager les concepts et la logique principale afin de préciser le type de difficultés que l'on peut attacher au problème de la liberté des hommes au sein des sociétés.

Activités

Etude du texte de Jean-Jacques Rousseau

«On a beau vouloir confondre l'indépendance et la liberté. Ces deux choses sont si différentes que même elles s'excluent mutuellement. Quand chacun fait ce qu'il lui plaît, on fait souvent ce qui déplaît à d'autres, et cela ne s'appelle pas un état libre. La liberté consiste moins à faire sa volonté qu'à n'être pas soumis à celle d'autrui ; elle consiste encore à ne pas soumettre la volonté d'autrui à la nôtre. Quiconque est maître ne peut être libre et régner c'est obéir [...]. Je ne connais de volonté vraiment libre que celle à laquelle nul n'a droit d'opposer de la résistance ; dans la liberté commune nul n'a droit de faire ce que la liberté d'un autre lui interdit, et la vraie liberté n'est jamais destructive d'elle-même. Ainsi la liberté sans la justice est une véritable contradiction ; car comme qu'on s'y prenne tout gêne dans l'exécution d'une volonté désordonnée.

Il n'y a donc point de liberté sans Lois, ni [là] où quelqu'un est au dessus des Lois : dans l'état même de nature, l'homme n'est libre qu'à la faveur de la loi naturelle qui commande à tous. Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas : il a des chefs et non pas des maîtres ; il obéit aux Lois, mais il n'obéit qu'aux Lois et c'est par la force des Lois qu'il n'obéit pas aux hommes.

Toutes les barrières qu'on donne dans les républiques au pouvoir des magistrats [1], ne sont établies que pour garantir de leurs atteintes l'enceinte sacré des Lois : ils en sont les Ministres non les arbitres, ils doivent les garder non les enfreindre. Un peuple est libre, quelque forme qu'ait son gouvernement, quand dans celui qui le gouverne il ne voit point l'homme, mais l'organe de la Loi. En un mot, la liberté suit toujours le sort des Lois, elle règne ou périt avec elles, je ne sache rien de plus certain.

Vous avez des Lois bonnes et sages, soit en elles-mêmes, soit par cela seul que ce sont des Lois. Toute condition imposée à chacun par tous ne peut être onéreuse à personne, et la pire des Lois vaut encore mieux que le meilleur des maîtres ; car tout maître a des préférences, et la Loi n'en a jamais. »

[1] Attention, au XVIIIe siècle, ce terme désigne ceux qui gouvernent et non seulement les juges.

Rousseau, Lettres écrites de la Montagne, Huitième lettre, Naigeon.

Questions sur le premier paragraphe :

Comment Rousseau distingue-t-il indépendance et liberté ? Pourquoi s'opposent-elles selon lui ?

Quelle est, dès lors, la condition de l'établissement d'une véritable liberté selon lui ?

Questions sur le deuxième paragraphe :

Recensez les différentes distinctions conceptuelles utilisées ici par Rousseau pour construire son raisonnement.

Que cherche-t-il à établir dans ce paragraphe ?

Questions sur le troisième paragraphe :

Quel doit être le rapport entre les hommes et les lois selon Rousseau ?

Pourquoi le type de gouvernement n'est pas en cause ici ?

Questions sur le quatrième paragraphe :

De quoi les lois nous protègent-elles ?

Etude de l'extrait vidéo d'Hannah Arendt, sur la Constitution des Etats-Unis

 Hannah Arendt sur la Constitution des Etats-Unis

Hannah Arendt sur la Constitution des Etats-Unis

Au cours de cet entretien réalisé un an avant son décès, Hannah Arendt explique les spécificités des systèmes politiques totalitaires.

06 juil 1974
02m 25s
Fiche (06301)

On peut, en particulier, relever la phrase suivante :

« Nous pouvons donc dire, que dans ce système politique, c'est la loi qui règne, et non pas les hommes. »

Il est clair que nous trouvons dans ce propos une référence très forte et directe à la philosophie politique de Rousseau, dont un des apports les plus puissants a consisté à articuler de manière rationnelle l'unité d'un Etat, la constitution ou la loi, et la liberté des membres de la communauté.

Qu'est-ce que les Européens ont des difficultés à comprendre, selon Hannah Arendt, et pourquoi ?

En quel sens peut-on dire que les Etats-Unis d'Amérique réalisent, mieux que ne le font les Etats européens, dont la France, les principes de philosophie politique de Rousseau ?

Ainsi, il est aisé de comprendre que l'unité des Etats européens est plus fragile qu'elle ne l'est pour les Etats-Unis, puisqu'elle repose sur l'unité nationale – unité qui suppose l'accord des volontés, et peut subir leur désaccord. Si la composition de la société peut mettre en péril l'unité de l'Etat, c'est donc parce que cette unité n'est pas fondée par une Constitution qui serait le socle sacré de cet Etat.

La République française protège donc bien les citoyens de toute servitude en érigeant la loi au sommet du pouvoir politique - les hommes politiques étant au service de l'Etat, et non l'inverse ; mais elle laisse ouverte la question de la fracture de la société, et par là le danger de la division de l'Etat - puisque ce qui assure son unité est la nation historique, les constitutions pouvant faire l'objet d'une refondation.

Sommes-nous Français parce que nous sommes citoyens du même Etat, ou parce que nous appartenons à la nation française ? On comprend mieux où s'originent les nombreux débats actuels sur cette question.

Il va, de plus, de soi que l'intérêt de cet extrait réside dans la dialectique mise en place entre l'intégration des différences (de culture, de langue, ethniques, etc.) et le maintien de l'unité de l'Etat.

Partie 2 : Héritage culturel, idéologie et esprit critique

Dans le cadre d'une réflexion sur la morale, dans son rapport à la liberté et à la violence ; ou bien dans le cadre d'une réflexion sur la culture, pensée comme formation tendant à l'acquisition d'une autonomie morale et politique.

Problématiques

Le principe de la république, tel qu'il est conçu chez Rousseau, exige une culture et une éducation suffisante des sujets membres de l'Etat. L'existence et la vie d'un véritable bien commun implique, en effet, une culture partagée, et une éducation nécessaire à la compréhension des caractéristiques et de la logique propre à toute république. On peut dès lors se demander jusqu'à quel point la difficulté à constituer une culture commune empêche le maintien de cet ordre politique ? Si la république suppose l'éducation, l'échec d'une telle éducation est-il nécessairement synonyme de disparition de la république ?

Une difficulté se présente néanmoins : la construction d'une culture politique commune se distingue-t-elle véritablement de ce que l'on peut appeler une idéologie ? En particulier, si la vie commune doit rendre possible l'action politique en vue de la construction d'un avenir pour la communauté, sur quelle base idéologique doit-on construire la représentation de l'avenir que l'on cherche à se donner ? Corrélativement, en l'absence d'un tel partage des représentations, les sujets d'une république ne sont-ils pas nécessairement déterminés à éprouver la crainte d'un avenir qu'ils ne parviennent pas à penser, et dont l'infinité des possibilités se présentant à l'esprit ne peut être que source d'angoisse ?

Le libéralisme, entendu comme l'absence de référence ultime et absolue venant valider nos choix pratiques, nos croyances, et les décisions que nous prenons, ne porte-t-il pas en lui le risque d'une violence ? Cette question se justifie de l'exclusion, loin de cette liberté critique, de tous ceux qui n'auraient pas le courage, la force ou les moyens intellectuels d'investir cette liberté. Les mouvements de réaction intégristes pouvant être interprétés comme les symptômes de ce recul devant l'abyme de la liberté, ne sont-ils pas, en effet, les fruits du mouvement de sécularisation libérale de l'Occident ?

Objectifs pédagogiques

  • Donner accès aux principes généraux de la tradition philosophique des Lumières.
  • Montrer comment l'on peut fonder l'objectif d'autonomie morale dans la raison, et dès lors en étendre le modèle à tous les hommes.
  • Soulever et définir la question du processus de sécularisation des sociétés occidentales.
  • Définir et distinguer les notions de tradition et de traditionalisme.

Démarche – déroulement

Là encore, il ne peut être véritablement question de prescrire l'organisation d'une séquence de cours en philosophie, dans la mesure où l'ordonnancement d'un cours dans cette discipline reste à l'entière discrétion du professeur qui doit pouvoir juger du caractère pertinent et adéquat des activités qu'il propose, pour accéder à l'intelligibilité de la réflexion et à la saisie de la dimension philosophique du problème traité.

Cependant, on peut commencer par un visionnage de l'extrait ; il est même préférable de le visionner deux fois, de telle sorte que les élèves puissent successivement en avoir une intelligence globale puis prendre des notes des détails du propos.

Il est ensuite possible de leur distribuer aux élèves le questionnaire ci-dessous.

Activité

Etude de l'extrait vidéo d'Hannah Arendt, sur la liberté

 Hannah Arendt sur la liberté

Hannah Arendt sur la liberté

Au cours de cet entretien réalisé un an avant son décès, Hannah Arendt explique les spécificités des systèmes politiques totalitaires.

06 juil 1974
04m 07s
Fiche (06300)

En quel sens et pourquoi peut-on affirmer que la politique se fixe naturellement des objectifs « illimités » ?

En quel sens le libéralisme prescrit-il une manière de penser le politique qui limite ses objectifs ?

Que peut-on comprendre de l'affirmation d'Hannah Arendt selon laquelle sa philosophie politique ne peut se résumer à un terme en « isme » ? Quel est l'enjeu d'une telle possibilité ?

Comment interpréter la citation de René Char selon laquelle « notre héritage n'est précédé [garanti] par aucun testament » ?

En quoi la liberté de l'exercice de la pensée peut-elle être source de crainte, ou d'effroi ?

La liberté dans l'exercice de la pensée est-elle limitée à certains hommes selon Arendt ? En quoi consiste-t-elle précisément ?

Pourquoi la liberté de la réflexion politique ne constitue-t-elle pas un danger politique selon Hannah Arendt ?

Conclusion

Ces extraits d'entretien sont donc particulièrement d'actualité - Hannah Arendt ayant bien situé la nature des problématiques qui allaient se présenter à l'Occident. En particulier, le régime politique républicain est un acquis historique qui ne peut se contenter de faire tradition ; en Europe, la république exige, pour être démocratique, un travail toujours recommencé d'éducation à l'esprit critique qui en est le moteur et la condition.

En effet, si le régime républicain rend possible la liberté, il la suppose à la fois : les hommes ne peuvent être protégés de l'arbitraire de la domination d'autres hommes qu'à la condition qu'ils aient le courage dont leur autonomie dépend. Arendt, reprenant la philosophie de Kant, montre que s'il est plus facile et moins effrayant de se soumettre à une tradition de servitude, la situation contemporaine n'exige rien de moins que la capacité à interroger sans cesse avec sa raison les idées et les principes dont on peut vouloir se réclamer. La tradition n'est un danger pour une communauté que lorsque celle-ci s'y identifie sans réfléchir. Ainsi, la réflexion ou la pensée suffisent à elles seules à se protéger de toute servitude sans pour autant se perdre dans un présent sans racines. Se savoir libre n'équivaut ni à se croire sans histoire ni à en absolutiser les termes. C'est la logique d'un héritage qui pour n'« être précédé par aucun testament », comme l'affirme René Char, n'en suppose pas moins la reprise critique.

En somme, Hannah Arendt n'affirme rien d'autre que ceci : la seule manière de se protéger du totalitarisme, ce n'est pas de nier son histoire et sa culture, mais ce n'est pas non plus d'accepter de s'identifier sans réflexion à une tradition rassurante qui donne à chacun sa place et son destin ; la seule voie, c'est de lutter contre notre propre disposition à la crainte que génère la liberté dans l'exercice de la pensée.

Bibliographie succincte

  • Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem, Gallimard, Quarto, Paris, 2002.
  • Hannah Arendt, L'Humaine condition, Gallimard, Quarto, Paris, 2012.
  • Annabel Herzog (coord.), Hannah Arendt, Totalitarisme et banalité du mal, PUF, Débats philosophiques, Paris, 2011.
  • Kant, Qu'est-ce que les Lumières ?, GF, Paris, 1991.
  • Kant, Critique de la faculté de juger, « Paragraphe 40 : Du goût comme une sorte de sensus communis. », Trad. Alain Renaut, Aubier, Bibliothèque philosophique, Paris, 1995.
  • Rousseau, Lettres écrites de la montagne, L'âge d'homme, 2008.