Patrimoine : Félix Arnaudin photographe de la Haute Landes

18 janvier 2015
03m 21s
Réf. 00920

Notice

Résumé :
A la rencontre de Felix ARNAUDIN photographe et poète du 19ème et 20ème siècle natif de Labouheyre.
Il consacra sa vie à immortaliser les paysages et les traditions de la Haute Lande. Sa maison natale est aujourd'hui devenue la maison de la photographie. Des écoliers s'initient à cet art et y exposent leurs clichés  Actuellement des artistes  en résidence, après avoir séjourné trois mois dans la Haute Lande, exposent  dans la vieille église de Mérignac.
Date de diffusion :
18 janvier 2015
Source :

Éclairage

Né en 1844 et mort à Labouheyre en 1921, sans descendance, pensant que le travail de toute sa vie aurait été vain, Félix Arnaudin écrit : « La pensée d’un livre à faire sur notre ancienne Lande n’a jamais cessé de remplir mon esprit ; et l’amour passionné, presque maladif, que, dès le premier âge, je nourrissais pour elle, m’aurait peut-être permis d’en mener quelques parties à bonne fin. Maintenant mon temps est accompli…

Réfugié dans le deuil de mon pauvre rêve, inconsolable de n’avoir pu le réaliser, je m’en vais de la vie avec une inexprimable amertume qui assombrit les derniers jours qui me sont encore laissés… » (1).

Et pourtant son oeuvre est immense et unique en son genre. Dans une démarche ethnographique tout à fait novatrice pour l'époque, il lègue à la Grande Lande (2) une étude exceptionnellement riche à l'échelle d'un micro-pays. Un travail foisonnant d'informations auquel il consacre toute sa vie, toutes ses forces.

Appartenant à une famille de petits propriétaires, il s'attache à décrire les éléments d’une mutation sociale et économique majeure affectant son territoire, le passage du système ancestral fondé sur l’agropastoralisme à la sylviculture.

N’ayant  pas  besoin de travailler, il consacre presque entièrement le revenu de quelques métairies à sa mission, qui l'amène à aborder plusieurs champs de recherche. Il laisse ainsi, entre autres, de magnifiques carnets de chasse mentionnant les infinies ressources d’une lande giboyeuse, bien différente de celle que nous connaissons aujourd’hui ; de celle qu'immortalisent justement les artistes en résidence qui exposent à Mérignac, près d'un siècle après sa mort...

D’Onesse à Belin, de Cazaux à Roquefort, pendant près de soixante ans, il parcourt, à pied ou à vélo (19 338 kilomètres de 1895 à 1920) toute la Grande Lande et le Pays de Born. Il "collecte", relève tout, dans les détails les plus insignifiants, photographie surtout, et sauve ainsi de l’oubli un immense patrimoine, celui d'une partie de la Gascogne qui parle encore sa langue : des centaines de contes, proverbes et devinettes, des chants populaires et des éléments de la vie quotidienne rassemblés dans ses "Grandes Notes", admirables, où une indicible poésie sublime les données de ses informateurs. Il rédige également un glossaire gascon-français et aborde l’histoire locale en étudiant notamment la "Coutume de Labouheyre" dans sa version originale (latin et gascon).

Une correspondance avec les plus grands savants de l'époque en matière d’ethnologie et de linguistique – près de 600 lettres – rendent compte, en outre, de son ouverture d’esprit, de sa curiosité et de son souci de respecter la rigueur scientifique qui sied à une telle entreprise. Il se confie enfin dans son « journal », où il évoque sa famille, ses chiens, ses parties de chasse ou ses amours impossibles avec Marie, la servante de ses parents.

Or, ce qu'il avait tant espéré se réalise quand, après de nombreuses péripéties, le conseil scientifique du Parc naturel régional des Landes de Gascogne décide, en 1991, sous la houlette de François Lalanne, d'éditer ses oeuvres complètes. Une aventure longue, complexe, dont il est rendu compte dans l'introduction du tome 9, le dernier de la belle publication réalisée entre 1994 et 2007 par le Parc naturel et les éditions Confluences.

Dynamisés par le succès de cette parution, les responsables du Musée d'Aquitaine, à Bordeaux, détenteurs des fonds photographiques Arnaudin, décident alors d'exhumer, nettoyer et présenter une très grande sélection de clichés jusque là inconnus du public bien après que, à Labouheyre, on eut transformé la modeste maison du "folkloriste" en "Maison de la photographie" accueillant depuis 2001 des expositions aussi originales que variées (3).

Quelle revanche ! Lui qui pensait avoir échoué dans sa démarche, lui qui n'avait guère foi en l'évolution du monde, se démarquant progressivement de ses contemporains qui l'affublaient du sobriquet humiliant de pèc (4). Voici qu'en 2015 le musée bordelais magnifie son travail photographique dans une grande exposition et que, dans cette mouvance, l'école de son propre village initie un travail sur la photographie avec des enfants. Il fait école, il est devenu un "repère".

Les initiatives prises par le corps enseignant de Labouheyre, en collaboration avec la mairie, autour et à partir de son travail constituent bien, en effet, un écho lointain à sa propre démarche. Paysages envisagés, voilà un programme qui lui aurait plu ! Lui qui a tant travaillé ses images, mettant déjà en scène ses personnages, créant, composant et recomposant les décors. Précurseur de Photoshop, en somme... Comme aurait plu d'ailleurs à Louis Boyrie, de Pissos, concepteur de l'ensemble monumental qui réunit la mairie et l'école, le malicieux montage fait par les enfants, mettant en exergue, au crayon feutre, les détails architecturaux des bâtiments communaux.

Pour l'artiste en résidence comme pour l'écolier, tout est effectivement " question de regard". Et la personnalité de chacun de s'exprimer selon l'angle d'approche du sujet. Mais - à y regarder justement de près - on relève un point commun aux oeuvres des grands et des petits, inspirés certainement par la propre sensibilité du maître : inconsciemment ou non, tous ont cherché à capter dans leur objectif la béance des espaces, pérennes dans ces les Landes réinventées ; à travers le contraste entre l'ostalet (5) du Monge et la forêt de gratte-ciel new-yorkais par exemple, à travers les plans pris au bord de l'autoroute qui troue les grandes "vastités" (6) qui fascinaient tant le photographe bouheyrot aimant à rappeler qu' " il n'est de grand que le ciel et la terre"...


 (1) À plusieurs reprises, reviennent dans l'oeuvre de Félix Arnaudin, comme un leitmotiv, le regret de ne pas avoir assez de temps pour accomplir sa tâche. Voir, par exemple, Oeuvres complètes, tome VIII, p. 507.

(2) Le terme est conçu par Félix Arnaudin lui-même qui précise que « on l’appelait la Grande Lande parce que c’était la partie de la Lande où les villages s’éloignaient le plus ». Oeuvres complètes, tome VII, p. 553.

(3) Ce petit centre culturel est labellisé "Maison des illustres" depuis 2012.

(4) Mot gascon désignant quelqu'un de fou ou, pour le moins, original.

(5) Forme diminutive de ostau, "maison", en gascon.

(6) Terme récurrent chez Arnaudin pour traduire l'immensité de la Lande.
Bénédicte Boyrie-Fénié