Ici et maintenant

27 novembre 1980
21m 41s
Réf. 00236

Notice

Résumé :
À l'occasion de la parution de son livre Ici et maintenant, François Mitterrand, dans le cadre de l'émission C'est à lire, évoque, devant Luce Perrot et Jean-Marie Cavada, ses pensées sur la politique étrangère de la France, les droits de l'homme, et l'attitude "monarchique" de Valéry Giscard d'Estaing.
Type de média :
Date de diffusion :
27 novembre 1980
Source :
FR3 (Collection: Soir 3 )

Éclairage

À quelques mois de l'élection présidentielle d'avril-mai 1981, François Mitterrand fait paraître chez Fayard début novembre 1980, Ici et maintenant, fruit d'un dialogue estival avec le journaliste Guy Claisse, alors chef du service politique du Matin de Paris.

Cet automne 1980, les choses s'accélèrent. Le 19 octobre Michel Rocard, depuis sa mairie de Conflans-Sainte-Honorine, déclare qu'il entend proposer sa candidature pour l'élection présidentielle aux instances du Parti socialiste, tout en envisageant de la retirer si François Mitterrand présentait la sienne. De fait ces instances, réunies le 8 novembre à l'Assemblée nationale, font état de deux lettres d'intention de candidature, respectivement du 3 et du 5 novembre, reçues de François Mitterrand et de Michel Rocard. Le jour même, Michel Rocard se retire. [1]

Aussi quand le 27 novembre, en prolongation du journal télévisé Soir 3, FR3 diffuse un numéro spécial de C'est à lire consacré à Ici et maintenant, François Mitterrand, qui reçoit à cette occasion chez lui, rue de Bièvre à Paris, dans sa bibliothèque [2], les journalistes Luce Perrot et Jean Marie Cavada, est de fait candidat à l'élection présidentielle de 1981. Le congrès de Créteil du Parti socialiste fin janvier 1981 ne fera que l'officialiser.

Dans ce contexte, Ici et maintenant, en fixant le cadre d'un véritable projet (présidentiel ?), permet à François Mitterrand, sans sacrifier la qualité littéraire de l'ouvrage, de bien faire comprendre où il en est et où il veut aller, par-delà les dangers du monde bipolaire et les échecs de la France giscardienne. Le livre témoigne de ce que l'homme paraît prêt à affronter les uns et à surmonter les autres.

Ici ? et maintenant ? C'est donc qu'il y a un ailleurs, et c'est donc qu'il y a un avant et un après : le 10 mai 1981 François Mitterrand sera élu quatrième président de la Ve République.

[1] Georges Marchais pour le PCF avait fait acte de candidature le 12 octobre 1980 ; l'humoriste Coluche l'avait fait le 30 octobre depuis le Théâtre du Gymnase, temporairement il est vrai ; Jacques Chirac, maire de Paris, le fera le 3 février 1981 ; et il faudra attendre le 2 mars pour que Valéry Giscard d'Estaing, président en exercice, se déclare candidat à un deuxième mandat.
[2] Une partie de cette bibliothèque a été donnée par François Mitterrand à la médiathèque Jean Jaurès de Nevers (Nièvre) où elle a rejoint un fonds François Mitterrand constitué en 1990 par les ouvrages reçus en cadeau par le président de la république depuis son élection en 1981.
Philippe Babé

Transcription

(Musique)
Présentateur
En supplément donc à Soir 3 un C’est à lire spécial, Luce Perrot et Jean-Marie Cavada s’entretiennent avec François Mitterrand du livre que vient de publier le Premier Secrétaire du PS, Ici et maintenant, un ouvrage écrit après des entretiens avec notre confrère Guy Claisse. Il s’agit d’un entretien de réflexion politique et littéraire sur l’ouvrage de François Mitterrand, comme nous l’avions fait il y a quelques semaines lors de la publication du livre de Jean-Jacques Servan-Schreiber.
Jean-Marie Cavada
Vous regardez une édition exceptionnelle en effet de I, qui est consacré ce soir au livre de Monsieur François Mitterrand. Il s’agit de Ici et maintenant, 304 pages d’un récit de conversation dans une première forme, qui a été enregistré avec notre confrère Guy Claisse et qui, ensuite, a été complètement réécrit par Monsieur Mitterrand. Le premier des services qu’on puisse vous rendre, évidemment, c’est d’abord, pour vous donner le goût de lire, d’expliquer comment est construit ce livre, ce que nous en ressentons et ce qu’il contient. Luce Perrot.
Luce Perrot
Oui, sept chapitres au cours desquels François Mitterrand nous donne ses clefs pour comprendre la rupture de l’Union de la Gauche, au cours desquels il analyse ce qu’il appelle la France Giscardienne et la monarchie de Giscard. Il brosse un tableau aussi de la France contemporaine, un tableau, une France triste et grise. Et François Mitterrand, en 40 pages, consacre à la politique étrangère toute sa réflexion. Il parle aussi de cette crise grave qui, chaque jour, chaque fois, nous rapproche un peu plus de la guerre. Ici et maintenant, c’est à la fois le livre d’un historien, c’est aussi le livre d’un analyste, d’un polémiste et celui d’un véritable écrivain. Ce livre, peut être, à cause de la forme choisie, le dialogue, comme vous l’expliquez, est d’une écriture un peu plus sobre que celle des précédents. J’ai aimé la causticité, les formules lapidaires, mais aussi les quelques pages très poétiques consacrées à une enfance campagnarde. Pourtant le véritable intérêt de ce livre, c’est, je crois, l’homme que l’on découvre au récit des événements. Un homme déterminé, offensif, proche des gens et qui se montre riche d’une très longue expérience.
Jean-Marie Cavada
Eh bien, avec un tableau pareil, ça va être difficile de se défendre. Alors, Monsieur Mitterrand, la première chose qui est tout à fait frappante, c’est tout ce qui concerne la politique étrangère qui est vraiment là à un niveau de réflexion, je dirais, du niveau de l’État. Je me servirais, si vous me le permettez Monsieur Mitterrand, de la citation que nous avons puisé dans Jaurès et qui dit ceci : Des avantages politiques et stratégiques d’une part et d’autre part le régime intérieur de l’État auquel on s’allie sont deux notions inséparables. Voulez-vous dire par là, si vous pouviez prendre à votre compte cette citation, qu’il doit y avoir une moralité de la politique étrangère en-dehors des intérêts immédiats de la France ?
François Mitterrand
Je crois que oui. Difficile question quand même. Quand je vois par exemple l’Union Soviétique entamer des relations diplomatiques tout aussitôt après les coups d’État militaire en Grèce, ou bien au Chili, ou bien en Argentine. Lorsque je demande pour la France que l’on rompe les relations diplomatiques avec tel ou tel État, dont le comportement au regard des droits de l’homme par exemple est proprement intolérable, j’ai toujours quelqu’un qui me dit, et souvent des gens que j’estime : Ce n’est pas une façon de faire. Ce n’est pas une façon de faire, un État a des intérêts. Les Français ont des intérêts. Il est impossible de ruiner ces intérêts simplement pour un objectif de caractère idéal qui, au demeurant, sera sans conséquence, car la France n’est pas seule au monde et ceux que vous condamnez trouveront toujours des partenaires. Donc, je suis sensible à cet argument, et pourtant, il me semble qu’au moins, de temps à autre, la valeur des symboles, les gestes significatifs, c’est quand même nécessaire. C’est pourquoi j’avais demandé par exemple la rupture des relations diplomatiques avec le Chili. On m’a opposé ces mêmes arguments. Et même, au cours des négociations sur l’actualisation du programme commun, je me souviens d’avoir proposé à nos partenaires, qui l’ont refusé. Ils étaient plus réaliste que moi sans doute. Disons simplement que j’ai conscience que ce réalisme-là doit à un moment donné trouver sa limite. Il faut pouvoir parler aux peuples au pluriel, pouvoir parler à la conscience humaine. Je sais bien que ce n’est pas le pain quotidien de la politique.
Jean-Marie Cavada
Monsieur Mitterrand, vous répondiez à Guy Claisse qui vous posait cette question dans votre livre : Qu’auriez-vous dit à Brejnev à Varsovie, réponse, je n’y serais pas allé. Alors, Guy Claisse vous dit : Il faut bien que quelqu’un commence à discuter, et vous lui répondiez avec une certaine sècheresse : Il faut bien que quelqu’un commence à résister. Moi j’ai le sentiment que ça n’est pas une proposition opposée au fait de discuter mais une proposition très complémentaire. Est-ce que je me trompe ?
François Mitterrand
C’est assez juste. C’est assez juste. Je suis un de ceux qui, en France, considèrent qu’entretenir des relations d’amitié avec le peuple russe, tout le monde est d’accord, avec l’État Soviétique, fait partie des données constantes et permanentes de la diplomatie française. Quand je dis constantes et permanentes, je vais donc au-delà du système communiste de l’Union Soviétique, du système proprement soviétique ; et à travers les temps, la théorie de l’allié oriental, la politique des plus grands hommes de l’histoire de France a toujours tendu à disposer à l’autre bout de l’Europe d’un allié puissant ; et en ce sens, moi, je partage tout à fait ce point de vue. Je ne suis donc pas en situation psychologique d’avoir à considérer l’Union Soviétique comme un adversaire, j’aimerais le considérer comme un ami. Mais quel est également, comme on le disait tout à l’heure, le point limite ? Le point  limite, c’est que ce partenaire ne doit pas se croire tout permis. Et s’il se croit permis l’intervention comme il l’a fait en Afghanistan, qui consiste tout simplement à une manifestation d’impérialisme, d’expansionnisme et d’impérialisme par les moyens les plus insupportables, celui de la force militaire et de l’oppression, alors il faut savoir dire non. Je pense qu’un certain nombre d’actes des grandes puissances, c’était le cas des Etats-Unis d’Amérique au Cambodge, au Vietnam, comme c’est le cas aussi encore dans certains cas d’Amérique centrale il faut, même si nous sommes les amis des Américains, il faut savoir dire non. Car un traité d’amitié et une politique d’amitié ne sont pas véritablement compatibles avec une politique de faiblesse. Donc, il faut savoir discuter mais il faut savoir résister.
Jean-Marie Cavada
Monsieur Mitterrand, si l’on a du coeur pour conduire la politique extérieure d’un pays et pour reprendre une formule facile, votre adversaire politique aux dernières présidentielles vous avait dit que vous n’en aviez pas le monopole, ce qui était aussi une façon de vous en reconnaître un peu,
François Mitterrand
Je ne le réclamais pas, non.
Jean-Marie Cavada
Si l’on a du coeur, est-ce que vous pensez que le plus important, c’est de préserver les droits de l’homme, la liberté des hommes ou bien de faire, de donner du sérum à l’occident dont on peut penser qu’il est effectivement en crise de conscience, en déclin, et qu’il ne sait pas où il va ?
François Mitterrand
Les droits de l’homme, en tout cas, il faut toujours se poser en témoin. La France n’est pas en état de faire régner la justice partout dans le monde. Elle a déjà assez à faire chez elle sans y parvenir toujours quand on est le Gouvernement de la France, surtout quand on est un Gouvernement qui ne le souhaite pas vraiment, comme c’est le cas actuellement. Mais enfin, les droits de l’homme c’est quelque chose qui touche à, en tout cas ce qu’un socialiste, je dirais tout simplement ce qu’un démocrate peut ressentir et il y a un domaine dans lequel moi, je sens profondément ma solidarité avec celui qui souffre. Après tout, que l’on mène le monde à l’heure actuelle par la corde, la mitraillette, l’exil ou la torture je ne le supporte pas. Est-ce que cela doit se mêler à mes choix en tant que responsable éventuel de la France, à mes choix de politique et de politique extérieure, oui quand même. Et après tout, pourquoi est-ce que toutes les démocraties sont si facilement rassemblées pour condamner l’Afrique du Sud ? Et pourquoi le sont-elles si peu lorsqu’il s’agit de condamner tel ou tel système dans des pays, enfin, je pense au massacre des gens de Timor, par exemple, en Indonésie, je pense aux affaires récentes du Cambodge, je pourrais penser à l’Argentine, à certains excès dans la répression qui se produisent dans des pays communistes occidentaux. Alors là, je pense qu’il y a une certaine hypocrisie que je m’acharne à dénoncer, après tout je ne gouverne pas aujourd’hui. Mais il me semble que j’aurais cette logique si je gouvernais.
Jean-Marie Cavada
Monsieur Mitterrand, si l’on fait la part de la volonté d’expression électorale dans laquelle vous n’êtes pas censé au fond vouloir rentrer tout de suite, puisque officiellement, vous n’êtes pas encore candidat et je préfèrerais rester au niveau disons de l’observation générale du pays ; si l’on fait la part de l’adversité politique, mais si vous ne faites pas de concession sur le jugement du pays tel qu’il est conduit, qu’est-ce que vous dites sur la France de Valéry Giscard d’Estaing telle que vous la décrivez dans votre livre ?
François Mitterrand
Eh bien, je crois que je m’en explique assez profondément dans les quelques 40 pages que je consacre à ce sujet. D’abord, à la France j’y crois.
Jean-Marie Cavada
40 pages sur 300, quelle fascination, hein.
François Mitterrand
D’accord, mais je voudrais seulement vous faire comprendre que j’essaie de distinguer. Et même souvent, au fond, je m’inquiète parfois vis-à-vis des Français. Lorsque mon opposition à la politique du Gouvernement, à la nature même de ce Gouvernement, ses objectifs, ses choix principaux dans tous les domaines, politiques, économiques, sociaux, culturels. Il ne faut pas que cela apparaisse comme une opposition en somme innée à tout ce qui pourrait se faire en France. Et la confusion s’établit peu à peu en raison de cette sorte d’embargo que l’État Giscard a lancé sur la France, une sorte de confusion. Je crois aux forces de la France, à la capacité de la France à se redresser de ses difficultés présentes. Je crois à une capacité d’espoir, je crois à la dynamique des forces populaires. Je pense que la France recèle en elle-même les quelques idées qui seraient en mesure, par l’injonction de la France et du socialisme, de reprendre les grands exemples historiques. Chaque fois que la France a rencontré une grande idée, j’ai souvent répété cela, elles ont fait ensemble le tour du monde. J’attends cela du socialisme, à la condition, bien entendu, qu’il rencontre la France et que la France rencontre le socialisme, ça reste à faire. Mais cela vous fera mieux comprendre ma démarche lorsque je critique violemment et durement la politique de Valéry Giscard d’Estaing. Quant à, disons, non pas à la circonstance, quant au fait actuel, ce que vous avez sans doute déjà remarqué, c’est ma critique que je reprends maintenant constamment, parce qu’il me paraît juste, c’est que l’État Giscard, c’est le rétablissement d’une monarchie. Le Président de la République est maître absolu de l’exécutif.
Jean-Marie Cavada
Mais vous croyez sincèrement à ce que vous dites en disant ça ?
François Mitterrand
C’est une monarchie, je n’ai pas dit que c’était une dictature.
Jean-Marie Cavada
Oui j’entends bien, mais sans faire de polémique Monsieur Mitterrand, on pourrait dire qu’aujourd’hui, le Parlement, ne serait-ce que par le côté très rétif qu’une partie de sa propre majorité a à faire passer les projets de lois, le Parlement exerce, ne serait-ce que par le terrorisme de son propre poids, a plus de poids qu’il n’en avait sous De Gaulle ou sous Pompidou même, vous ne pensez pas ?
François Mitterrand
C’est une monarchie qui reste élective. Elle l’est de moins en moins dans la mesure où le Président de la République, disposant de grands moyens d’informations, peut parvenir à conditionner l’opinion publique. Mais à l’heure actuelle, comment appeler un homme qui se trouve au sommet de l’État et qui dispose du Gouvernement, ce qui n’est pas prévu par la Constitution, qui a prévu un système parlementaire, qui dispose de la décision parlementaire. Vous savez qu’à l’heure actuelle, on peut adopter des lois qui ne sont pas votés, on peut adopter des lois qui ne sont pas discutées. Le Président de la République peut concocter un projet de loi tout neuf, à sa manière, et pas un mot n’en sera changé lorsqu’il aura été adopté.
Jean-Marie Cavada
Je retrouve là votre vieille proposition farouche à l’esprit de la fondation de la Cinquième République, son caractère exceptionnel.
François Mitterrand
Là, vous vous trompez. Mon opposition, elle était réelle, là, vous ne vous trompez pas. Mais là où vous vous trompez, c’est que j’interprète moi, pour l’instant, correctement la Constitution, ce que ne fait pas Monsieur Giscard d’Estaing. La Constitution n’a pas prévu cela, jamais de la vie. En vérité, le Parlement, à l’heure actuelle, ne peut plus légiférer véritablement. Donc, celui qui se trouve au sommet de l’État, qui a la maîtrise du Gouvernement, qui a la maîtrise du Parlement, qui a la maîtrise du système judiciaire, il ne faut jamais oublier que le Président de la République nomme les membres du Conseil Supérieur de la Magistrature, instance suprême, et que les Membres du Conseil Supérieur de la Magistrature nomment les magistrats. Je sais bien qu’on peut dire, naturellement, et je le dis. L’immense majorité des magistrats sont insoupçonnables, ne sont pas corruptibles, c’est vrai. Mais il suffit que le système permette au Président de la République de trouver celui qui ne l’est pas pour que déjà le système soit vicié. Enfin, dans le domaine de l’information, je ne vais pas compléter le dessin, le Président de la République n’est pas sans pouvoir. Donc je pense que dans tous ces domaines, or la possibilité pour le peuple d’y mettre un terme, ça, ça existe encore c’est pourquoi nous sommes en démocratie, le peuple le peut encore s’il n’est pas exagérément conditionné ou trompé. Voila pourquoi il faut que les Français ne ratent pas les occasions qui leur sont données. Et il leur en sera donnée une d’ailleurs bientôt je crois, en avril et en mai. Et alors là, il ne faut surtout pas. Parce que si tant de pouvoirs dans les mains d’un seul homme pendant sept ans, ce qui est trop long, permettent de dire : C’est trop, permettez moi de vous faire observer que quatorze ans, c’est encore plus.
Jean-Marie Cavada
Je me demande s’il n’y a pas chez vous une irritation formidable étant donné la nature de votre dialogue avec l’histoire, parce que ça fait longtemps que vous êtes sur les sommets des affaires publiques et que vous les observez, que vous les critiquez, que vous êtes, que vous les nourrissez de votre jugement ? Est-ce qu’il n’y a pas quelque chose d’agaçant de voir surgir quelqu’un qui, pour vous, est un peu un homme jeune, pour ne prendre que cette expression déférente à se mêler de faire des réformes ? Est-ce qu’il n’y a pas chez vous cet agacement ?
François Mitterrand
Mais vous vous trompez tout à fait. D’abord parce que Giscard d’Estaing ne fait pas de réforme. Donc déjà votre raisonnement, il est complètement annulé.
Jean-Marie Cavada
Et d’un, et puis ?
François Mitterrand
Ensuite, permettez-moi de vous dire que si j’obéissais à cette modeste ambition qui consistait à être, comment dirais-je, quelqu’un dans l’État et le Gouvernement, c’est tout à fait à ma portée. Si, d’ailleurs je dirais qu’à voir tous les hommes qui se sont succédés au pouvoir depuis 22 ans, ce serait vraiment de la ségrégation si je n’avais pu y parvenir. Donc c’est bien ma détermination à moi, ça veut dire, et l’idée que je me fais de la République, du socialisme, enfin, disons de la marche des choses qui font que je me suis volontairement écarté de la possibilité de gouverner la France jusqu’à ce que, bien entendu, les Français me donnent raison, mais donnent raison aux idées que je sers. Bon vous direz, il y a encore une marge, on verra bien. Mais je n’ai pas du tout d’irritation à ce point de vue là, pas du tout d’irritation. En plus, je m’efforce de reconnaître, si jamais ma nature s’y opposait, les qualités de mes adversaires. Et Monsieur Giscard d’Estaing est un homme qui a de grandes qualités.
Jean-Marie Cavada
C’est l’usage qu’il en fait qui vous déplaît ?
François Mitterrand
Mais il fait l’usage tout naturel qui ressort de sa classe sociale, des intérêts socio-économiques qu’il défend, dont il est le porteur, peut-être pas toujours en pleine conscience, dont il est l’interprète.
Jean-Marie Cavada
Vous n’auriez jamais la charité de dire que par exemple, il est prisonnier d’une partie d’une majorité qui ne veut pas de réforme ?
François Mitterrand
Je ne sais pas lequel est prisonnier de l’autre. Est-ce la majorité de Monsieur Giscard d’Estaing, Monsieur Giscard d’Estaing de sa majorité ? Il représente les mêmes couches sociales dominantes minoritaires mais très puissantes.
Jean-Marie Cavada
Monsieur Mitterrand, dans votre livre toujours, et cette fois sur le socialisme, puisque c’est un des chapitres qu’avec Luce nous avions voulu mettre en évidence pour essayer d’avoir des explications, vous dites : Je n’ai pas agi autrement que Blum en 1936, Staline régnant. Et vous expliquez : J’ai cru, comme lui, à la force entraînante, à la capacité des socialistes à gouverner la France et à changer la société, fort de la confiance des forces populaires, un point. J’y crois toujours.
François Mitterrand
J’y crois toujours parce qu’il me semble, moi, je le sens ça en tout cas, profondément, que l’union des forces populaires correspond à une volonté profonde du pays qui en a assez de ce système et qui en a assez des équipes qui gouvernent. Il y en a assez. S’il y avait une véritable union de la Gauche actuellement, on balayerait Giscard d’Estaing. Bon, c’est donc le problème actuellement, eh bien, celui-ci, il y a une sorte de réalité ou d’alliance objective qui nuit à la capacité de victoire des forces populaires. Alors, j’ai fait comme Blum. Oui, Blum a fait le front populaire. Le front populaire présupposait la présence au Gouvernement du Parti Communiste qui s’en est retiré, si j'ose dire à l’avance, ce verbe est impropre, enfin, qui n’est pas venu. Au fond, le seul homme qui ait fait accéder les communistes au gouvernement en France, c’est le Général de Gaulle. Bon, si je n’ai pas pris l’exemple du Général de Gaulle, c’est parce que le Général de Gaulle n’était pas socialiste, il manquait donc une des conditions. Blum était socialiste, il n’a pas eu les communistes, De Gaulle n’était pas socialiste et il a pris les communistes. Et il a pris les communistes au gouvernement en 1945, c’est-à-dire au moment…. Si on dit Staline régnant, avec du temps de Blum, Staline régnant encore plus du temps de de Gaulle après une guerre gagnée, qui avait fait l’une des deux super puissances et pour ce qui concerne l’Europe, la super puissance européenne. Quels risques immenses, avec toute une fraction du pays extraordinairement troublé au lendemain de la libération et un Parti Communiste à 28%. Moi, je me suis entendu avec le Parti communiste à 22-23%, Staline ayant disparu, après Khrouchtchev, les relations entre la France et la Russie étant équilibrées. Je veux dire par là que lorsque je me voyais reprocher par les partis de droite d’avoir pris un risque et tout ça. , j’ai dit : Mais alors, qu’est ce que ça veut dire ? Moi, voyez-vous, le problème qui se pose à mon esprit n’est pas celui de la direction du Parti Communiste. Il est que j'ai jugé insupportable pour la France que soient exclus de la vie nationale 5 à 6 millions de gens qui sont essentiellement des travailleurs et je poursuis en effet cette action.
Luce Perrot
Quand on parle de vous, on évoque toujours Jaurès. Vous ne craignez pas que cette référence systématique à un homme qui n’a jamais exercé le pouvoir corresponde à une volonté d’insinuer que vous n’exercerez jamais, vous non plus, et que vous êtes un peu un homme du passé ?
François Mitterrand
Homme du passé, c’est le mot de Valéry Giscard d’Estaing, c’était un mot polémique. J’étais simplement un peu plus âgé que lui et je le suis toujours, bien qu’à mon avis, il me rattrape.
Jean-Marie Cavada
Ça veut dire exactement quoi, ça ? Ça, c’est une phrase très intéressante !
François Mitterrand
Prenez-le pour comme vous voulez…
Jean-Marie Cavada
L’exercice du pouvoir ?
François Mitterrand
Non, ne nous égarons pas ! Ce que je veux dire, c’est que, quel que soit l’homme, l’âge de l’individu, ce qui importe, c’est l’idée qu’il exprime. Un homme qui exprime l’idée de l’avenir, il est plus jeune que l’homme que l’âge dit plus jeune et qui exprime les idées du passé. Or, le système néolibéral, entre guillemets, de Monsieur Giscard d’Estaing, eh bien, mais c’est une vieille histoire, ce sont des fripes à mettre véritablement à la liquidation. Ça n’a pas de sens, d’ailleurs vous voyez l’échec, échec sur toute la ligne. Donc, j’estime, là je l’avoue, j’ai 64 ans et l’année prochaine j’en aurai 65 si tout va bien, bon c’est comme ça.
Jean-Marie Cavada
Alors justement Monsieur Mitterrand, nous vous prenons tel que vous êtes et on a regardé la biographie et surtout ce qui se passait dans le monde le jour où vous êtes né, Luce ?
Luce Perrot
Oui, un 26 octobre 1916, le 815ème jour de la Première Guerre mondiale, la reprise par les forces françaises de Douaumont ce jour là, et c’est la fin de l’emprunt consacré à la guerre. Alors j’ai demandé, parce que j’ai une curiosité de femme comme ça, à Elisabeth Tessier de faire votre thème astral et j’y ai trouvé des choses très étonnantes, vous êtes un scorpion ascendant balance. Du scorpion vous avez l’agressivité, la chance, la volonté de puissance, la soif de pouvoir et la propension à la popularité. Pour l’ascendant balance, vous êtes, comme Jimmy Carter, Michel Debré, Charles De Gaulle, Georges Marchais, Michel Rocard et VGE. Vous avez le même ciel astral qu’eux quant à votre ascendant. Mais dans votre ciel à vous, il y a l’opposition au pouvoir établi, ce qui vous différencie un petit peu des autres personnes citées.
Jean-Marie Cavada
Alors, l’intérêt de cette chose n’était pas du tout de faire un gimmick mais c’est de savoir si vous croyez réellement qu’il y a par-dessus le destin d’un homme des forces profondes. Les uns appellent ça Dieu, les autres, le destin, quelque chose qui nous dépasse, qui vous gouverne, vous.
François Mitterrand
Si je dois bien m’expliquer, je fais toujours appel aux forces de ma raison qui, souvent, se refusent à cette réponse-là. Je dirais, à la question que vous venez de me poser davantage, que celle-ci, parce que problème de signe du zodiaque, tout cela, je n’ai aucune compétence, je ne dis ni ou ni non, je n’en sais rien. Mais quitte à savoir si vraiment, le destin de chaque homme, son caractère, son tempérament, ses volontés profondes, s’inspirent d’un dessein plus vaste, je vais dire oui, j’ai tendance à le croire. Et à peine ai-je dit cela que cela m’effraye pour le confort de ma raison qui, lui, s’y refuserait. On ne va pas tomber dans des explications sur lesquelles je serais très ignorant, les codes génétiques et ces sortes de déterminisme qui nous contraindraient dès le point de départ à suivre notre corps, notre esprit, liés intimement à telle ou telle forme du destin. Mais je ne sais pourquoi, je ne sais pourquoi, c’est aussi un problème d’éducation et d’instruction, j’ai été formé ainsi, mais je crois que j’ai cela en moi-même, qu’il y a toujours une dimension que je recherche. Cette dimension est beaucoup plus grande que moi, j’essaye simplement de m’adapter à ce qu’elle exige de moi. Alors voilà, je ne veux pas aller plus loin parce que ma réponse serait alors agnostique et je l’ai déjà dit, je ne sais pas si je crois à cela et je ne sais pas si je n’y crois pas.
Jean-Marie Cavada
Monsieur Mitterrand, Luce Perrot et moi-même nous vous remercions. Je rappelle à ceux qui, éventuellement, auraient pris cette conversation, ces explications en cours que nous recevons Monsieur François Mitterrand pour le livre qu’il vient de publier aux éditions Fayard, il s’appelle Ici et maintenant.
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