Parcours thématique

François Mitterrand et la Défense

Alice de Lyrot

Présentation

Interroger les liens qu’entretenait François Mitterrand avec le monde de la défense, avec ses acteurs et ses enjeux, c’est tout d’abord se confronter à un paradoxe majeur : cet « homme qui n’aimait pas la guerre » [1] reste pourtant le Président de la Ve République qui a le plus fréquemment engagé les forces françaises dans des opérations extérieures et qui a parfaitement incarné l’indissociable statut de chef de l’Etat et de chef des armées. Le riche corpus de vidéos proposé ici permet de résoudre en partie cette apparente contradiction. En constatant la fréquence avec laquelle le Président se rend « sur zone », pour assister à des entraînements ou pour rencontrer les militaires en personne, il ressort que la thèse d’une relation de « défiance » supposée entre François Mitterrand et l’Armée ne tient pas.

Analyser la spécificité de la politique mitterrandienne en matière de défense et de sécurité nationale, c’est aussi replacer chacune de ses décisions dans le contexte du double mandat de François Mitterrand, entre 1981 et 1995. En effet, la gestion de la fin de la Guerre Froide et de la mutation du système international qui en découle s’avère rapidement être le principal défi auquel ce Président se trouve confronté. A travers les documents audiovisuels proposés sur ce site, on remarque à quel point François Mitterrand s’exprime fréquemment sur ces problématiques, souvent avec une réelle pédagogie. Ces archives montrent d’ailleurs la manière dont le Président apprend progressivement à maîtriser le média télévisuel pour communiquer sur ces questions, pour expliquer aux Français et au monde quelle est la doctrine de défense française - notamment sur le plan nucléaire.

Comprendre la pensée de François Mitterrand en matière de défense, c’est enfin écouter ses différentes prises de parole et discerner à travers celles-ci le principe fondamental qui régit chacune de ses décisions stratégiques : garantir à la France une place de premier plan dans la communauté internationale en mutation, sans jamais transiger avec le principe de l’indépendance nationale concernant la force française de dissuasion.

[1] Alexandra Schwartzbrod, Le Président qui n’aimait pas la guerre. Dans les coulisses du pouvoir militaire (1981-1995), Paris, Plon, 1995.

François Mitterrand et la défense : les évolutions d’un futur Président

Pour saisir la manière dont François Mitterrand élabore progressivement son discours sur la défense, il faut d’abord mesurer l’évolution qui est la sienne entre les années 1960 et les années 1980. De fait, celui qui se présente à l’élection présidentielle de 1965 comme unique candidat de la gauche contre la politique du général de Gaulle finit, en 1981, par défendre lui aussi le principe de l’indépendance nationale.

Mais il ne s’agit pas là d’un retournement brutal.

Entre ces deux échéances d’élection, François Mitterrand se rallie progressivement à cette conception de la défense nationale et travaille même à y convertir son propre parti. C’est pourquoi, dès 1972-1973, il demande à Charles Hernu, son futur ministre de la Défense, d’animer des groupes de réflexion sur ces questions afin de remédier pédagogiquement aux appréhensions d’une partie des socialistes envers la doctrine française de dissuasion nucléaire [2]. En quatre décennies, l’évolution politique de François Mitterrand sur les questions stratégiques mérite donc d’être étudiée, pour saisir comment l’opposant gaulliste se meut en homme d’un consensus renouvelé sur la défense.

[2] Alice de Lyrot, Colloque « François Mitterrand et la Défense » à l’Ecole militaire des 20 et 21 mai 2014, compte-rendu de la journée du 20 mai 2015, in La Lettre de l’Institut François Mitterrand, n°51, 2ème trimestre 2015, p. 5.

Etre dans l’opposition : critiquer les conceptions gaullistes de la défense

Dans les années 1960, François Mitterrand, qui est à nouveau député de la 3e circonscription de la Nièvre depuis 1962, s’affirme clairement comme premier opposant au général De Gaulle, notamment sur les questions de défense et de sécurité nationale.

François Mitterrand contre la loi de programmation militaire de 1964

François Mitterrand contre la loi de programmation militaire de 1964

Cet enregistrement exclusif retranscrit la séance de débat parlementaire qui se tient à l’Assemblée nationale, le 2 décembre 1964, au sujet de la loi de programmation militaire. C’est un document d’archive rare puisqu’il permet d’entendre les premières positions de François Mitterrand sur les questions de défense, radicalement opposées, à l’époque, à celle du général De Gaulle. Ecouter ce discours permet par la suite de mesurer, rétrospectivement, quelle est l’évolution de Mitterrand à ce sujet, avant que celui-ci ne parvienne à son tour à la fonction de chef de l’Etat en 1981.
02 déc 1964
57s
Fiche (00267)

Cet enregistrement phonographique du débat qui se tient à l’Assemblée nationale au sujet de la loi de programmation militaire, le 2 décembre 1964, est une parfaite illustration de cet antagonisme entre les deux hommes politiques. Ce document d’archive, tout à fait exceptionnel puisqu’il constitue la seule trace orale des premières opinions de François Mitterrand en matière de défense, permet rétrospectivement de mesurer l’évolution qui sera la sienne à ce sujet. En effet, dans son intervention à l’Assemblée, il énonce son inquiétude quant aux capacités de la France à financer seule son programme de dissuasion nucléaire et souhaiterait plutôt la voir établir des coopérations stratégiques pour consolider la défense européenne. Pourtant, une fois arrivé à la fonction de chef de l’Etat en 1981, François Mitterrand tient le discours opposé en se présentant finalement comme le garant de l’indépendance nationale.

De ce revirement, il ne faut pas conclure à une contradiction du personnage, mais percevoir sa capacité d’évolution pour devenir Président et assumer l’héritage institutionnel de la Ve République : celui qui fait irréductiblement du chef de l’Etat, le chef des armées.

Etre chef de l’Etat, devenir chef des armées

Une fois élu à la tête de l’Etat en mai 1981, le nouveau Président sait qu’il doit rapidement mettre en confiance les militaires qui s’interrogent, après vingt-trois ans d’absence de la gauche au pouvoir, sur la future politique stratégique de cet homme de l’alternance. Les trois vidéos suivantes témoignent de la volonté de François Mitterrand de signifier, dès son entrée en fonction, son intérêt pour les questions de défense et pour l’engagement des hommes qui assurent la sécurité du territoire national.

En rencontrant l’équipage du sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) Le Terrible, dès le 24 juillet 1981, il tient à envoyer un signal fort à la Marine en tant que pièce maîtresse de la puissance de dissuasion française. En se rendant d’abord à Toulon pour une revue navale au matin du 14 juillet 1982, avant de revenir à Paris pour les cérémonies du soir, il bouscule le protocole du déroulement de la Fête nationale, traditionnellement ouverte par le défilé militaire sur les Champs-Elysées. En assistant à une série d’exercices au camp militaire de Canjuers, le 15 octobre 1982, François Mitterrand découvre un peu plus les moyens de l’armée de Terre, en garantissant que son gouvernement les soutiendra par la politique budgétaire.

Visite du nouveau Président à l’équipage du sous-marin nucléaire <em>Le Terrible</em>

Visite du nouveau Président à l’équipage du sous-marin nucléaire Le Terrible

Le 24 juillet 1982, le déplacement de François Mitterrand à l’île Longue pour visiter la base opérationnelle des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) s’intègre dans le cadre d’une stratégie de communication du nouveau Président. En effet, il s’agit pour lui de montrer qu’il va personnellement à la rencontre des militaires et qu’il comprend le rôle fondamental de la Marine dans le dispositif de la force de dissuasion française.
24 juil 1981
03m 04s
Fiche (00241)
14 juillet 1982 : l’innovation du défilé nocturne

14 juillet 1982 : l’innovation du défilé nocturne

En choisissant d’offrir aux Français un « défilé nocturne » pour le 14 juillet 1982, François Mitterrand fait le choix de l’innovation protocolaire. De façon symbolique, c’est une manière pour ce nouveau chef de l’Etat, élu depuis un peu plus d’un an seulement, de marquer la singularité de son septennat.
14 juil 1982
04m 18s
Fiche (00243)
Visite au camp militaire de Canjuers

Visite au camp militaire de Canjuers

Le 15 octobre 1982, le déplacement de François Mitterrand à Canjuers, pour visiter le camp militaire de l’armée de Terre, s’intègre dans le cadre d’une stratégique de communication du nouveau Président. En allant directement rencontrer les militaires, il tient à montrer son intérêt personnel pour les questions de défense. Cette démarche a aussi pour but de souligner que le soutien de l’Etat à son Armée n’est pas que symbolique, puisque c’est l’occasion pour Mitterrand de détailler les mesures budgétaires qui sont prises en sa faveur.
15 oct 1982
05m 24s
Fiche (00252)

D’un point vue médiatique, comme le montrent ces archives, l’utilisation du support télévisuel par François Mitterrand est remarquable : en se mettant en scène comme personnage clé du monde de la défense, il montre non seulement qu’il connaît l’attachement des Français pour leur Armée, mais qu’il a aussi conscience de la double fonction politique et militaire qui lui incombe. Sa légitimité présidentielle en tant que chef des armées en ressort considérablement renforcée.

François Mitterrand et la défense : faire face au contexte international

Pendant que François Mitterrand travaille à la normalisation progressive de ses relations avec le monde des militaires, le difficile contexte international de la fin de la Guerre Froide le conduit à s’exprimer fréquemment sur les questions de politique extérieure. Si la fin d’un monde bipolaire - essentiellement régi par l’évolution des relations américano-soviétiques - est anticipée par le Président et son entourage, personne ne sait quand ni comment celle-ci va advenir. Face à ces « zones » d’incertitude, la priorité de François Mitterrand est d’éviter à la France de se trouver reléguée au rang de puissance secondaire dans l’ère globalisée qu’inaugure cette mutation des relations internationales.

Si cette nouvelle configuration est inquiétante, le Président y perçoit cependant une opportunité pour son pays, en le positionnant rapidement comme leader dans la construction de ce nouvel ordre mondial. Trois éléments nous permettent de mieux cerner cette politique : l’intransigeance de François Mitterrand sur le principe de l’indépendance nationale, son choix d’alliance avec certains pays européens, sa décision d’engager la France dans plusieurs opérations extérieures.

Défendre les intérêts français dans un contexte de Guerre Froide

Les vidéos suivantes permettent de mettre en lumière deux moments de forte tension, directement liés au contexte de la Guerre Froide : la crise des Euromissiles déclenchée à la fin des années 1970, et le putsch de Moscou de l’été 1991.

L’escalade de la crise des Euromissiles, amorcée en 1977 par l’installation en URSS de missiles SS-20 menaçant directement l’Europe occidentale, se poursuit avec la décision du sommet de l’OTAN de riposter, en 1979, par l’installation de missiles Pershing II, notamment en Allemagne de l’Ouest. L’opinion internationale craint alors le déclenchement imminent d’un troisième conflit mondial. Dès son discours devant le Bundestag, le 20 janvier 1983, alors que l’URSS cherche donc à augmenter son armement nucléaire par ces nouveaux missiles, François Mitterrand rappelle fermement que la paix et les bonnes relations avec les pays de l’Est ne peuvent être maintenues que si l’équilibre des forces en Europe est respecté [3].

Discours au Bundestag

Discours au Bundestag

Le 20 janvier 1983, François Mitterrand s’exprime d’un ton très ferme devant les députés du Bundestag ouest-allemand pour montrer l’appui de la France à la double décision de 1979. « Il faut que la guerre demeure impossible », dit-il, « et que ceux qui y songeraient en soient dissuadés ». Ce qui n’est possible que si l’équilibre entre les forces militaires est rétabli.
20 jan 1983
03m 21s
Fiche (00018)

Face à une telle crise, conscient de l’inquiétude des Français, François Mitterrand accepte de se rendre sur le plateau de l’émission L’Heure de vérité, le 16 novembre 1983, pour expliquer aux Français la politique de défense de la France. En termes de communication, le Président choisit d’innover à cette occasion, puisque c’est la première fois en France que le chef de l’Etat accepte de répondre en direct aux questions des téléspectateurs sur un sujet aussi stratégique.

Il faut noter ici la pédagogie avec laquelle François Mitterrand expose à l’opinion publique les tenants de la crise et la manière dont la France refuse de laisser prendre en compte son armement dans les négociations qui se déroulent alors à Genève, entre l’URSS et les Etats-Unis. Devant les caméras, le message du Président est très clair : l’effort de désarmement concerne avant tout les arsenaux nucléaires soviétique et américain, dont la puissance de feu est bien supérieure à celle de la France, et seule « l’option zéro » - le retrait simultané des SS-20 et des Pershing II - constitue une issue acceptable.

Face à la crise des Euromissiles : la politique de dissuasion française

Face à la crise des Euromissiles : la politique de dissuasion française

La crise des Euromissiles, déclenchée en 1977 par la décision de l’URSS d’installer des missiles SS-20 en Europe de l’Est, place de nouveau le monde au bord d’un conflit mondial. Le 16 novembre 1983, depuis le plateau télévisé de l’émission L'Heure de vérité, François Mitterrand explique aux Français et au monde la politique française en matière de défense pour faire face à ce risque.
16 nov 1983
20m 53s
Fiche (00041)

Presque une dizaine d’années plus tard, en octobre 1991, lorsque François Mitterrand reçoit Mikhaïl Gorbatchev à Latche - résidence personnelle et familiale du Président où il reçoit aussi des grands dirigeants - le contexte international est bien différent : l’URSS n’est plus en position de force mais en situation de crise. Sur le plan économique, malgré les réformes de la Perestroïka portées par Gorbatchev, la vie quotidienne des républiques soviétiques et les conditions de subsistance deviennent précaires. Sur le plan politique, l’autonomisation croissante des républiques soviétiques vis-à-vis de l’organisation fédérale commence à mettre en péril la cohésion de l’Union soviétique, qui se trouve à court terme menacée d’éclatement. Pour remédier à cette situation, Gorbatchev a proposé, le 14 août 1991, le nouveau « traité de l’Union », visant à accorder aux républiques indépendantistes une très large part de souveraineté dans la gestion de leur politique intérieure. Hostiles à cette idée, les membres conservateurs du gouvernement russe organisent le putsch de Moscou, entre les 18 et 21 août 1991. Ainsi, lorsque Gorbatchev rencontre Mitterrand à Latche, le 30 octobre 1991, il s’agit pour le premier de regagner sa légitimité à diriger l’URSS, et pour le second d’affirmer le soutien de la France au projet de rénovation de l’Union soviétique.

En effet, François Mitterrand s’inquiète de ce que pourrait signifier, pour la sécurité de la France et de l’Europe, l’avènement de multiples républiques indépendantes à l’Est, disposant chacune d’un armement nucléaire propre.

Rencontre à Latche : l’interview conjointe de François Mitterrand et de Mikhaïl Gorbatchev

Rencontre à Latche : l’interview conjointe de François Mitterrand et de Mikhaïl Gorbatchev

Lorsque François Mitterrand convie Mikhaïl Gorbatchev à Latche, le 30 octobre 1991, celui-ci doit reconquérir auprès de l’opinion publique occidentale sa légitimité à diriger l’URSS. Le putsch de Moscou du mois d’août 1991 fait en effet douter de l’avenir de l’Union, et laisse craindre une vague d’autonomisation de la part des républiques soviétiques. Face à cette crise de l’URSS, les deux dirigeants redoutent particulièrement que ces républiques revendiquent l’usage propre des armes nucléaires présentes sur leur sol.
30 oct 1991
15m 02s
Fiche (00079)

[3] Frédéric Bozo, La politique étrangère de la France depuis 1945, Paris, Flammarion, 2012, p. 172-173.

Choisir les alliés de la France

Dans le domaine de la coopération stratégique entre la France et les différents pays d’Europe et pour le choix de ses alliances, François Mitterrand décide de s’inscrire dans la continuité en approfondissant principalement les relations avec l’Allemagne. Il rejoint ainsi la tradition des « couples » franco-allemands, formés successivement par le général De Gaulle et Konrad Adenauer (1958-1963), par Georges Pompidou et Willy Brandt (1969-1974), et par Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt (1974-1981). C’est une preuve que les grandes tendances de la politique extérieure française sont une constante, en dépit de l’alternance en politique intérieure créée par l’arrivée d’un Président socialiste au sommet de l’Etat.

En ce sens, François Mitterrand tient à réaffirmer rapidement après son élection la solidité des rapports franco-allemands, comme le montre la déclaration du Président à l’issue de son entretien avec le Chancelier fédéral Helmut Schmidt, le 24 mai 1981.

La visite d’Helmut Schmidt au Président François Mitterrand

La visite d’Helmut Schmidt au Président François Mitterrand

Trois jours après son élection à la présidence de la République française, François Mitterrand reçoit le chancelier de la République fédérale d’Allemagne, Helmut Schmidt. Pour François Mitterrand, c’est la première visite que lui rend un chef d’Etat étranger depuis qu’il a remporté les élections le 21 mai 1981. Cette visite a donc un enjeu très symbolique pour le nouveau Président socialiste : montrer qu’il compte s’inscrire dans la continuité des relations franco-allemandes, malgré l’alternance politique qu’il représente.
24 mai 1981
03m 27s
Fiche (00014)

Cependant, si le respect mutuel entre ces deux dirigeants est une réalité, c’est surtout avec le successeur d'Helmut Schmidt, le Chancelier Helmut Kohl, que les rapports entre la France et l’Allemagne se trouvent amplifiés par la relation d’amitié personnelle entretenue par les deux hommes.

En témoigne d’ailleurs l’approfondissement des coopérations en matière de défense [4], comme l’illustre l’exercice militaire dit « Moineau Hardi » en 1987. En effet, il s’agit là d’un exercice franco-allemand dont l’objectif est de redonner vie à certaines dispositions du traité de l’Elysée, signé en 1963, qui proposaient notamment la tenue régulière de réunions bilatérales sur les questions de défense.

« Moineau Hardi », exercice militaire franco-allemand

« Moineau Hardi », exercice militaire franco-allemand

Lors de l’exercice militaire « Moineau Hardi », François Mitterrand et Helmut Kohl annoncent la création d’un Conseil de défense franco-allemand, projet qui peut constituer l’embryon d’une défense européenne à venir.
24 sep 1987
02m 02s
Fiche (00021)

Si, dans le contexte de Guerre Froide, l’entente privilégiée franco-allemande est présentée comme fondamentale, François Mitterrand a conscience qu’il ne faut pas pour autant dissocier la consolidation des relations particulières de ces deux pays du processus global de la construction européenne.

L’événement de la guerre des Malouines (2 avril-14 juin 1982) est ainsi l’occasion pour la France d’exprimer son soutien à l’allié britannique, au moment où celui-ci est attaqué par l’Argentine dans ses possessions outre-mer. Malgré ce témoignage de solidarité, il ne s’agit en aucun cas pour le Président d’engager les troupes françaises dans une guerre qui n’est pas la leur.

Soutien à l'Angleterre dans la guerre des Malouines

Soutien à l'Angleterre dans la guerre des Malouines

Comme le rappelle François Mitterrand au début de la conférence de presse du 6 juin 1982, la France n’a jamais reconnu les affirmations de souveraineté sur l’archipel des Malouines, que celles-ci viennent de la Grande-Bretagne ou de l’Argentine. Pourtant, alors qu’un conflit oppose les deux pays depuis le mois d’avril 1982 - depuis que l’Argentine a lancé une opération armée pour reprendre ses « droits » sur l’archipel - le Président prend position en faveur de l’Angleterre.
06 juin 1982
03m 27s
Fiche (00215)

Pourtant, les deux septennats de François Mitterrand comptent à leur actif un nombre conséquent d’opérations extérieures menées par les forces armées [5].

[4] Georges-Henri Soutou,L’alliance incertaine. Les rapports politico-stratégiques franco-allemands (1954-1996), Paris, Fayard, p. 371.

[5] Louis Gautier, « Les guerres de François Mitterrand », in Matériaux pour l’histoire de notre temps, 2011, n°101-102, p. 64.

Décider et superviser les opérations extérieures

Les archives audiovisuelles suivantes rendent compte de la fréquence avec laquelle, pendant les deux mandats de François Mitterrand, l’Armée française se déploie sur des théâtres de guerre extérieurs au territoire national.

Comme l’explique le Président devant les médias, le sens de cet engagement loin de la métropole réside le plus souvent dans des opérations de maintien de l’ordre ou de rétablissement de la paix.

Ainsi, le 24 octobre 1983, lorsque le Président prend la parole au lendemain de « l’attentat du Drakkar », dirigé contre le Q.G des parachutistes français à Beyrouth et qui a fait 58 morts, il doit justifier devant l’opinion publique la présence des forces françaises au Liban : celles-ci, au sein de la « Force multinationale de sécurité à Beyrouth » mise sur pied par l’ONU et comprenant des contingents américains, anglais et italiens, participent à une action de maintien de la paix dans ce pays en proie à la guerre civile depuis 1978.

Déclaration au lendemain des attentats de Beyrouth

Déclaration au lendemain des attentats de Beyrouth

Le 24 octobre 1983, François Mitterrand prend la parole depuis l’Elysée pour réagir à « l’attentat du Drakkar » qui s’est produit la veille à Beyrouth. L’attaque, organisée par le Mouvement de la révolution islamique libre, a fait 58 morts chez les parachutistes français. Pour le nouveau Président, ce drame est une épreuve particulière, puisqu’elle engage sa responsabilité dans l’envoi de troupes françaises à Beyrouth pour qu’elles participent à une opération internationale de maintien de la paix au Liban.
24 oct 1983
02m 20s
Fiche (00204)

De même, en décembre 1984, François Mitterrand doit expliquer aux journalistes de France 2 les objectifs de l’opération Manta, lancée au Tchad depuis 1983 : sans mener d’offensive, les 3 000 hommes présents sur place doivent apporter un soutien logistique aux armées nationales tchadiennes qui combattent l’avancée au nord des troupes libyennes de Kadhafi.

La leçon de François Mitterrand sur la crise tchadienne

La leçon de François Mitterrand sur la crise tchadienne

L’interview du 16 décembre 1984, au cours de laquelle François Mitterrand explique aux journalistes de France 2 les tenants de la crise au Tchad, est un vrai moment de « leçon » et de pédagogie mitterrandienne sur les questions stratégiques. On gardera longtemps en tête l’image de ce Président expliquant, à l’aide d’une carte, le sens de l’engagement des troupes françaises sur ce théâtre d’opération extérieure.
16 déc 1984
02m 54s
Fiche (00217)

En 1987, c’est au sujet de la venue du porte-avions Clemenceau dans le golfe persique que François Mitterrand doit répondre. C’est ce qu’il fait, depuis la passerelle même du bâtiment : dans le cadre de l’opération Prométhée, la présence du Clemenceau doit être un signal fort qui dissuade toute attaque contre les intérêts français dans cette région, plongée dans la guerre Iran-Irak.

François Mitterrand dans le Golfe persique : l’interview inédite depuis la passerelle du <em>Clemenceau</em>

François Mitterrand dans le Golfe persique : l’interview inédite depuis la passerelle du Clemenceau

L’interview de François Mitterrand, le 23 décembre 1987, est singulière à plus d’un plan. C’est d’abord le cadre, celui de la passerelle du porte-avions Clemenceau, qui impose une grande solennité de l’événement. Ensuite, c’est la raison de la présence du Président dans le Golfe persique - celle de défendre les intérêts français menacés dans la région en proie à la guerre - qu’il s’agit d’expliquer. Enfin, c’est l’occasion que constitue pour les journalistes cette rencontre qu’il faut mesurer : celle d’aborder des questions de nature diplomatique et stratégique, qui amènent le Président à faire le bilan de la politique de défense de la France en cette fin d’année 1987.
23 déc 1987
12m 56s
Fiche (00263)

L'intervention télévisée du 16 janvier 1991, restituant la déclaration de François Mitterrand sur l’engagement des soldats français dans la guerre du Golfe, doit être mise à part.

Contrairement aux autres, elle montre le point de non-retour que le Président a jusque-là cherché à éviter : la veille de son allocution, l’ultimatum posé par l’ONU à l’Irak - sommant ses troupes d’évacuer le Koweït - vient d’expirer. Pour François Mitterrand, à ce stade, la paix ne peut plus être sauvée et ce sont donc « les armes [qui] vont parler ». La France, déjà présente sur place depuis septembre 1990 avec le corps expéditionnaire de l’opération "Daguet", se joint ainsi à l’opération "Tempête du désert" dans un cadre interallié réunissant Anglo-Saxons et Européens sous l’égide des Nations Unies.

François Mitterrand face à la guerre du Golfe

François Mitterrand face à la guerre du Golfe

Le 16 janvier 1990, François Mitterrand délivre un message télévisé pour annoncer que la guerre pour libérer le Koweït est désormais inévitable. Après les tentatives de médiation, « les armes vont parler ». Le Président demande à la Nation de se rassembler autour de ses soldats, qui vont combattre au nom de la défense des valeurs de paix et de respect du droit.
16 jan 1991
07m 35s
Fiche (00157)

Si cette décision de François Mitterrand laisse présager des conséquences en matière de politique extérieure, c’est sur le plan de la politique intérieure que les effets les plus immédiats se font sentir : fin janvier 1991, le ministre Jean-Pierre Chevènement présente sa démission au Président pour marquer son désaccord avec l’engagement des troupes françaises dans cette guerre. Selon lui, renoncer aux voies diplomatiques et politiques pour privilégier la solution militaire risque doublement de favoriser la montée des forces réactionnaires au Moyen-Orient et de restreindre l’autonomie de la France en matière de défense.

De fait, au cours des deux septennats de François Mitterrand, les décisions en matière de sécurité et de défense ne sont pas toujours l’objet d’un consensus évident, et cela plus encore lors des deux périodes de cohabitation.

François Mitterrand et la défense aux temps des cohabitations

Parmi les archives audiovisuelles du site, certaines méritent d’être étudiées à part, en ce qu’elles restituent un moment clé de l’élaboration de la pensée mitterrandienne en matière de défense : les temps des cohabitations, entre mars 1986 et mai 1988, puis entre mars 1993 et mai 1995.

Pendant ces deux périodes, en effet, la Ve République traverse une phase inédite de son histoire puisque le Président doit travailler avec un gouvernement et une majorité parlementaire qui ne sont pas issus de son bord politique. Si le blocage est évité grâce à la solidité des institutions léguées par le général de Gaulle, cette situation de cohabitation est à l’origine d’une remise en cause de la répartition des prérogatives entre le Président et le Premier ministre. Comment faut-il répartir la prise de décision entre les affaires de politique intérieure et celles de politique extérieure ? A qui revient-il désormais de trancher sur les questions de défense et les dossiers stratégiques qui, au-delà de la sécurité du territoire national, engagent l’image de la France à l’international ?

Ce sont autant de problèmes que posent les deux temps de cohabitation, auxquels François Mitterrand remédie à sa façon, en comprenant progressivement que cette situation gênante peut lui devenir favorable s’il réussit à en faire une occasion : celle de réaffirmer quotidiennement sa prééminence présidentielle sur les questions stratégiques.

La Défense : le domaine réservé du Président ?

En 1987, deux événements successifs permettent de mesurer l’évolution de l’attitude de François Mitterrand envers le ministre de la Défense André Giraud. Ce cas particulier est un prisme intéressant pour étudier la façon dont le Président n’hésite pas à utiliser le média télévisuel pour réaffirmer ses prérogatives, en tant que chef de l’Etat et seul chef des armées.

Visite du président François Mitterrand sur le plateau d'Albion

Visite du président François Mitterrand sur le plateau d'Albion

Le 3 février 1987, le déplacement de François Mitterrand pour se rendre sur le plateau d’Albion s’inscrit dans une stratégie de communication. A cette époque, la France connaît en effet la première cohabitation de son histoire, avec un Premier ministre qui n’est donc pas du même bord politique que le Président de la République. La répartition des prérogatives entre ces deux têtes de l’exécutif pose alors question. En visitant sur place les installations qui représentent la composante terrestre de la force de dissuasion française, Mitterrand rappelle ainsi de façon symbolique - mais très claire - qu’il est, en tant que chef de l’Etat, le seul chef des armées.
03 fév 1987
01m 44s
Fiche (00254)
Couac dans la cohabitation sur la base d'Istres

Couac dans la cohabitation sur la base d'Istres

En août 1987, François Mitterrand et le ministre de la Défense André Giraud se rendent sur la base aérienne d’Istres. A la fin de la visite, un incident se produit : André Giraud quitte la base militaire sans attendre que François Mitterrand ne revienne de son vol de démonstration à bord d’un avion ravitailleur.
19 aoû 1987
02m 30s
Fiche (00248)

Si, en février 1987, la courtoisie entre les deux hommes semble de mise lorsqu’ils visitent le plateau d’Albion, où se trouve la composante terrestre de la force de dissuasion nucléaire française, la situation change en août de la même année.

Convié avec le ministre sur la base aérienne d’Istres, le 19 août 1987, François Mitterrand exige de participer « seul » aux exercices de ravitaillement en vol réalisés par une escadrille en entraînement. Le départ anticipé d’André Giraud, avant la fin officielle de l’exercice, provoque de nombreuses interrogations chez les médias au sujet des différends existants sur les questions de défense, entre le gouvernement et le Président.

En effet, si cet événement ressemble à un incident ponctuel de nature protocolaire, les désaccords de fond entre les deux parties de l’exécutif sont bien réels. Ceux-ci reposent principalement sur l’inflexion atlantiste que le gouvernement veut donner à la doctrine nucléaire française - que François Mitterrand refuse - et qui se cristallise autour de la question de la participation française à l’IDS [6]. De cet affrontement, le Président sort vainqueur, en obligeant son Premier ministre à renoncer à ce projet américain.

Ainsi, la situation inédite de la cohabitation permet à François Mitterrand de s’affirmer sur le terrain régalien de la politique de défense de la France et de laisser à la postérité un héritage singulier dans le domaine.

[6] L’Initiative de défense stratégique (IDS) est un projet lancé le 23 mars 1983 par le président américain Ronald Reagan durant la guerre froide, compte tenu de la poussée soviétique depuis le milieu des années 1970 et de la volonté des États-Unis à rester inviolables sur leur sol et dans leurs zones protégées. Il s'agit d'un projet de réseau de satellites, dont le rôle serait la détection et la destruction de missiles balistiques lancés contre les États-Unis. François Mitterrand ayant la conviction que les États-Unis ont trouvé dans l’IDS un nouveau moyen d’étendre leur protectorat à l’Europe, il oppose aux Américains un refus définitif quant à la participation de la France à ce programme. Sur ce sujet, voir Paul Chaput, La France face à l’Initiative de défense stratégique de Ronald Reagan (1983-1986), L'Harmattan, 2008, 308 p.

Le « gaullo-mitterrandisme » : l’héritage singulier du Président

Dans le domaine de la défense, une des singularités de François Mitterrand est sans doute d’avoir réussi à faire sien l’héritage politico-stratégique laissé par le général de Gaulle à ses successeurs. De fait, celui qui a écrit le pamphlet Le Coup d’Etat permanent [7] en 1964, se coule progressivement dans le moule institutionnel forgé par le général, au point que l’expression de « gaullo-mitterrandisme » est élevée par les spécialistes au rang de concept pour décrire le rapport particulier qu’entretient, en Ve République, le chef de l’Etat avec les armées, la dissuasion, et l’indépendance nationale.

Cet héritage reçu est ensuite réapproprié, puis transmis à son tour par François Mitterrand à la postérité. Le discours qu’il tient le 14 juillet 1994, lors de la traditionnelle interview présidentielle, en est une parfaite illustration. Le moment est d’ailleurs singulier, puisque c’est l’ultime défilé auquel le Président assiste avant la fin de son deuxième et dernier septennat. Répondant à certaines critiques rapportées par les journalistes en leur exposant son bilan politique, il explique que le contexte de la deuxième cohabitation n’a rien changé à son statut de chef des armées : il est celui à qui le pouvoir de décision revient toujours.

14 juillet 1994 : le dernier défilé du Président François Mitterrand

14 juillet 1994 : le dernier défilé du Président François Mitterrand

Le 14 juillet 1994, lors de son dernier défilé militaire avant la fin de son second septennat, François Mitterrand profite de la traditionnelle l’interview présidentielle donnée aux journalistes pour exposer son bilan politique après quatorze ans de mandat. Il justifie aussi son choix d’avoir fait défiler pour l’occasion un Panzerbataillon, symbole qui déplaît à une certaine partie de l’opinion publique, mais qui représente pour le Président la réconciliation des mémoires et le progrès de la construction européenne.
14 juil 1994
08m 15s
Fiche (00047)

En matière de défense, l’héritage de François Mitterrand ne se cantonne cependant pas à une stricte intransigeance sur le respect de l’indépendance nationale et de ses prérogatives de Président. Il faut lui ajouter une indéniable dimension européenne, qui donne à son action une dimension résolument ouverte et oriente déjà son héritage vers l’avenir. La création de l’Eurocorps en 1992 est à ce titre révélatrice, puisqu’il s’agit de la première réalisation relançant concrètement la construction d’une défense européenne depuis l’échec du projet de Communauté européenne de défense en 1954.

C’est donc ce mélange singulier entre différentes valeurs, cette ambition d’être l’homme de la réconciliation entre la gauche française et les impératifs de la défense nationale, et cette volonté d’inscrire la stratégie de la France dans une dimension européenne qui donne à penser la spécificité de la politique de défense mitterrandienne.

[7] François Mitterrand, Le Coup d’Etat permanent, Paris, Plon, 285 p.

Conclusion

Comprendre la pensée de François Mitterrand en matière de défense nécessite de fait une démarche complexe.

Contrairement au général de Gaulle, hormis ses Réflexions sur la politique extérieure de la France [8], il n’a consacré aucun ouvrage écrit de sa main à ce sujet [9]. Il y a donc peu de sources textuelles qui nous permettent de lire le projet stratégique du Président. Et c’est seulement à travers ses notes de travail et ses discours qu’il faut déceler sa vision. En cela, les archives ausiovisuelles constituent un outil rare et très précieux pour l’historien.

S’impose également le dépassement d’un paradoxe à opérer : celui d’un homme qui n’aime pas la guerre et qui la fait pourtant. Au fur et à mesure de la consultation de ces archives vidéo, on mesure que la contradiction entre ses discours et son comportement n’est qu’apparente. Chaque fois que les forces françaises se trouvent engagées dans des opérations extérieures, le Président rappelle que c’est avant tout pour le maintien de la paix que la France se bat.

De surcroît, son adéquation totale avec le principe gaulliste de l’indépendance nationale laisserait croire qu’il n’y a pas une spécificité de l’héritage mitterrandien dans le domaine stratégique. Pourtant, entre les années 1960 et 1981, puis entre les années 1981 et 1995, la réussite de François Mitterrand tient sans doute à la façon dont il relève un triple défi : celui de procéder à « l’aggiornamento du logiciel de gauche » [10] en matière stratégique ; celui de devenir l’homme d’un consensus renouvelé sur la défense par l’établissement de relations personnelles et directes avec ses principaux acteurs ; celui enfin de retourner habilement en sa faveur les contextes de cohabitation pour s’affirmer plus que jamais comme unique décideur en matière de politique extérieure.

[8] François Mitterrand, Réflexions sur la politique extérieure de la France, Paris, Fayard, 1986, 441 p.

[9] La France et sa défense. Paroles publiques d’un président - 1981-1995, sous la direction de Georges Saunier et Philippe Vial, Paris, Editions nouveau monde, 2015, p.15.

[10] Louis Gautier, Mitterrand et son armée : 1990-1995, Paris, Grasset, 1999, 582 p.