Portrait de Pierre Méhaignerie

22 octobre 1985
14m 48s
Réf. 00223

Notice

Résumé :

Le député-maire CDS Pierre Méhaignerie revient sur ses origines, ses études d'agronomie et sa carrière d'homme politique. Il évoque son rôle de député-maire et ses orientations politiques de Centre droit. Son épouse Julie aborde leur vie familiale.

Type de média :
Date de diffusion :
22 octobre 1985
Source :
FR3 (Collection: Portrait )

Éclairage

Né le 4 mai 1939 à Balazé en Ille-et-Vilaine, Pierre Méhaignerie est le fils d'Alexis Méhaignerie, député MRP d'Ille-et-Vilaine de 1945 à 1967 et maire de Balazé de 1945 à 1976. Il reçoit une formation d'ingénieur agronome mais très vite il s'oriente vers une carrière politique. Candidat en 1968 aux élections législatives dans la circonscription de Vitré, sous l'étiquette de l'Union centriste, Pierre Méhaignerie est battu alors même que la vague gaulliste submerge le pays, suite aux évènements de mai 1968. Se représentant en 1973, il bat le candidat sortant UDR et à compter de cette date, est réélu député de cette même circonscription, sans discontinuer.

En janvier 1976, il entre dans le gouvernement de Jacques Chirac en même temps que Raymond Barre, dont il demeure par la suite un soutien très fidèle. Il est d'ailleurs successivement secrétaire d'État et ministre de l'Agriculture dans les gouvernements de ce dernier jusqu'en mai 1981. Logiquement privé de fonctions ministérielles durant les cinq premières années du septennat mitterrandien, il occupe à nouveau un poste de toute première importance dans le second gouvernement Chirac entre 1986 et 1988, puisqu'il est nommé ministre de l'Équipement, du Logement et de l'Aménagement du Territoire. Après la réélection de François Mitterrand à la tête de l'État, Méhaignerie doit attendre 1993 et l'arrivée à Matignon d'Édouard Balladur pour atteindre en quelque sorte le sommet de sa carrière politique nationale : durant deux ans, le natif de Balazé occupe la fonction de Garde des Sceaux. Tandis qu'il est réélu député pour la septième fois le 16 juin 2002, il rejoint le groupe UMP et préside la commission des finances de l'Assemblée Nationale de 2002 à 2007, après avoir déjà exercé cette fonction de 1995 à 1997. En 2007, il est réélu député dès le premier tour avec près de 53% des voix. Ancien président du Centre des Démocrates Sociaux de 1982 à 1994, Pierre Méhaignerie est aujourd'hui vice-président de l'UMP après en avoir été le secrétaire général.

En parallèle à cette carrière politique nationale, l'ancien garde des Sceaux a toujours participé à la vie politique locale. En 1976, il succède par exemple à son père en étant élu conseiller général du canton de Vitré-Est. Réélu en 1982, il atteint alors la présidence de l'assemblée départementale, poste qu'il occupe jusqu'en 2001. Plus localement encore, Pierre Méhaignerie devient également maire de Vitré en 1977, poste qu'il occupe toujours en 2008 et ce, sans aucune discontinuité.

Fabien Lostec

Transcription

Emmanuel Yvon
Est-ce que vous considérez que la politique c'est un véritable métier ?
(Musique)
Emmanuel Yvon
Méhaignerie, est-ce que c'est pas un nom un peu difficile à porter pour un homme politique ?
Pierre Méhaignerie
C'est un nom long, à porter, et difficile à prononcer pour les gens, même pour les hommes et les femmes de cette région. Mais disons que c'est un nom local, il est originaire probablement du Maine, et d'après diverses interprétations, ça pourrait dire « infirmier, rebouteux » ou quelque chose dans cette famille.
Emmanuel Yvon
Ici à Balazé, près de Vitré, les racines de la famille Méhaignerie. Autrefois, ce champ était cultivé par le père de Pierre Méhaignerie, Alexis. L'héritage était double, Paul reprit cette exploitation agricole et la mairie de Balazé, son frère Pierre hérita lui de la carrière politique. En 1973, il reprend le siège de député que son père avait occupé pendant 20 ans. Depuis 5 ans, il est déjà conseiller auprès de Jacques Duhamel, ministre de l'Agriculture puis des Affaires culturelles. En 1977, Pierre Méhaignerie a 38 ans, il est le plus jeune ministre de la Ve République, quand Raymond Barre lui confie l'Agriculture. Parallèlement, Pierre Méhaignerie est alors élu maire de Vitré, une carrière jusqu'ici exemplaire, et qui en fait aujourd'hui un des premiers responsables de l'opposition.
Pierre Méhaignerie
Ce qui m'a motivé pour être ingénieur agronome alors que je n'aimais pas tellement les mathématiques mais beaucoup plus l'histoire, la géo et ... même la littérature, c'est un peu de naïveté, parce que je pensais qu'il fallait nourrir le monde, et donc ingénieur agronome ça allait dans le sens. Euh, j'ai exercé 4 ans en Tunisie, et euh à Bordeaux, puis 4 ans au cabinet de Jacques Duhamel. C'est à la fois mon père, et d'autre part Jacques Duhamel, qui ont été pour moi dans la vie politique mes deux pères, et qui m'ont redonné la passion de la vie publique. L'idéalisme pour moi, c'était beaucoup plus la transformation des rêves et des aspirations des hommes et des femmes de cette région que je représente.
(Musique)
Emmanuel Yvon
Ce mercredi 2 octobre, la rentrée parlementaire dans la salle des 4 colonnes de l'Assemblée nationale, le tout politique se retrouve. Journalistes, députés, ministres cohabitent, que l'on soit de la majorité ou de l'opposition. Dans l'hémicycle, la plupart des stars de la politique font acte de présence devant les caméras la télévision qui retransmet le débat. A quelques rangées derrière Raymond Barre et Valéry Giscard d'Estaing, Pierre Méhaignerie se souvient de sa première élection.
Pierre Méhaignerie
L'émotion, c'est vraiment le jour de l'élection au suffrage universel et de l'adhésion populaire.
Emmanuel Yvon
La première fois où vous êtes monté à la tribune pour une intervention, est-ce que vous n'aviez quand même pas une certaine appréhension ?
Pierre Méhaignerie
A chaque fois que l'on fait un exposé et une intervention, il y a toujours une part que trac, qui ne disparaît jamais.
Emmanuel Yvon
Plus importante le premier jour.
Pierre Méhaignerie
Mais même aujourd'hui, il y a toujours une part de trac qui n'est jamais totalement surmonté.
Emmanuel Yvon
Dans les couloirs de l'assemblée, Pierre Méhaignerie avec son attachée parlementaire. Il sort d'une réunion du CDS dont il est le président, problème de trésorerie pour financer la campagne électorale. 30.000 francs par mois, c'est environ le montant des indemnités de Pierre Méhaignerie, député, maire, président de conseil général ; une grande partie s'en va en frais généraux, précise-t-il. Et puis dans une salle du sous-sol, réunion des députés UDF présidée par Jean-Claude Gaudin, à droite de Pierre Méhaignerie, Raymond Barre.
Pierre Méhaignerie
Nous examinons les projets de loi qui vont être discutés, et nous prenons une position, nous venons de discuter par exemple sur les cumuls emploi retraite. Quelle position allons-nous prendre ? Disciplinés, tous voter la même chose, ou séparés en conscience. Nous avons décidé des questions d'actualités que nous allions poser au gouvernement. Je crois que c'est une vie collective qui est nécessaire, d'abord parce qu'elle vous apporte un complément d'information, en écoutant ce que pensent vos collègues. Et puis aussi je pense que dans la vie politique, il faut une certaine discipline de vote, au moins lorsque ça ne porte pas sur des problèmes de conscience individuelle.
Emmanuel Yvon
Oui, c'est cela, vu de l'extérieur on a parfois l'impression que les députés au sein d'un groupe mettent au point des tactiques, des stratégies, pour embêter le gouvernement pour parler familièrement ? Est-ce que c'est vrai ?
Pierre Méhaignerie
Bien sûr, il y a toujours une partie de vrai, nous sommes dans l'opposition, c'est le rôle dans une démocratie que de contrôler la vie du gouvernement. Je pense que j'appartiens à un groupe politique et un groupe parlementaire qui ne fait pas du systématisme « contre ».
Emmanuel Yvon
A l'Assemblée nationale, vous avez été au banc des, du gouvernement en tant que ministre, vous êtes maintenant dans l'opposition, qu'est-ce qui est le plus confortable ?
Pierre Méhaignerie
Il faut alterner, là aussi l'alternance est saine. Je n'attends pas du tout et je ne suis pas pressé de revenir au gouvernement, croyez le bien, car mener 4 ou 5 ans de vie parlementaire, de vie ministérielle, surtout à un poste comme l'agriculture, c'est quand même beaucoup de tensions nerveuses, des satisfactions certes, mais aussi beaucoup d'inquiétude, d'angoise, et je dirais parfois, c'est probablement des années de vie en moins ou du moins des semaines de vie de famille qui n'existent plus.
Emmanuel Yvon
Du mardi au vendredi, Pierre Méhaignerie vit à Paris, dans un petit deux-pièces près de Montparnasse, une vie qu'il apprécie peu. Ce régionaliste convaincu regrette le parisianisme, qu'il soit politique ou artistique, aussi le Pont Neuf habillé par Christo ne l'a guère ému. Est-ce que les hommes politiques ne sont pas un peu méfiants vis-à-vis des coups de folie, vis-à-vis de la vie artistique ? Est-ce qu'en fait ils ne se prennent pas un peu trop au sérieux ?
Pierre Méhaignerie
Souvent entachés d'embellissement ou d'un manque, je dirais, de concordance, entre d'une part le discours, la parole, et d'autre part l'acte. Méfiez-vous des discours, regardez les hommes politiques vivre et jugez-les sur leurs réalités, sur ce qu'ils font et non pas toujours sur ce qu'ils disent.
Emmanuel Yvon
Alors justement, sans parler de politique, que faites vous quand vous êtes à Paris, vous avez quelques moments de libre ?
Pierre Méhaignerie
Bien j'essaie de revoir ma femme, ou ma femme vient de Vitré à Paris une semaine sur deux, et lorsqu'elle arrive au train à neuf heures et demie à Montparnasse, j'essaie de passer tous les quinze jours, toutes les trois semaines, avec elle d'aller voir un film. Voilà notre principal loisir à Paris, toutes les deux ou trois semaines, aller voir les meilleurs films.
Emmanuel Yvon
Alors le cinéma c'est votre passion, quel est le dernier film que vous avez vu ?
Pierre Méhaignerie
Je crois que c'est « Witness ».
Emmanuel Yvon
Vous avez aimé ?
Pierre Méhaignerie
J'ai beaucoup aimé parce qu'en même temps ça retrace l'histoire aux Etats-Unis d'un clan qui n'a pas accepté le progrès et qui vit en dehors du monde, toujours avec des chevaux, et les, et c'est une leçon traditionnelle je dirais de, de qualité de vie, bien que je ne cherche pas du tout à revenir à cet état de fait.
Emmanuel Yvon
Retour à Vitré dans la maison familiale construite il y a quelques années, avec l'héritage du père, une villa moderne de pierre et de bois. Pierre et Julie Méhaignerie ne souhaitent pas de carrière toute tracée pour leurs 2 enfants de 14 et 17 ans. « Qu'ils vivent ce qu'ils souhaitent » explique leur mère. Elle est originaire de Rochester, près de New York. Elle a rencontré Pierre Méhaignerie à Rennes, lors d'échanges franco-américains. Quand son mari fut nommé au gouvernement, elle dut abandonner son travail à l'UNESCO. Depuis, une vie de famille presque classique. Comment vous avez accepté vous le fait qu'il rentre dans cette carrière politique ?
Julie Méhaignerie
Plusieurs soirées dans la semaine, par exemple, nous sommes séparés, même le week-end quelquefois Pierre s'en va toute la journée de samedi ou dimanche ou le week-end ou autre chose. Pas de déplacements trop longs, mais quand même nous sommes très fréquemment séparés. Et ça veut dire que j'élève les enfants souvent par moi-même et, et il faut s'adapter à ça, et ça a exigé du temps, mais ça fait longtemps maintenant.
Emmanuel Yvon
Les enfants, comment vivent-ils cette situation ? Voir leur père comme ça entre deux portes ?
Julie Méhaignerie
Ce n'est pas vraiment entre deux portes, parce que, j'ai beaucoup de chance dans le sens que Pierre arrive à se détacher de ses soucis, ses préoccupations et quand il arrive à la maison, il peut très bien se mettre dans, dans le bain de la famille et tout de suite changer complètement de longueur d'onde. Et donc nos contacts et nos rapports restent étroits, ce n'est pas entre deux portes du tout.
Emmanuel Yvon
Est-ce que vous pensez avoir eu, ou avoir toujours, une certaine influence sur lui ?
Pierre Méhaignerie
Est-ce que par exemple il vous demande des conseils quand il a à affronter une situation délicate ?
Julie Méhaignerie
Non il ne me demande pas de conseils mais très souvent on discute et quelquefois je lui donne un avis sans être sollicitée même, mais alors je pense que, oui on est, on échange sur quelques points, mais aussi il y a des domaines, il n'en parle pas du tout et... il n'y a pas de règle.
Emmanuel Yvon
Rien qu'en une seule journée, Pierre Méhaignerie assistait ce lundi à 8 réunions, pas moins. Conseil municipal à Vitré, réunion à la préfecture de région, déjeuner avec des élus locaux, autre réunion plus tard au conseil général. Un emploi du temps serré au maximum pour cet homme de dossier qui ne prêche que par le réalisme. Avoir les pieds sur terre, loin de tout dogmatisme, aime-t-il répéter, et de rappeler qu'avoir vécu un an aux Etats-Unis en faisant du stop, lui avait apporté plus que n'importe quel diplôme universitaire. Le travail ne lui fait pas peur, dit-il, et rares sont les moments où il laisse transparaître une quelconque émotion. Sa tasse de thé, comme disent les Anglais, c'est la vie économique et sociale de sa commune, de sa région.
(Bruits)
Emmanuel Yvon
On pourrait cependant lui reprocher de cumuler les mandats. Lui-même souhaiterait mieux partager ses responsabilités. Mais, poursuit-il, ces divers mandats, de la mairie à l'Assemblée nationale, lui permettent de recouper toutes ses actions en faveur de sa principale préoccupation : l'emploi. C'est un privilège dont profitent mes électeurs de Vitré, reconnaît-il.
Pierre Méhaignerie
Tous les problèmes sont liés, et l'électeur de base sait parfaitement que si son maire est en même temps conseiller général et député, il a plus de chances de voir des satisfactions quant à la réponse à ses aspirations. Tant que vous ne couperez pas et ne séparerez pas les responsabilités propres de la commune, du département et de l'Etat, vous aurez cumul de mandats, car c'est l'intérêt de l'électeur.
Emmanuel Yvon
Donc actuellement, vous ne seriez pas pour voter, une, une loi qui limiterait le cumul des mandats ?
Pierre Méhaignerie
Je voterai une loi qui cumule, qui limite le cumul des mandats puisque j'ai été déjà à l'initiative du non cumul du mandat de député national et de député européen.
Emmanuel Yvon
Vous faites attention au titre que l'on vous donne ?
Pierre Méhaignerie
Pas du tout, pas du tout et le, le meilleur c'est monsieur Méhaignerie, plus que monsieur du président ou je ne sais trop quoi. Oui.
Emmanuel Yvon
Pourquoi ?
Pierre Méhaignerie
Il exige, comme tout métier, du professionnalisme de plus en plus. Du professionnalisme, de l'information, des techniques, car ceux qui vous élisent attendent de vous de l'efficacité.
Emmanuel Yvon
Par rapport au débat traditionnel entre le libéralisme et le socialisme, où vous situez-vous exactement ?
Pierre Méhaignerie
Je suis pour des solutions libérales, mais mises au service d'un projet social et de la justice. Pourquoi des solutions libérales ? Parce que je pense qu'il faille, il faut récompenser l'effort, l'-e-f f-o-r-t, pénaliser les laissez-allers, et que l'entreprise privée est mieux à même d'assurer le progrès social, parce que l'homme ou la femme qui dirige son entreprise fait en général plus attention que celui qui dirige une entreprise avec l'argent des autres. Mais je dis : au service d'un progrès social et de la justice parce qu'il reste beaucoup d'efforts à faire en France encore dans ce domaine. Et enfin l'ouverture au monde, et spécialement la construction de l'Europe, non seulement pour avoir un marché de 300 millions d'habitants, car aujourd'hui la dimension de la technologie et de la recherche, c'est un marché de 300 millions d'habitants. Mais aussi parce que nous avons un système de civilisation et de valeurs à défendre, et donc à unir.
Emmanuel Yvon
Vous ne pensez pas que là vous approchez un discours qui est celui de quelques hommes de gauche actuels ?
Pierre Méhaignerie
Oui mais hélas, après nous avoir fait perdre beaucoup d'années. Et d'autre part, si c'est un discours de certains hommes de gauche désormais, il faut encore le mettre en pratique ; ce qui n'est pas toujours le cas.
Emmanuel Yvon
Est-ce que vous reconnaissez que ce n'est pas celui de certains hommes de l'opposition actuelle, qui ne jurent que par le libéralisme et uniquement le libéralisme ?
Pierre Méhaignerie
Oui euh, je ne crois pas au dogmatisme, ni de droite ni de gauche. Cela dit, je pense que les solutions libérales sont quand même drôlement plus efficaces que les solutions socialistes.
Emmanuel Yvon
Ça vous énerve qu'on vous dise qu'on vous dise que vous êtes de droite, par commodité de langage.
Pierre Méhaignerie
Ça m'énervait, ça ne m'énerve plus. Je me situe, s'il fallait vraiment me situer en politique, au centre droit.
Emmanuel Yvon
Etes-vous d'un naturel optimiste monsieur Méhaignerie ?
Pierre Méhaignerie
Optimiste mais inquiet, voilà. Et je dis pour la France : j'estime que la France a des atouts formidables, à condition qu'elle ne s'abandonne pas à la démagogie. Et pour moi, peut-être parce que je suis breton, parce que j'ai vécu dans une région qui a ... connu une véritable saignée de population, dans la première moitié du siècle, j'estime que la démagogie tue l'avenir et tue l'espoir. Et pour moi un homme politique démagogue, c'est un vice rédhibitoire.