Dastum

20 août 2002
5m 1s
Réf. 00435

Notice

Résumé :

Vincent Morel sillonne la campagne bretonne à la recherche des chants d'antan. Berthe, Marie et les autres lui transmettent leurs chansons oubliées. Ses enregistrements collectés sont ensuite confiés à Dastum qui conserve ce patrimoine oral.

Date de diffusion :
20 août 2002
Source :

Éclairage

La tradition orale bretonne est très riche et diversifiée : depuis plusieurs siècles, airs musicaux, chants, contes et légendes sont transmis oralement de génération en génération, à chaque fois transformés et adaptés.

Depuis le début du XIXe siècle, on a conscience que ce patrimoine culturel, aujourd'hui appelé "patrimoine culturel immatériel", est fragile, et l'on s'inquiète de sa possible disparition. Cet intérêt pour les chants et contes populaires prend ses racines dans le Romantisme, dont les représentants entreprennent des collectes des traditions orales dans les années 1815-1820 en Basse-Bretagne. L'objectif de ces premiers "folkloristes" est de donner le statut de littérature à la tradition orale, mais aussi de retrouver l'Histoire de la Bretagne par ce biais, et de transmettre la richesse du patrimoine populaire. L'idée que ces répertoires sont menacés de disparition émerge vers 1840, et ainsi de très nombreux collecteurs réunissent des centaines de pièces jusqu'en 1914. Ces pièces sont réunies à l'écrit dans un premier temps, mais peu à peu, l'idée qu'il ne faut pas les retoucher, mais les livrer telles quelles, prend de l'ampleur. On utilise donc des techniques d'enregistrement sonore dès la fin du XIXe siècle. D'un point de vue quantitatif, les enregistrements antérieurs à 1950 sont quand même très rares, voire anecdotiques.

Après la Seconde Guerre mondiale, l' "ère des folkloristes", qui s'intéressaient surtout aux chants et aux contes, s'achève. Dès 1943, un intérêt nouveau est porté aux sonneurs et aux morceaux qu'ils jouent. De plus, dans les années 1950, en parallèle avec le renouveau des festou-noz et la création des cercles celtiques et des bagadoù, les jeunes s'intéressent de nouveau aux traditions, dans un souci de réappropriation d'une partie de la culture et de la mémoire, et quelques uns commencent à sillonner les campagnes bretonnes avec des magnétophones, afin de récolter le répertoire populaire chanté et sonné. Mais ce mouvement prend véritablement son ampleur à la fin des années 1970, avec l'attention nouvelle portée aux musiques traditionnelles, grâce à un réseau associatif qui se distingue très nettement du réseau des bagadoù et des cercles celtiques. De nombreux collecteurs amateurs et des associations récoltent des archives importantes, qui sont progressivement mises à disposition du public, et ce avec le soutien des pouvoirs publics dès les années 1980.

Le travail de Vincent Morel s'inscrit dans ce mouvement de collecte. Depuis 1992, il réalise des enquêtes de terrain en Haute Bretagne, de Vitré à la baie de Saint-Brieuc, afin de collecter un patrimoine culturel transmis exclusivement de manière orale. Lui-même sonneur et chanteur, il présente en 1995 un mémoire sur les complaintes criminelles de Haute-Bretagne. Aujourd'hui, il a récolté plus de 250 heures d'enregistrement, ce qui représente plusieurs milliers d'airs, d'histoires, de témoignages. Au moment du reportage, Vincent Morel est l'un des permanents de l'association La Bouèze, créée en 1979 avec pour objectif la collecte, la sauvegarde et la transmission du patrimoine oral, et qui a connu une activité intense de collecte, d'animation et d'enseignement dans les parties nord et est de la Haute-Bretagne pendant plus de 25 ans. Il est aujourd'hui responsable des fonds "Haute-Bretagne" à l'association Dastum, créée en 1972, qui rassemble, sauvegarde et valorise les archives sonores de toute la Bretagne. Ses enregistrements de terrain y sont actuellement en cours de numérisation.

Marine Guida

Transcription

Daniel Bilalian
Parlons maintenant de tradition orale en France. Elle est fragile et se perd donc facilement. Les anciens se transmettaient entre eux des chansons, des airs populaires et petit à petit et bien leurs descendants sont devenus muets. En Bretagne, un homme s'est pris de passion pour ces refrains d'antan et il parcourt les routes de la région pour les recueillir avant qu'ils ne disparaissent totalement des mémoires. Florent Muller, Frédéric Faure.
Vincent Morel
Mélodie et danse, bande n°14, Air numéro 1.
(Musique)
Florent Muller
Oui diguedondon et diguedondain, brisons là les fredaines et reprenons nos grands airs. Vincent Morel suit une voix enchantée. Une fois par semaine, l'homme chaparde des trésors de famille.
Berthe Le Touzic
Ah Vincent, Bonjour Vincent, Comment vas-tu ?
Florent Muller
Pas de ceux qu'on planquerait dans un matelas multispire non, ces secrets là, on les déballe plutôt sur la toile cirée et encore, c'est offert de bon coeur.
Berthe Le Touzic
L'enregistrement n'était pas très bon.
Vincent Morel
Et si on revenait sur les chansons de votre mère alors, dans les chansons de votre mère il y avait quoi ?
(Musique)
Vincent Morel
Ça vient de votre mère ça ?
Berthe Le Touzic
Ouais.
Florent Muller
Pas téméraire, monsieur gardera ses distances, ici c'est une affaire de coffre.
(Musique)
Florent Muller
50 ans que Berthe n'avait plus fredonné ces vieux trucs là, les chansons de sa mère. Il a suffit que Vincent s'y intéresse que tout lui revienne en mémoire. Quand je chante dit-elle aujourd'hui, je m'évade, suivons-la.
(Musique)
Berthe Le Touzic
Quand j'étais toute petite, qu'elle allait avec ses vaches, je lui disais : "Chante encore, Maman !". En été, après les battages la nuit, on faisait la fête, on chantait, voire même dansait et puis aussi tout le monde était un peu vannier ici dans notre coin, on est tout près de la forêt. Chacun faisait ses paniers pour, pour l'hiver, pour les bêtes, et tout ça alors c'était la même chose, en cheminant comme ça dans les petits chemins, on chantait, on sifflait. Que maintenant personne ben non, tout est motorisé, les tracteurs, tout ça, on entend bien la radio dans les tracteurs justement mais ça ne chante plus, c'est plus... Ah ben oui mais, dame ! Chaque temps, chaque moeurs, il faut s'y faire. Enfin, je ne suis pas mécontente que Vincent soit venu trainer ses guêtres par là, parce que il en a enregistré pas mal.
Florent Muller
Jamais Berthe n'avait songé à apprendre ces chansons à ses enfants.
(Musique)
Vincent Morel
C'est vrai que dans cette relation de collecteur à collecté, quelquefois il arrive qu'on est, on arrive à des choses assez intimes. Ça m'est arrivé qu'une dame se mette à pleurer au milieu d'une chanson parce que ça lui rappelait des souvenirs trop forts oui.
Florent Muller
Un même thème, fait naître des milliers de versions. A chaque transmission, il y a adaptation. Sa recherche n'est que fuite, légers détours et fausses routes, de sorte qu'il est impossible d'en connaitre l'original qui probablement remonte à près de 3 ou 4 siècles. Depuis le XVIIIe, des collecteurs comme Vincent Morel sillonnent la Bretagne. Une bonne famille de chanteur, ça se piste par le bouche à oreille.
(Musique)
Florent Muller
A 78 ans, Marie Tessier dispose encore d'une centaine de tubes, hérités cette fois de son père, né en 1886.
Marie Tessier
J'ai toujours aimé chanter. J'ai commencé à l'âge de 12 ans. Et puis autrefois, on trayait les vaches à la main, il y avait pas les machines à traire. Alors j'avais les seaux comme ça, et puis je chantais en trayant les vaches.
Florent Muller
Vincent, comme la plupart des collecteurs, confie à l'association Dastum ces précieux enregistrements. Ici sont conservés près de 70000 souvenirs embobinés. Jeune compositeur en mal d'inspiration, ou retraité nostalgique, chacun peut consulter à loisir ces madeleines familiales.
(Musique)
Véronique Perennou
Toutes ces chansons, toutes ces langues ont été tellement dévalorisées. On a tellement dit aux gens que ça ne valait rien, que c'était pas la peine de transmettre ça à leurs enfants, tout ça c'était en train de se perdre et il y avait vraiment urgence.
Florent Muller
Berthe et Vincent se retrouvent parfois dans des fest noz pour pousser la chansonnette. Une nouvelle vocation plaisante-t-elle. Et pourquoi pas, après tout ?