Autrefois dans les Monts d'arrée

24 septembre 1966
11m 30s
Réf. 00731

Notice

Résumé :

Extrait du film d'André Voisin Au coeur de l'Argoat.

Type de média :
Date de diffusion :
24 septembre 1966
Source :
ORTF (Collection: Les conteurs )

Contexte

L'Argoat, la Bretagne intérieure des bois et des bocages, est évoquée à travers les récits croisés de ces personnages natifs de la région, parmi lesquels le fameux conteur Yves Pichon. Les souvenirs personnels et la tradition orale locale se mêlent pour dessiner un portrait de l'Argoat au temps passé. Au cours de cette veillée, les participants se révèlent être les précieux détenteurs d'une culture de tradition orale ancrée dans le terroir de l'Argoat.

Au cours des interventions, sont évoqués les métiers du monde rural, tels que celui de meunier. Le reportage débute sur un « kan ha diskan », chant à répons, entonné en breton par l'ensemble du groupe, qui reprend les paroles du meneur ; puis ce dernier reprend les paroles du chant, lequel raconte l'histoire d'amour impossible d'un jeune meunier.

La tradition orale maintient la mémoire de nombreux autres petits métiers : le récit de la femme rappelle celui des chiffonniers, connus sous le nom de « pilhaouerien » en breton. Leur activité fut importante en Basse-Bretagne jusqu'à la Seconde guerre mondiale. Tous ces personnages de chants, de complaintes et de contes populaires furent le symbole de la misère du pays, engendrée par la rudesse du climat, la pauvreté des terres, conjuguées aux effets de la croissance démographique. Au cours du XIXème siècle, les paysans bretons les plus pauvres durent se convertir en marchands itinérants, et parcourir les chemins pour échanger de la vaisselle en faïence contre des chiffons, destinés aux moulins à papier de la région.

C'est aussi le paysage et la réalité géographique où sont ancrées les traditions des Monts d'Arrée qui sont évoqués au travers de ces souvenirs et de ces contes. La « terre très ingrate », faite de forêts, de landes et d'étendues de bruyères, est un milieu naturel hostile qui ne laisse qu'une place très pauvre à l'agriculture. Le conte fantastique des deux géants permet d'évoquer les activités de l'homme pour vivre dans ce milieu et le maîtriser, telles que l'abattage du bois pour le chauffage. Les landes étaient également utilisées comme lieux de litière et de pâturage pour le bétail, dont l'importance transparaît dans l'anecdote du pèlerinage de Saint-Herbot. Saint semi-légendaire à qui l'on offre, par superstition, le crin et les queues des vaches, Saint-Herbot incarne la rencontre entre la foi chrétienne et les croyances populaires bretonnes. Dans les chapelles de la région, les nombreux gisants et statues de Saint-Herbot témoignent encore aujourd'hui de l'importance du culte de ce saint protecteur des bêtes à cornes, très répandu, bien que non reconnu par l'église catholique.

Les contes et les chants nous rappellent enfin une époque où l'usage de la langue bretonne était très répandu, dans cette partie de la Bretagne encore isolée. Avec la IIIème République et l'instruction obligatoire, le Français gagne du terrain. L'ignorance de la langue française, comme l'illustre le dernier conte, représente alors un certain handicap. La transition se réalise progressivement, mais le breton, encore considéré comme une langue de ruraux peu instruits, demeure souvent l'unique langue maternelle au début du XXème siècle. Au cours du XXème siècle, l'enseignement obligatoire et l'exode rural auront progressivement raison de la Bretagne bretonnante. Face au recul de la pratique, c'est souvent dans une démarche militante que certains locuteurs maintiennent l'usage de la langue dans les années 1960. L'un des premiers sondages en 1970 indique que la langue bretonne demeure le moyen principal de communication pour 19% de la population de Basse-Bretagne. Aujourd'hui, le breton est reconnu comme un trait culturel qui ne doit pas disparaître, notamment parce que la langue est porteuse d'une vaste tradition orale, à l'image de ces fragments de mémoire collective, à une autre époque transmis par la grand-mère, le soir, au coin du feu.

Autres intervenants:

Louis ROPARS, Monsieur et madame LAVENANT, Yann MOULIN, Alain LE MEUR, Joseph LE CARRE, Joseph KERAN GUYATEC, Bernard de PARADES

Pauline Jehannin - CERHIO – Université de Rennes 2

Pauline Jehannin

Transcription

Inconnu
Nous sommes ici tout près des premiers contreforts de la montagne d'Arrée. La montagne Noire se trouve au sud, mais en somme, nous culminons à quelques 390 mètres au Mont Saint Michel [incompris]. Malgré tout, on nous appelle des montagnards, pour quelle raison ? Nous sommes resserrés, nous habitons entre les 2 chaînes de montagnes, et c'est pour cette raison que nous avons été, au cours des siècles, isolés du reste de la Bretagne et nous avons été touchés très tardivement par la civilisation.
(Musique)
Inconnu
Il s'agit d'un meunier si triste est mon destin, me voici fatigué à pleurer, au milieu donc de toute mon angoisse, je me mets à chanter. Pour voir, si je pourrais mettre remède à mes peines. Je suis, quant à moi, un pauvre meunier et elle, celle que j'aime, c'est une héritière [breton] c'est une fille de maison, maisonnée et après l'avoir aimée, moi aussi je suis aimé. Comme il n'y avait entre nous qu'un champ de blé, et bien, évidemment nous étions souvent ensemble à jouer, à nous promener et les gens à nous voir disaient que nous étions sûrement frère et soeur puisque nous nous suivions ainsi. Mais notre enfance heureuse est passée depuis longtemps. A peine avions-nous fait nos Pâques que nous fûmes séparés. Elle fut envoyée en pension à Briec, Briec c'est déjà le chef de canton, c'est déjà le pays riche du côté de Quimper, vous savez à 20 km de Quimper, c'est le pays Glazik, le pays cossu. Et moi, naturellement, avec mes pauvres parents, j'allais à l'autre bout du canton et je dus apprendre le dur métier de meunier. Le métier a été complètement changé, il me fallait peiner, ouvrir les écluses, envoyer la farine à la maison et en un mot, faire chaque chose, et voila.
Inconnu 2
Le kan ha diskan.
Inconnu 3
Qu'est-ce que c'est le kan ha diskan ?
Inconnu 2
Eh bien, ce sont 2 chanteurs, un chante et puis l'autre, comme on dit, diskan, répète. La montagne quand même, nous sommes plus élevés que les autres aussi, oui, enfin c'est-à-dire que nous sommes dans le coin de la montagne du coté de Rostrenen, du côté de Poullaouën-Carhaix.
Inconnue
La montagne, c'est une terre très ingrate où il ne pousse rien.
Inconnu 2
Vous voyez, il y a la bruyère des landes, du bois qui est assez maigre quand même, sauf dans les vallées, ils peuvent être que, à la montagne par exemple du côté de Brennilis, Botmeur et compagnie là, ça c'est bien maigre, très peu de blé. Mais les avoines poussent, l'orge et les avoines poussent, les pommes de terre aussi, des légumes par exemple, betterave, chou, navet.
Inconnue
Et dans ce temps, dans ce coin là, ils faisaient tous des chiffonniers, parce qu'ils étaient obligés de faire ça pour vivre, avec la terre, leur terre ne leur rapportait pas alors la femme travaillait à la maison, le mari faisait le chiffonnier. Et il partait en route comme ça pour ramasser des chiffons. Alors, on vous donnait de la faïence pour ces chiffons, de la faïence, des bols, des assiettes et tout ça.
Inconnu
Nous avons toujours rêvé, nos ancêtres ont toujours rêvé des histoires de géant par ici.
Inconnu 2
On raconte [breton], le chatelain du Rusquec là. Ils étaient à deux frères, ils abattaient du bois et quand une hache manquait à l'un d'eux, ils se jetaient la hache du bois du Rusquec au bois de [l'Aas] là-bas à une trentaine de kilomètre d'ici. Et alors, un jour l'un d'eux a dû être dans l'obligation de changer de chantier sans doute et en passant au dessus du clocher de Saint-Herbot là, le fond de sa culotte a dû prendre dans la flèche de la tour, il a renversé la flèche du clocher, la tour qui est maintenant carrée là. Alors en passant encore, il a dit, nom de nom, mais c'est que les fougères sont rudement longues ici. Et puis il a son tombeau dans une garenne là qu'on appelle la garenne du tombeau, il est enterré en 7 plis là, et en 7 plis, il a fallu sans doute [incompris] 7 fois bien entendu, dès que je me rappelle de quelque chose, assez tôt.
Inconnu 3
Qui est-ce qui vous racontait ça ?
Inconnu 2
C'était ma grand-mère, par exemple, au coin du feu le soir, elle qui est morte dans sa quatre-vingt-dixième année, après qu'elle a eu 14 enfants. Et ce qui ne lui a pas empêché de mourir dans sa quatre-vingt-dixième année. Et puis, pourtant, certainement, et ce n'est pas à faire [inaudible] qu'elle a dû nuire à cette tâche-là. Le matin on faisait de la soupe au crêpe, certainement, "souben rouz" qu'on l'appelait, un peu de lard bouilli dans de l'eau, un peu de graisse quoi, bouilli dans l'eau ; le midi, c'était de la bouillie d'avoine, le soir, c'était des pommes de terre.
Inconnue
Du temps de ma jeunesse, je me souviens, les bêtes à corne venaient en pèlerinage, on envoyait tous les troupeaux comme ça en pèlerinage à Saint-Herbot, on faisait 3 tours autour de la chapelle et puis les bêtes s'en allaient après comme ça. Tous les gens des environs faisaient ce trajet là, c'était la coutume. Parce que Saint-Herbot, c'est un ermite, il est venu d'Angleterre à ce qu'il paraît, c'était le Patron des bêtes à corne. Alors on envoyait les queues de vache, le crin de vache qu'on vendait après au profit de l'église.
Inconnu 2
Oui, parce que de ce temps les crins des queues de vache se vendaient, mais maintenant.
Inconnue
Maintenant, ça ne se vend mais ça se vendait cher. Alors le lendemain de la foire de ce pardon là, ça se vendait comme ça, il y avait des marchands de crin qui venaient pour acheter le crin et il y en avait des tas.
Inconnu 3
Vous savez, en faisait des moulins sur la rivière, on faisait les radeaux. Moi j'étais petit, enfin je le suis resté et moi je portais la musette, vous comprenez, les autres se battaient à coup de cailloux, des moitiés de pavé et puis moi, les petits, nous, on portait la musette, alors on était en somme à peu près neutres. Autrefois ils venaient à l'école, moi j'en ai eu à venir à l'école, qui ne savaient pas un mot de français et qui l'apprenaient d'ailleurs très vite. Il y a vingt ans, ils venaient et ils étaient d'ailleurs, ces gens là qui venaient, j'en ai vu plusieurs qui étaient compositeurs-nés qui vous chantaient dans la cour, pendant un quart d'heure à vingt minutes, une chanson, paroles et musique de, ils alignaient des mots en breton et ils avaient composé la chanson, elle n'avait pas beaucoup de sens en général, mais avec musique, ils improvisaient.
Inconnu 2
Les enfants, on ne leur apprenait pas le français vous pensez, puisque j'ai été élevé par ma grand-mère, j'ai appris la langue bretonne sur les genoux de ma grand-mère, pour ainsi dire, parce que ma mère était occupée à son travail.
Inconnue
Alors pour aller à l'école, il fallait faire ici 4 km à pied.
Inconnu 2
Ma grand-mère pensait, elle n'avait jamais été allée à l'école, ma mère si peu aussi, ça fait que nous autres, on nous a envoyés à l'école, on est sorti bien sûr avec des titres et j'ai eu mon certificat d'études.
Inconnu 4
On ne parlait pas le français en mon temps, quand j'étais jeune, pas du tout même, non. Quand on est au régiment, là on commençait à connaître le français un peu, mais pas beaucoup encore. Quand j'étais jeune un peu, j'ai trouvé trois garçons chez moi, qui disaient que, ah, comment nous sommes paysans et puis on ne connaît pas un mot de français et l'autre disait, tiens, si on irait tous les trois faire un tour pour apprendre le français, je veux bien je disais. Tous les trois sont d'accord pour aller apprendre le français tous les trois, on est parti en route. Et on fait peut-être 500 ou 600 mètres, ils arrivent à une ferme et voila la femme qui venait de traire ses vaches et puis et il lui disait, quoi c'est fini ? Oui ! Oui, attention il ne faut pas le perdre, non non non. Et nous voilà partis encore et 500 mètres après, ils arrivent au bord de la route, ils voient le forgeron là, qui était en train de mettre des cercles sur les roues, des roues dans le temps, il fallait beaucoup de monde pour faire ça. Alors ils étaient juste à mettre le fer avec les roues... Attention ! Frappez tous les trois ensemble, frappez tous les trois ensemble, tu rappelleras ce mot là, disait l'autre, mais oui. On a deux mots de pris : « Oui » et puis « frappez tous les 3 ensemble ». Un peu plus loin, il y avait juste un marchand de bulle, allez 500 francs ! Tiens, eh bien un autre, 500 francs. Tu rappelleras ? Oui ! Voila trois mots, on a chacun son mot. Un peu plus loin, ils sont arrivés, malheureusement ils trouvent un cadavre sur la route, un homme qui était, un accident de bicyclette ou quelque chose, il est tombé et il était mort. Ils restent là tous les trois autour de lui, tiens, le pauvre malheureux, il est mort, que voulez-vous, il est mort. Les gendarmes arrivent, pour faire l'enquête, ils ont été téléphonés, puis ils étaient là. L'un demande, c'est vous qui l'aviez tué ? Celui qui savait « oui », il a dit oui tout de suite. Oui ! Comment vous avez fait pour le tuer ? « Frapper tous les 3 ensembles », ah bon ! Avait-il de l'argent sur lui ? « 500 francs ». Ah ! L'enquête a pas été longue ! Allez tous les 3 en voiture et puis en plus, tous les trois bons en français, et il les a amenés en prison. Ça valait mieux, rester à la maison, pas apprendre le français.