Enquête sur la future rénovation du quartier Saint-Leu à Amiens

12 novembre 1971
05m 13s
Réf. 00502

Notice

Résumé :

Daniel Bilalian (qui fait ici sa première apparition à la télévision), présente les projets de réhabilitation du quartier Saint-Leu à Amiens. Quartier historique et ouvrier de la capitale Picarde, Saint-Leu, constitué d'îlots autour de canaux dérivés de la Somme au pied de la cathédrale, n'a pas été rénové depuis l'après-guerre.

Date de diffusion :
12 novembre 1971
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Éclairage

Si Saint-Leu est aujourd'hui considéré comme un lieu pittoresque d'Amiens, où il fait bon flâner et sortir, il s'agit à l'origine d'un ancien quartier industrieux et populaire, situé au pied nord de la cathédrale et constitué d'un dédale de ruelles et de "rieux", au tissu bâti marqué par la présence de vieilles maisons basses, étroites, souvent biscornues. Il concentrait les activités artisanales du travail du cuir et des étoffes et était, à la fin des années 1950 l'un des principaux quartiers ouvriers d'Amiens dont la population a ensuite rapidement diminué à la fin des années 1960. Saint-Leu était alors marqué à la fois par la dégradation de son tissu bâti, la vétusté des maisons, le nombre important de logements insalubres, le vieillissement et la marginalisation de la population résidente qui était alors constituée de personnes âgées, d'ouvriers, d'artisans disposant de ressources limitées.

Mais ici comme ailleurs, les habitants de Saint-Leu étaient très attachés à leur quartier, où ils ont passé, pour la plupart, toute leur vie ; il était donc difficile pour eux de le voir disparaître, tandis que, dans le même mouvement, ils ont difficilement accepté d'aller vivre ailleurs. Or, depuis la Seconde Guerre mondiale, différents projets de réaménagement ont été ébauchés, mais n'ont pas été réalisés. Ainsi, le plan Dufau (plan de reconstruction de 1942), s'il ne mentionne pas spécifiquement Saint-Leu, proposait de boucher les canaux et de tracer au cordeau de grandes artères ; le plan Sive (1956) reposait sur un nouveau plan-masse du quartier proposant de le raser intégralement ; le plan Maneval (1960) prévoyait, quant à lui, une rénovation coûteuse îlot par îlot en bouchant de nombreux canaux ; les plans Dacbert (1962-1963) transformaient Saint-Leu – en le rasant – en vaste espace vert et en lycée de jeunes filles ; un projet de classement et de sauvegarde du quartier, en application de la loi Malraux de 1962 instituant les secteurs sauvegardés en France, échoua également. Finalement, au cours de la campagne des élections municipales de 1971, un projet de réhabilitation du quartier fut porté par le communiste René Lamps et contribua à la victoire de son équipe.

Compte tenu de ces atermoiements et des reports successifs des projets d'aménagement, la dégradation du quartier s'est accélérée. Ainsi, le problème de l'habitat vétuste se posait, durant les années 1970, avec une acuité particulière dans le quartier Saint-Leu dans lequel de nombreuses maisons tombaient en ruines.

C'est finalement une politique de rénovation-réhabilitation qui s'est engagée, à partir de 1974. Elle reposait sur un double principe de maintien de la population et de conservation du bâti, quand cela était possible, la reconstruction, quand elle serait nécessaire, reposant sur l'alignement des anciennes rues et une architecture respectant les matériaux traditionnels. Dès le lancement de la politique de la ville en France, Saint-Leu bénéficia de la procédure DSQ (Développement social des quartiers) . Mise en place à partir de 1984, celle-ci planifiait l'implantation d'activités à vocation touristique – pourtant en contradiction avec les objectifs affichés par le projet défini en 1974 –, afin de profiter de la proximité de la cathédrale et du centre-ville ; ce nouveau projet et cette nouvelle ambition ouvraient ainsi une deuxième phase dans la transformation du quartier qui s'inscrivait dans une politique municipale de développement touristico-culturel de la ville dans son ensemble.

De plus, une faculté des sciences avait été édifiée dans les années 1960 à l'extrémité ouest du quartier. Le projet Broutin dit "de l'université de Saint-Leu" prévoyait le déplacement de l'ensemble des facultés du campus dans le quartier, censé devenir un nouveau "quartier latin" picard. Finalement, seule la faculté des sciences, puis la faculté de Droit et Sciences économiques et une antenne de la bibliothèque universitaire ont été construites dans le quartier dans les années 1990.

Aujourd'hui transformé et valorisé, ce quartier ancien, dont les fonctions urbaines ont été presque totalement renouvelées en l'espace d'une cinquantaine d'années, est devenu un lieu très fréquenté par les touristes, les visiteurs et les Amiénois, de jour comme de nuit.

Pierre-Jacques Olagnier

Transcription

Daniel Bilalian
A Amiens, la rénovation du quartier Saint-Leu, c’est un peu comme l’histoire du serpent de mer : on en parle mais jamais rien ne se réalise. Avant d’aller plus loin, essayons tout d’abord de nous rappeler ce qu’est le quartier Saint-Leu.
Intervenant
Ce qui est important, ici, c’est l’insertion de la rivière dans la ville.
Daniel Bilalian
On dit d’ailleurs que le quartier Saint-Leu a été, en fait, la première zone industrielle d’Amiens ?
Intervenant
Effectivement, c’est la première zone industrielle d’Amiens. Et c’est pourquoi ce site présente un intérêt tout à fait exceptionnel. C’est un ensemble urbain et industriel comme il n’en existe pas d’autre, à ma connaissance, en France.
Daniel Bilalian
Et alors, dans la ville, dans quel périmètre situez-vous le quartier Saint-Leu ? Est-ce que vous pourriez nous en définir les contours ?
Intervenant
Eh bien, le quartier Saint-Leu est situé au pied de la cathédrale du côté nord et il occupe toute une série d’anciens îlots qui ont été aménagés en zone d’habitation dans le courant du Moyen-Age, particulièrement à partir de 1597, c'est-à-dire à partir du moment où on a démoli le quartier nord d’Amiens pour y construire la citadelle.
Daniel Bilalian
Cela fait maintenant plus de 30 ans que l’on parle du problème de la rénovation du quartier Saint-Leu. Au cours de ces années, divers plans ont été présentés à la municipalité. Et ceux qui n’ont pas été refusés n’ont pas pu voir le jour. Toutefois, depuis la fin de l’été, il semble que l’on ait pris le problème en mains et quelque chose soit sur le point de se décider.
Intervenant 2
La nouvelle municipalité qui est en place depuis le mois d’avril maintenant a décidé de faire un effort particulier pour tenter de régler le problème de Saint-Leu, étant entendu que c’est un problème extrêmement important, extrêmement lourd. Nous le savons très bien, mais malgré tout, nous attaquons ce problème et nous espérons le régler. Le temps, ça, je ne peux pas vous le dire aujourd'hui.
Daniel Bilalian
Je suppose que financièrement, une telle réalisation doit coûter assez cher ?
Intervenant 2
Oui, financièrement, c’est une opération qui est très lourde pour la commune. Saint-Leu est un quartier particulièrement riche en maisons vétustes. Il a, d’autre part, l’inconvénient, ce quartier, d’être bâti sur un terrain extrêmement mauvais où les constructions demandent souvent des fondations spéciales. Le relogement des personnes âgées dans ce quartier est très grave et nous préoccupe beaucoup. C’est ainsi que nous avons, dans nos projets, (je précise bien que c’est l’état d’étude actuel), nous avons en projet une recherche en vue d’édifier par exemple un logement foyer qui permettrait que les personnes âgées de ce quartier, qui ont connu Saint-Leu depuis fort longtemps, puissent y rester et y finir leurs jours. C’est ce que nous souhaiterions, nous, en tant qu’Amiénois.
Daniel Bilalian
La municipalité étant désormais d’accord pour entreprendre la réfection et la rénovation de ce quartier, il s’agit maintenant de savoir ce que l’on veut faire ici, à Saint-Leu, et comment on veut le faire.
Intervenant 3
Notre association que l’on a parfois présentée comme passéiste, a un triple but que je rappellerai et qui est défini dans ses statuts. D’abord assainissement nécessaire du quartier dont certaines erreurs récentes et notamment le comblement de certains canaux a accentué le caractère nettement insalubre. D’autre part, restauration de ce qui peut et qui doit être conservé dans ce que le recteur Mallet appelait récemment être un site urbain incomparable et dont tout plan d’urbanisme doit tenir compte. Et troisièmement, enfin et surtout, mise en valeur et réanimation du quartier. Car il est bien évident que ce quartier doit retrouver une certaine vie, et que pour ce faire, cela doit s’appuyer à la fois sur le commerce aussi bien artistique que quotidien, mais également susciter toute forme d’activité nouvelle capable de rendre à Saint-Leu une animation différente, certes, mais aussi riche que celle qu’il a connu jadis.
Intervenant 4
Nous préférons, nous, entourer, environner ces immeubles qui ont une valeur authentique avec une architecture qui soit une architecture d’aujourd'hui et que nous ne tombions pas dans le travers qui a été celui du XIXe siècle, qui est trop souvent celui du début de ce siècle, de créer un environnement qui soit fait d’une architecture d’imitation. Nous devons être, au contraire, extrêmement audacieux. Et c’est seulement cette audace qui nous permettra de donner à ce quartier sa véritable fonction.
Daniel Bilalian
Que pense-t-on dans le quartier de tous ces projets de rénovation ? Ecoutez plutôt une des plus anciennes habitantes du quartier Saint-Leu.
Intervenante
Depuis si longtemps qu’on est là, tous ensemble, on ne demanderait pas qu’on démolisse tout pour faire des… des grandes maisons, des grands immeubles, quoi. Je ne sais pas, moi. Alors on démolirait tout ce quartier, ici, qui est ancien pour faire des nouvelles maisons, des grandes maisons ? Il n’y a pas place ailleurs ? Ah ah !