Le quai des déportés à Compiègne

23 juin 1997
03m 25s
Réf. 00416

Notice

Résumé :

Entre 1942 et 1944, 50 000 personnes sont parties du "quai des déportés" de Royallieu, à Compiègne, vers les camps de la mort. Historique de ce quai avec le témoignage de Roger Laine, ancien déporté Mauthausen. Face à une certaine indifférence,Denis Cureaux, président de l'association Culture, histoire et patrimoine ferroviaires souhaite préserver ce haut lieu de mémoire et demande son classement.

Date de diffusion :
23 juin 1997
Source :
Personnalité(s) :

Éclairage

C'est à Royallieu, dans un faubourg de Compiègne, que les Allemands ont établi le principal camp du Frontstalag 122. Le lieu, une ancienne caserne militaire construite en 1913, avait abrité un hôpital militaire pendant la Première Guerre mondiale, puis pendant la "Drôle de Guerre".

Le camp de Royallieu reçoit ses premiers internés le 22 juin 1941, après les mesures d'internement décidées par les Allemands à la suite du déclenchement de la guerre germano-soviétique.

L'ensemble du camp est divisé en trois grands secteurs. Ces trois sous-camps sont constitués chacun de huit bâtiments ou blocs.

Le camp A est le "camp des Français", où sont internés les détenus politiques, arrêtés le plus souvent comme résistants, communistes (comme Arthur London, responsable de la MOI, ou Georges Cogniot, fondateur de la revue La Pensée, et André Tollet, futur président du Comité Parisien de la Libération, qui s'en évadent en juin 1942) ou d'autres sensibilités (Jean Matteoli, qui, dès ses dix-huit ans, à l'été 1940, aida des prisonniers de guerre et des militaires anglais à traverser la ligne de démarcation avant de rejoindre le Bureau des opérations aériennes et le réseau Navarre ; Christian Pineau, l'un des fondateurs de Libération-Nord ; Pierre Sudreau, futur ministre, membre du réseau Brutus...).

Dans le camp B, dit "camp américain", sont logés les internés civils : les premiers internés civils américains y arrivent le 19 décembre 1941 ; en janvier 1942, les mesures prises à l'encontre des ressortissants des Etats-Unis sont étendues aux citoyens d'autres pays américains.

Le camp C est le "camp juif". Dans la nuit du 12 au 13 décembre 1941, un premier convoi de 1043 Juifs est conduit à Royallieu, composé d'environ 700 "notables juifs" raflés à Paris et de 300 Juifs étrangers amenés du camp de Drancy où ils étaient internés depuis août 1941. Au total, environ 3500 Juifs ont été internés à Royallieu. Isolé des deux autres camps par un système particulier de barbelés, le camp C est interdit aux prisonniers des blocs A et B.

C'est en tout plus de 50 000 résistants, militants syndicaux et politiques, civils raflés (en particulier des Marseillais arrêtés au début de 1943 lors de l'évacuation du quartier du Vieux-Port), Juifs et "ressortissants de puissances ennemies" qui ont été internés à Royallieu. Comme dans l'ensemble des camps nazis, le fonctionnement du camp est fondé sur la soi-disante "autogestion des internés". Les Allemands se déchargent de la plus grande part de la gestion quotidienne sur les détenus, qui ont peu de contacts avec eux, en dehors des appels du matin et du soir.

Contrairement à l'expression employée dans le reportage, "Royallieu n'était pas un camp de concentration : les détenus ne portaient pas la tenue rayée des déportés, ils n'étaient pas astreints à un travail forcé autre que les corvées inhérentes à la vie collective. C'était un camp de transit" avant le départ vers les camps de concentration allemands ou autrichiens ou les camps d'extermination établis en Pologne et en Tchécoslovaquie (1). Ce caractère de camp de transit s'accentue à la fin de la guerre. Alors que, dans les années 1941-1942, les personnes internées au camp de Royallieu y séjournent en règle générale plusieurs mois, parfois même plus d'une année, en 1943-1944 les détenus n'y passent souvent que quelques semaines, voire seulement quelques jours. D'après les fiches de déportés, la moyenne de la durée d'internement est alors d'environ un mois.

C'est de la gare de Compiègne qu'est parti, le 27 mars 1942, à destination d'Auschwitz, le premier train de déportés quittant le sol français, avec 1112 Juifs. 39 autres trains ont ensuite emporté, en un peu plus de deux ans, 40 000 hommes et femmes du Frontstalag 122 vers les camps, dont environ 2200 déportés raciaux et 37 323 déportés politiques. Les historiens ont distingué 29 grands convois : 3 en 1942, 11 en 1943, 15 en 1944. Celui parti le 6 juillet 1942 marque la première déportation de prisonniers politiques, en grande majorité communistes. Le dernier convoi à destination de Buchenwald part le 17 août 1944.

C'est sur le départ en train depuis la gare de Compiègne qu'insiste le reportage. Comme le rapporte le témoin, Roger Lainé (1925-2012), qui fut déporté à Mauthausen par le convoi du 6 avril 1944 pour faits de résistance, le transfert depuis le camp jusqu'à la gare s'effectue à pied, en évitant le centre ville. Toutefois, des Compiégnois assistent aux départs : "On ne peut cependant éviter tout à fait les zones habitées : les rideaux s'écartent discrètement derrière les fenêtres qui jalonnent le parcours. Compassion teintée de curiosité, certains prennent des photos" témoigne pareillement Christian Desseaux, un Compiégnois (2).

Dans un premier temps, le transfert se fait sous la surveillance des gendarmes français, mais très vite ceux-ci s'inquiètent des conséquences que leur implication pourrait avoir dans leurs rapports avec la population locale. A partir de la fin de 1942, ce sont des gendarmes venus de la région parisienne qui effectuent la surveillance. Si les gendarmes français participent encore en 1943-1944 à la surveillance des convois, il apparaît que les SS interviennent de plus en plus dans les opérations de transfert des déportés du camp à la gare (3).

Le 1er septembre 1944, jour de la libération de Compiègne par les Alliés, la centaine d'internés malades abandonnés par les Allemands sont libérés par les Américains et le camp de Royallieu est officiellement dissous. Après la guerre, l'armée s'y réinstalle, en dernier lieu, en 1984, le 51e régiment de transmissions. Elle abandonne le lieu le 30 juin 1997, à la suite de la réforme de l'armée française induite par la suppression du service militaire, qui aboutit à la dissolution de ce régiment. Si un petit monument commémoratif à la mémoire des déportés avait été érigé en 1959 à la gare, c'est surtout au tournant du XXe siècle et du XXIe siècle que l'on se préoccupe de la mémoire du camp. Le "quai des déportés" est classé monument historique par arrêté du 7 septembre 2001, comme le demandait notamment l'association "Culture, histoire et patrimoine ferroviaire en Picardie" qui s'exprime dans ce reportage de 1997. Le Mémorial de l'Internement et de la Déportation est inauguré le 23 février 2008.

(1)Beate Husser, Jean-Pierre Besse, François Leclère-Rosenzweig, Frontstalag 122. Compiègne-Royallieu, Un camp d'internement allemand dans l'Oise, 1941-1944, préface de Denis Peschanski, Archives départementale de l'Oise, 2008, p. 158. Cet ouvrage est la première synthèse historique sur le camp de Royallieu.

(2) Op. cit., p. 146.

(3) Op. cit., p. 141.

Philippe Nivet

Transcription

Laurent Quembre
La gare de Compiègne, de triste mémoire. C’est de là qu’entre 1942 et 1944, 50 000 personnes ont été déportées vers les Camps de la mort. Aujourd'hui, une association demande que le quai des Déportés fasse l’objet d’un classement qui devienne un lieu de mémoire d’ici le 11 novembre 98. Thierry Bronté et Jean-Paul Delance nous rappellent cet épisode tragique de notre histoire.
Thierry Bronté
Le camp de Royallieu, que le 51ème régiment de transmission est en train de quitter pour cause de dissolution, a servi de camp de concentration entre 1942 et 1944. C’est ici qu’ont été internés 53 787 hommes et femmes dont la plupart ont été convoyés par train dans les camps de la mort : Ravensbrück, Auschwitz, Bergen-Belsen et bien d’autres d’aussi sinistre mémoire. Parfois encadrés par des gendarmes français, les détenus étaient emmenés à travers la ville jusqu'en gare de Compiègne.
Roger Lainé
On était encadrés par pas mal de soldats. Pour dire,je ne sais pas, moi. Tous les 4-5 mètres, il y avait un soldat de chaque côté, sur toute la longueur. Et puis on a traversé, on est parti à pieds. On est arrivé dans Compiègne. Il y avait des gens qui regardaient passer, l’air triste ou l’air de nous donner du courage. Nous sommes arrivés à la gare. A la gare, on a longé le quai et puis Et là, on voit, on a été… comment ? Ce n’était pas bien loin de la gare. Il y a peut-être une centaine de mètres, je ne sais même pas s’ils y sont. On attendait pour être embarqués dans les wagons à bestiaux.
Thierry Bronté
C’est ici que Roger Lainé, alors âgé de 17 ans, a été entassé dans un wagon, ignorant comme tant d’autres sa terrible destination. Les lieux sont restés identiques. Un modeste monument témoigne de cette période. Mais la toute jeune association Culture, Histoire et Patrimoine Ferroviaire en Picardie souhaite faire de cet endroit un véritable lieu de mémoire. Soutenue par la municipalité de Compiègne sur le territoire de laquelle se trouve le quai des Déportés, l’association propose le classement du site au ministère de la culture.
Denis Cureaux
L’intérêt historique de ces lieux nous a tout de suite conduits à vouloir préserver, préserver ce haut lieu de mémoire, à lui donner son caractère de haut lieu de mémoire parce que, il y a une certaine indifférence. On est, ici, sur un quai où tout le monde travaille, où on travaille, des cheminots travaillent. Les voyageurs pour Paris ou pour d’autres destinations passent à côté sans savoir que ce quai a connu une période dramatique de l’histoire.
Thierry Bronté
La mairie de Compiègne appuie le dossier et tout le monde espère que ce projet aboutira afin que tout soit prêt pour le 11 novembre 1998. Les cérémonies du 80ème anniversaire de la fin de la première Guerre mondiale pourraient ainsi être associées à l’inauguration de ce mémorial du quai des Déportés. Qu’est-ce que vous pensez de l’initiative que prend cette association pour essayer de classer, justement, une partie de la gare comme, on pourrait dire, monument historique ?
Roger Lainé
Je crois que c’est une bonne chose. Il y aura toujours quelque chose qui restera après nous, pour les jeunes.
Thierry Bronté
Les gens de cette association disent qu’il y a un véritable devoir de mémoire, que ça, c’est vraiment très important.
Roger Lainé
Oui, c’est très important parce qu’après nous, il n’y aura plus rien. Alors il faut qu’il reste quelque chose.