La communauté musulmane à Marseille

06 avril 1989
03m 48s
Réf. 00020

Notice

Résumé :

L'arrivée du Ramadan est l'occasion régulière pour les médias pour s'intéresser à l'islam. C'est le cas de ce reportage qui rappelle que les musulmans sont près de 130 000 à Marseille. Même si près de 40 % d'entre eux ne sont plus que des pratiquants occasionnels, leur attachement à la religion est fort. Il existe à Marseille plusieurs dizaines de lieux de culte, dont la mosquée du boulevard National tenue par l'iman Doudi, connu pour son traditionalisme radical.

Date de diffusion :
06 avril 1989
Source :
France 3 (Collection: Atr2 )
Personnalité(s) :

Éclairage

La présence de l'islam dans la cité phocéenne ne date pas d'hier. L'existence du cimetière des Turcs au XVIIIe siècle, affecté aux esclaves musulmans qui servaient sur les galères, constitue la preuve de cette ancienneté. Mais c'est surtout au XXe siècle que des populations de culture musulmane s'établissent à Marseille. Les premières arrivées se font avant et surtout pendant la guerre de 1914-1918 pour servir de main d'oeuvre. Après la Deuxième Guerre mondiale, l'instauration de la liberté de circulation entre l'Algérie et la France permet aux autorités d'encourager la venue de travailleurs d'Afrique du Nord dont la reconstruction a besoin. Mais l'essor de cette population immigrée date surtout des années 1960-70 lorsqu'elle remplace dans l'industrie et les chantiers du BTP les Italiens et les Espagnols dont l'émigration a cessé (voir Les harkis du Logis d'Anne à Jouques). Le nombre des Maghrébins à Marseille est passé de 15 000 environ en 1954 à un peu plus de 60 000 à l'époque du reportage. Bien que les arrivées de Tunisiens et de Marocains aient augmenté, la majorité est algérienne. A cette population de culture musulmane, s'ajoute celle qui vient des Comores, dont l'expansion est un peu plus tardive, et que l'on évalue alors à 6 ou 7 000 personnes, sans oublier des immigrés originaires du Sénégal ou du Mali. Cette immigration qui, à l'origine, était une immigration du travail s'est transformée en immigration de peuplement avec des besoins qui s'affichent plus volontiers, dont la revendication de lieux de culte. Le temps d'un islam "discret", caché, est révolu, d'autant que Marseille, ville de transit par excellence, est l'une des plaques tournantes du pèlerinage à La Mecque, tant pour les musulmans d'Europe que pour ceux d'Algérie. L'islam est devenu le deuxième culte pratiqué à Marseille. Mais cet islam est aussi diversifié que les populations qui s'en réclament, d'où le grand nombre de lieux de prière (une quarantaine), souvent installés dans des bâtiments improvisés. Certains de ces lieux se trouvent au centre ville ou non loin du centre, notamment à La Capelette où officie "l'iman ouvrier" Dahmani, l'un des pionniers, à la Porte d'Aix ou au boulevard National comme on le voit sur le reportage. Celui-ci choisit sans doute à dessein un lieu qui inquiète puisqu'il est tenu par un iman algérien, lié au FIS et qui est l'un des introducteurs en France du courant salafiste dont sera issue une partie des terroristes islamistes qui vont ensanglanter l'Algérie. On remarquera cependant que Marseille et la région échapperont, pour l'essentiel, aux problèmes posés dans d'autres régions, comme celui du port du voile par les jeunes filles.

En fait, la question d'une Grande mosquée marseillaise, qui n'est pas nouvelle, vient d'être reposée par la municipalité Vigouroux. La peur d'un développement de l'extrémisme parmi des musulmans que l'on risque de laisser à l'influence de prédicateurs radicaux n'y est sans doute pas étrangère. On remarquera que c'est du même moment que date la création de Marseille Espérance (1990-1991), institution modèle qui prône le dialogue interreligieux et qui réunit les principaux dignitaires des diverses religions.

En 1937 déjà, la construction d'une grande mosquée dans la cité phocéenne avait été envisagée. Dans les années cinquante, un premier lieu de culte musulman avait été créé par des travailleurs kabyles à l'Estaque, puis de multiples lieux semblables s'étaient ouverts, mais cela ne répondait pas aux besoins des fidèles. Or les obsèques de Gaston Defferre en 1986, qui avaient associé officiellement l'islam aux autres cultes, lui avaient, en quelque sorte, donné une reconnaissance officielle (voir Obsèques de Gaston Defferre). Le projet lancé par Robert Vigouroux fera long feu. Depuis, très régulièrement il resurgira sous d'autres formes. Comme l'écrira Emile Témime en 2003, "la question de l'édification d'une grande mosquée à Marseille est devenue une sorte de symbole de l'acceptation ou du rejet de l'islam en France". En 1997, le projet a été repris par le grand mufti de Marseille, Soheb Bencheikh, arrivé en 1996 et qui entend fédérer l'islam local. Jean-Claude Gaudin, après une période de prudence, visant à ne pas effrayer son électorat et à ne pas faire le jeu du Front national, s'engagera à son tour, après les élections municipales de 2001, à soutenir la construction d'un "grand centre culturel et cultuel", à l'emplacement des anciens abattoirs de Saint-Louis. En 2009, le projet est en passe d'aboutir.

Bibliographie :

Michel Péraldi, Michel Samson, Gouverner Marseille. Enquête sur les mondes politiques marseillais, Paris, La découverte, 2005.

Abdelmalek Sayad, Jean-Jacques Jordi et Emile Témime dir., Migrance. Histoire des migrations à Marseille, tome 4, Aix-en-Provence, Edisud, 1991.

Marie-Françoise Attard

Transcription

Journaliste
Ainsi en a décidé la nouvelle lune. C'est donc aujourd'hui et non demain que commence pour les cent trente mille musulmans de Marseille le mois le plus long du calendrier islamique. Trente jours durant lesquels il leur est interdit de manger, de boire et de fumer du lever au coucher du soleil. Ici, la moitié environ des musulmans observent le Ramadan. Les autres n'ont pas voulu parler. Certains malgré tout avouent ne l'avoir pas toujours respecté.
Inconnu
Il y a des hommes qui le font, tant mieux, mais ceux qui ne le font pas, je pense qu'ils le feront plus tard. Vous savez, je me suis arrêté pas mal de temps de pas le faire, donc je ne peux pas juger, vous savez, peut-être qu'ils retrouveront la foi que j'ai retrouvée moi.
Journaliste
A Marseille, ils sont quarante à cinquante pour cent de pratiquants occasionnels. Pour eux, l'Islam reste une référence importante. C'est la culture de leurs parents et de leurs grands-parents. Mais ils vivent dans une société française laïque et déchristianisée qui sans doute les influence. Il y a du laisser-aller n'hésitent pas à dire les pratiquants réguliers. Ceux-là représentent dix à douze pour cent de la communauté musulmane. Attention, ce ne sont pas des extrémistes. Souvent âgés, les pratiquants réguliers sont ceux qui ont le plus de difficultés à s'insérer dans un monde moderne et industrialisé.
Imam
C'est vrai que la civilisation occidentale où la religion tient peu de place entraîne souvent les gens à s'éloigner de la foi. Mais on constate en ce moment, après une période de stagnation, un retour à la foi dans la communauté islamique. Et la mosquée joue un rôle très important dans ce renouveau.
Journaliste
[incompris] La Miséricorde, c'est le nom de la grande mosquée de Marseille. En 1977 se trouvait ici un garage désaffecté. Devenue lieu de prière, la mosquée est la pierre angulaire de la pratique religieuse. Son Imam est algérien, mais il a fait toutes ses études de théologie au Caire. Il est plutôt progressiste et refuse de parler de l'affaire Rushdie. Pour lui, Dieu jugera. La mosquée est gérée par l'association culturelle islamique. Son rôle est plus politique. Son mot d'ordre sur l'affaire : l'apaisement.
Inconnu 2
C'est passager. C'est comme un bateau en pleine mer. Il y a des tempêtes mais ça ne dure jamais, c'est toujours passager. Il ne faut pas donner trop d'importance à des choses qui peuvent arriver, il peut y avoir une autre affaire plus tard. Comme il y a eu d'autres affaires avant celle-là.
Journaliste
Vous n'êtes pas inquiet ?
Inconnu 2
Non, pas du tout.
Journaliste
Surtout originaires du Maghreb, les musulmans de Marseille sont en majorité Sunnites. Les Chiites ne représentent que quelques pour cent. Ce qui explique qu'il n'y a pas eu ici comme à Paris de manifestations intégristes demandant la mort de Rushdie. L'amalgame entre Khomeiny et l'Islam est de toute façon considéré comme une imposture, un phénomène amplifié par les médias. Ce qui ne veut pas dire que les intégristes n'existent pas. Mais ici, leur discours ne prend pas.
Inconnue
Il y en a certainement, il y en a à Aix aussi, il y en a eu. Je serais presque prête à parier que ça a été plus important il y a trois ou quatre ans ou quatre ou cinq ans que maintenant. Il y a eu des tentatives, et la communauté musulmane dans son ensemble n'a pas répondu à ces tentatives. Ils se sont trouvés rapidement isolés. Ça a été le cas à Paris, je crois que Gilles Keppel l'analyse assez bien dans son ouvrage sur l'Islam en France, et sur Marseille, je crois que ça a été pareil. Les tentatives ont existé, elles n'ont pas eu beaucoup d'impact.
Journaliste
L'Islam est un tout, une foi et un culte, un horizon et une morale, un mode de vie et une vision du monde où la femme, il est vrai, n'a pas le meilleur rôle. Et si l'Islam aujourd'hui peut paraître désorienté, ce n'est pas tant à cause de l'affaire Rushdie, que d'une certaine difficulté à lier tradition et monde moderne.