Une terre qui leur est promise

08 décembre 1962
10m 15s
Réf. 00025

Notice

Résumé :

Au lendemain des indépendances en Afrique du Nord, une partie de la communauté juive sépharade a choisi de rejoindre Israël. Dans ce reportage, Maurice Séveno les suit depuis le camp de transit de l'Arénas à Marseille jusqu'au kibboutz d'Haïfa et aux ruelles de St Jean d'Acre, où enfants et adultes témoignent de leur nouvelle vie.

Type de média :
Date de diffusion :
08 décembre 1962
Source :

Éclairage

Le camp de transit du Grand Arénas est le principal lieu du regroupement des juifs en attente de départ vers Israël. Situé dans une propriété de l'Assistance publique, près de La Cayolle, non loin des Baumettes, au sud de la ville, ce camp a été ouvert avant la guerre dans une ancienne sablière et réaménagé, par la suite, par l'Entraide française. Depuis la Libération, il a abrité d'abord des prisonniers de guerre allemands, puis des Vietnamiens, souvent anciens soldats bloqués en France par la guerre et utilisés comme main d'oeuvre. Il devient le point de passage presque obligé de la migration vers Israël à partir de 1946. Le sud de la France est alors la plaque tournante de la migration juive et Marseille la principale base des organisations sionistes. C'est ce que l'affaire de l'Exodus a bien mis en lumière en juillet 1947 (voir L'"Exodus" au large de Port-de-Bouc). Mais si, au début, il s'agissait de populations d'Europe centrale et orientale rescapées des camps nazis, depuis 1948, ce sont des juifs d'Afrique du Nord, les sépharades, qui composent le gros de cette migration (voir Visite de Madame Eleanor Roosevelt au camp de transit du Grand Arénas). Elle concerne surtout une population pauvre, sans qualification, voulant bénéficier de la loi du retour votée par Israël en 1950 et réaliser ainsi son "alyah". Pénétrée par l'idéologie sioniste depuis les années vingt, la communauté juive marocaine, la plus importante d'Afrique du Nord, alimente l'essentiel de ce flux. Le mouvement s'est accéléré avec la revendication d'indépendance de l'État chérifien et les violences qui l'ont accompagnée, puis avec l'ensemble des accessions à l'indépendance et des soubresauts qui les ont accompagnés. Aux juifs marocains, se sont joints ceux de Tunisie, les expulsés d'Égypte, puis les rapatriés d'Algérie. Ce sont eux qui, à l'époque du reportage, composent le gros des candidats au départ. On estime alors à 15 000 ceux d'entre eux qui se dirigent vers Israël (soit près de 15 % du total). Au total, de 1946 à 1966, plusieurs dizaines de milliers de sépharades passeront par L'Arénas. Les conditions de vie y sont rudimentaires, mais le séjour est souvent assez court. Contrôlé par l'Agence juive, qui organise les départs, le camp, sur lequel flotte le drapeau d'Israël, est une sorte d'antichambre de la "Terre promise", d'où le titre du reportage. Les "tonneaux", ces "drôles" de baraquements métalliques aux toits arrondis, imaginés par l'architecte Fernand Pouillon, marquent les souvenirs de tous ceux qui y ont séjourné. Mais les juifs ne sont pas les seuls a y avoir transité. En même temps, mais dans un "quartier" séparé, y sont logés des travailleurs immigrés nord-africains en attente de départ vers leur lieu d'embauche. On y trouvera aussi des laissés pour compte de la décolonisation. Le camp sera d'ailleurs en voie de "bidonvillisation" dans les années soixante. Le "Nouvel Arénas" abrite alors 180 familles. Les derniers "tonneaux" du Grand Arénas seront détruits en 1973 dans le cadre de la résorption de l'habitat précaire.

L'intérêt de ce reportage est aussi de suivre les candidats à l'installation en Israël jusque dans leur pays d'accueil. Les kibboutz, ces fermes autogérées, laïques, à la vie collective intense, dont le projet est issu de la pensée socialiste qui a marqué une partie des fondateurs de l'État sioniste, servent en effet à l'intégration des nouveaux arrivants. Il en existe alors plus de 200 installés sur la terre confisquée aux Palestiniens et devenue propriété d'État. Ce sont donc des outils de colonisation, en même temps que de construction, à l'époque, de l'identité israélienne. On notera aussi que les deux villes d'accueil, le port d'Haïfa et sa voisine, la cité historique de Saint-Jean d'Acre, entretiennent avec notre région des liens privilégiés. Haïfa est le grand port industriel d'Israël, une ville juive et arabe, ouverte, la capitale du Nord. L'orientation socialiste (travailliste) de sa municipalité a favorisé son rapprochement avec le Marseille de Gaston Defferre. Les deux ports ont conclu un accord de jumelage en 1962. Pour commémorer cet accord, Marseille a inauguré une avenue d'Haïfa le 20 juin 1980 et le nom de Gaston Defferre a été donné au centre culturel d'Haïfa dont la première pierre a été posée en 1988. La ville de Marseille et la région Provence-Alpes-Côte d'Azur continuent d'entretenir des relations privilégiées avec Haïfa. Un accord de coopération a été conclu par la Région en 2000.

Bibliographie :

Nathalie Deguigné et Émile Témime, Le camp du Grand Arénas, Marseille 1944-1966, Paris, Autrement, 2001.

Abdelmalek Sayad, Jean-Jacques Jordi et Émile Témime dir., Migrance. Histoire des migrations à Marseille, tome 4, Aix-en-Provence, Édisud, 1991.

Filmographie :

L'Année prochaine à Jérusalem, réalisateurs : Régis Sauder et Julie Aguttes, Les films du Tambour de Soie et Trois Frères Production, avec France 3 Méditerranée, 2008.

Jean-Marie Guillon

Transcription

Inconnu 1
Quand j'ai vu un drapeau juif, là j'ai dit, voilà peut-être je suis en Israël. Parce que je n'ai jamais vu de drapeau juif là, parce qu'au Maroc, on n'a jamais de drapeau juif, jamais.
Journaliste
Ce drapeau juif, il le voit pour la première fois à Marseille. Ils arrivent d'Alger, de Tunis ou du Caire, et en attendant leur embarquement pour Israël, ils vivent ici dans ce camp. Ce n'est pas encore la Terre Promise, c'est déjà l'espoir, ce n'est plus l'angoisse ni la terreur. Eux, ce sont les membres de la diaspora, de la dispersion qui vont se rassembler pour qu'il soit fait selon les écritures.
Inconnu 2
J'étais endormi, mais mon père m'a réveillé et m'a dit : " Lève-toi, habille-toi ". Je me suis habillé et puis je lui dis : " Où est-ce qu'on s'en va papa ? ". Il m'a dit : " On s'en va en Israël ". Il me dit : " Ah ! oui, c'est Israël, c'est le pays de Isaac, Abraham et Jacob ".
Journaliste
Après avoir voyagé entre l'Afrique du Nord et la France dans des conditions difficiles, ils embarquent enfin sur un vrai bateau. Et pendant quelques jours, dans cette période d'attente, ils peuvent à loisir se préparer comme on se prépare pour les grandes, les très grandes circonstances. Que feront-ils en arrivant, quelle vie les attend, ils y pensent à peine. Ils embrasseront la Terre Promise, pour eux l'heure du choix est venue.
Inconnu 3
Je crois que c'est définitif, parce que le départ a été trop dur, et le retour, je ne pense pas, à moins que je sois vraiment déçu et je ne crois pas au fait que...
Journaliste
Vous étiez à Oran ?
Inconnu 3
Alger même.
Journaliste
Alger. Et ce n'était plus possible pour vous ?
Inconnu 3
Comme tout le monde. Je n'en ai pas fait une question politique, mais enfin c'était devenu un peu intenable du fait que les derniers moments ont été très durs pour les Européens et surtout pour les jeunes.
Journaliste
Vous n'êtes pas un cas typique d'immigrant ?
Inconnu 3
Absolument pas. Non, je crois les immigrants, ce sont surtout des Marocains, des Tunisiens, qui partent eux avec deux valises à la main et qui n'ont rien à faire en France et qui rejoignent Israël parce que c'est leur véritable pays.
Journaliste
Quel âge a-t-il ?
Inconnu 4
Soixante-douze environ.
Journaliste
Environ ? Il ne sait pas exactement... Qu'est-ce qu'il compte faire en Israël ?
Inconnu 4
Il va en Israël et va compter faire n'importe quoi, ou l'agriculture, il a son frère qui est là-bas qui fait l'agriculture, et il pense vivre avec son frère.
Inconnu 5
Je vais directement dans un kibboutz. Et là-bas, j'apprendrai premièrement la langue hébraïque, et ensuite, j'apprendrai un autre métier.
Journaliste
Qu'est-ce qu'il faisait au Maroc ?
Inconnu 6
Tapissier.
Journaliste
Et en Israël, il espère faire quoi ?
Inconnu 6
Il pense que son métier ça marche en Israël et les informations, et il pourra exercer son métier.
Journaliste
Qu'est-ce qui les attend quand ils arrivent en Israël ?
Inconnu 3
Tout, parce que je crois que l'État israélien a fait énormément pour ce genre de personne, et même pour moi d'ailleurs, puisque on vous prend dans votre pays, par exemple parlons d'Alger, on vous prend d'Alger et on vous emmène en Israël, sans sortir un sou, on vous donne un appartement, on vous donne une situation qui est digne de vous-même. Alors qu'il y a peu de pays dans le monde qui poussent l'immigration à ce point-là voyez-vous.
Journaliste
Il y a des possibilités de reclassement professionnel ?
Inconnu 3
Absolument. Tout est neuf alors automatiquement on a besoin de toutes les classes sociales, il y a du travail pour tout le monde. Sauf pour les feignants bien entendu qui n'ont rien à faire dans ce pays-là.
Journaliste
S'il existe un peuple qui fait l'amour avec son pays, c'est bien celui-ci. Mais le débarquement en Israël, pour un non-juif, c'est aussi un choc. Une impression qu'on ne ressent nulle part ailleurs. Il s'y passe quelque chose. Ce quelque chose attendu trop longtemps, espéré dans la douleur et les pogroms apocalyptiques. Pour les nouveaux immigrants, les problèmes vont se poser rapidement. Travail, logement, reclassement. Pour les rapatriés du monde entier, les nôtres, les leurs, les difficultés sont les mêmes parce que les hommes sont les mêmes. Une fois l'extase passée, c'est la réalité quotidienne qui commande. Alors chacun réagit selon son tempérament, son ardeur, ou son découragement. Dans les villages provisoires, dans les villes, dans les kibboutzims, ce sont les six premiers mois qui sont les plus difficiles. Quel âge as-tu ?
Inconnu 7
Moi j'ai quinze ans.
Journaliste
D'où viens-tu ?
Inconnu 7
D'Oran.
Journaliste
Et ton camarade ?
Inconnu 7
De Pologne.
Journaliste
Il parle français ?
Inconnu 7
Non, le polonais.
Journaliste
Tu es venu avec tes parents ?
Inconnu 7
Oui.
Journaliste
Il y a combien de temps ?
Inconnu 7
Sept mois.
Journaliste
Tu te plais ici ?
Inconnu 7
Pas mal.
Journaliste
Tu as de bons petits copains ?
Inconnu 7
Oui.
Journaliste
Qu'est-ce que tu fais alors ?
Inconnu 7
J'apprends un métier.
Journaliste
Lequel ?
Inconnu 7
Mécanicien.
Journaliste
Tu aimes ça, la mécanique ?
Inconnu 7
C'est très bon, oui.
Journaliste
Vous êtes arrivés il y a combien de temps ?
Inconnu 8
Il y a huit mois.
Journaliste
Comment ça s'est passé votre installation ici ?
Inconnu 8
Pas mal. Très bien, pas mal. Ce n'est pas comme au Maroc, le Maroc il est mieux. Ici, ce qui manque c'est le travail qui est dur. Vous savez, on a pas l'habitude.
Journaliste
Qu'est-ce que vous faisiez au Maroc ?
Inconnu 8
Je travaillais comme commerçant, douanier, de tout. Je bricolais, quoi.
Journaliste
Et ici qu'est-ce que vous faites ?
Inconnu 8
Je travaille dans des usines de fruits. je fais comme un employé.
Inconnue 1
Moi par exemple au début, j'étais quelques mois au chômage, mais il y avait mon père et mon frère qui ont commencé à travailler. Et puis, j'ai trouvé du travail, ce n'était pas très bien mais je n'ai jamais grogné, j'étais toujours contente. Et je me suis fiancée, je me suis mariée. Maintenant, je ne travaille pas, mon mari ... c'est assez bien, il travaille bien, nous sommes contents. Mes parents sont bien installés.
Inconnu 9
Pour le moment, je ne suis pas content parce que je n'ai pas de métier, je n'ai rien du tout. Je travaillais dans les pierres, dans tous les endroits qui sont difficiles pour moi.
Journaliste
Et quand vous êtes parti du Maroc, vous le saviez ça ?
Inconnu 9
Je ne le connais pas. Il m'a dit il y a des métiers il y a ça il y a ça, et puis on ne trouve pas de métiers.
Journaliste
Qu'est-ce que vous faisiez à Casa ?
Inconnu 9
Je suis chauffeur, peintre en bâtiment.
Inconnu 10
Quand nous sommes arrivés ici, on nous a mis tout de suite dans un [choukroun]. On nous a donné trois boîtes, trois places et jardin, trois pièces oui, et une cuisine et tout le nécessaire. Nous avons trouvé deux lits, nous avons trouvé des matelas, des couvertures, nous avons trouvé un paquet pour manger pour quinze jours.
Journaliste
Vous êtes venus d'Algérie ?
Inconnue 2
Oui.
Journaliste
D'où êtes-vous en Algérie ?
Inconnue 2
D'Alger même.
Journaliste
Vous habitiez où ?
Inconnue 2
A la rue Disdi.
Journaliste
Vous êtes arrivée il y a combien de temps ?
Inconnue 2
Neuf mois.
Journaliste
Et pourquoi êtes-vous venue à Saint-Jean d'Acre spécialement ?
Inconnue 2
Parce que ma soeur avait l'idéal de venir et on est venus.
Journaliste
Avec toute votre famille ?
Inconnue 2
Oui.
Journaliste
Qu'est-ce que vous faites ici ?
Inconnue 2
Moi, après avoir cherché du travail, on m'avait donné dans l'usine de tabac, en attendant de pouvoir continuer mes études.
Journaliste
Qu'est-ce que vous faisiez comme études ?
Inconnue 2
Laborantine.
Journaliste
Ce n'est pas trop dur ?
Inconnue 2
C'était un peu dur, difficile au début, on n'était pas du tout habitués, puis ça y est, ça a passé vite, maintenant on est habitués. Je crois qu'on est mieux chez soi qu'autre part.
Journaliste
Et vous avez l'intention de rester maintenant ?
Inconnue 2
Je crois.
Inconnu 8
Je ne savais pas que c'était comme ça. Si je savais que c'était comme ça, je ne serais pas venu.
Journaliste
Et vous avez l'intention de rester ?
Inconnue 1
Oh ! oui. On ne va pas repartir.
Journaliste
C'est définitif maintenant ?
Inconnue 1
Oui.
Journaliste
Vous quitteriez Israël ?
Inconnu 9
On ne quitte pas Israël si on trouve le moyen pour un travail bien, pour le métier, pour ça... Si on trouve, on peut quitter.
Journaliste
Justement Monsieur, pourquoi certains immigrants se plaignent-ils à votre avis, surtout ceux qui viennent d'Afrique du Nord ?
Inconnu 10
Moi, c'est que je vois beaucoup de monde, ici. Quand ils viennent, ils se plaignent, la raison ce n'est rien que parce qu'ils ne veulent pas travailler. Ils trouvent l'occasion d'avoir de l'argent, et pouvoir rester au café, jouer aux cartes, courir derrière les jupes, est c'est leur seul amusement, ils ont des femmes à droite et à gauche et ils ne font rien du tout. Et ils sont contents d'une vie pareille. Ils viennent au bureau de social et ils tapent à la table et ils prennent de l'argent. Ils font des scandales, ils vont à la police, ils font tout mais ils ont de l'argent, d'une manière ou d'une autre.
Journaliste
Ils veulent que ce soit l'Etat qui les aide ?
Inconnu 10
C'est ça. L'Etat doit les aider. Ils disent, nous sommes dans notre pays, ils doivent nous aider. Et c'est qui ne les fait pas travailler. Autrement, si on était plus strict avec eux, ça aurait été autrement.
Journaliste
Alors qu'il y a du travail pour tout le monde ?
Inconnu 10
Il y a du travail ici pour, il n'y a pas assez de monde pour leur donner du travail, nous avons le travail plus que les autres.
Journaliste
En Israël, celui qui ne croit pas au miracle n'est pas un réaliste a dit Monsieur Ben Gourion, c'est vrai parce que chaque jour ce miracle devient de plus en plus une réalité.