Le mouvement hippie

11 août 1971
03m 44s
Réf. 00130

Notice

Résumé :

En 1971, à l'occasion du festival, rencontre avec les hippies et les Avignonnais, ceux-ci évaluant diversement la présence dans les rues de cette jeunesse contestataire de l'ordre établi.

Date de diffusion :
11 août 1971

Éclairage

Parallèlement au gauchisme du début des années 70 se diffuse en France une autre forme de contestation, moins directement politique, mais dont l'objet à combattre est cependant le même : l'exploitation de l'homme par la société de consommation. Né à San Francisco au milieu des années 60, le mouvement hippie se diffuse en France tout particulièrement après mai 68 ; le phénomène reste toutefois minoritaire. Les "hippies" (de "hipster", nom donné dans les années 50 aux musiciens de jazz et à leur mode de vie bohème) prônent la vie en communauté, l'usage des drogues, les philosophies orientales, une approche nouvelle des relations humaines que le slogan "Peace and Love" résume. Changer la vie à travers un mode de vie marginal et alternatif, tel est le rêve porté par une jeunesse en rupture avec son milieu d'origine (souvent la classe moyenne). Les grands moments du mouvement hippie furent parfois politiques, mais le mouvement en resta le plus souvent aux aspects culturels, par exemple avec le festival rock de Woodstock en août 1969. Bien que peu structuré, le mouvement portait en lui les germes d'un renouvellement inventif de la culture et du mode de vie des années d'après-guerre, qui, par la réussite même de ses buts matérialistes arrivait à un essoufflement particulièrement perceptible par la jeunesse. Dans différents domaines, des idées nouvelles perçaient, comme l'autogestion et l'écologie par exemple. Dans les arts, la musique psychédélique et le pop-art marquèrent les esprits. Le slogan "Flower Power" (l'énergie de la fleur) était le symbole de la non-violence.

Toutefois, à l'exception de quelques temps forts (manifestation sur le plateau du Larzac en 1973), la longue durée révèle la pénétration très profonde de la culture de masse en France et l'échec de la contestation hippie. Anglo-saxon par ses références (littéraires avec Jack Kerouac et Allen Ginsberg en particulier), il ne s'est jamais totalement acclimaté sur le territoire national, s'effaçant dès le milieu des années 70 face aux autres modes contestataires plus puissants politiquement comme le mouvement féministe qui appelait d'abord à repenser les liens entre l'homme et la femme avant de changer toute la société.

Réalisé sur le mode du micro-trottoir, ce reportage donne en enchaînant les propos contradictoires une image polémique à la présence des hippies lors du Festival d'Avignon. Alternant plans sur des hippies archétypaux (cheveux longs, jouant de la guitare, fumant du hachich) et les réponses de Monsieur Tout le monde, le journaliste donne l'impression de distribuer de manière objective la parole, dressant un éventail des positions. C'est que l'information à la télévision après 1968 a aussi fait sa révolution. La télévision veut rendre compte du pouls de l'époque. L'équipement télévisuel s'est alors généralisé à l'ensemble de la population et le journal télévisé devient le moyen d'information le plus partagé. Le procédé du micro-trottoir se généralise et vient ici non pas donner vraiment des informations sur le mouvement hippie mais plutôt sur sa perception. Toutefois, cette façon de faire tend à retenir les propos les plus télégéniques, effaçant de fait l'attitude la plus partagée, soit l'indifférence de la population au mouvement hippie.

Vincent Casanova

Transcription

(Musique)
Patron de café
Ca nous gêne terriblement. Premièrement, parce qu'ils s'arrêtent sur les marches, les garçons ne peuvent pas les servir. Ils ne peuvent pas arriver à servir les clients. Et ils sont... ils se fâchent si on leur dit de s'enlever de là. Nous sommes obligés de les arroser et souvent de les frapper pour qu'ils sortent du milieu.
Jean-Michel Desjeunes
Il vous est arrivé de les frapper ?
Patron de café
Pas plus tard qu'hier soir. A 4h30 du matin, ils voulaient que je leur serve à boire alors que mon café est fermé à 3h. Ils sont passés par la fenêtre là, j'ai... ils m'ont volé les appareils à glace, les salières et tout. J'ai été obligé de les frapper pour qu'ils s'en aillent. J'ai fait semblant de téléphoner à la police.
Jean-Michel Desjeunes
... vous préférez qu'ils ne soient pas là.
Patron de café
C'est pas leur place du tout. J'ai connu le festival dans ses débuts, c'était pas du tout ça.
Avignonnaise
Pourquoi les rejeter ? Qu'est-ce qu'ils ont fait aux autres ? Et surtout aux gens qui habitent ce quartier de la Balance. Ils n'ont rien fait... qu'être là tout simplement comme les autres. Et pourquoi n'ont-ils pas le droit d'être là eux aussi ?
Jean-Michel Desjeunes
Quelles sont les raisons de cet échec à la Balance, en fait ?
Avignonnaise
Et bien, tout simplement, parce que les habitants de la Balance ont décidé qu'ils les gênaient. Alors ils ont commencé par couper l'eau de la seule fontaine d'Avignon. Ce qui était quand même très joli de voir l'eau couler. Et je pense qu'ils avaient quand même le droit de venir boire ou se laver les pieds, puisqu'ils ont les pieds sales, paraît-il ? Et bien sûr, tout le monde a les pieds sales si on marche pieds nus. Pourquoi s'habiller toujours en cravate et après tout, pourquoi ? Autrefois, il y a bien eu des oripeaux aussi, on a trouvé ça merveilleux, on en a fait des gravures que les antiquaires vendent et tout le monde trouve ça merveilleux. Et bien maintenant, nous avons ce merveilleux dans la rue, pourquoi le rejeter ?
Hippie (1)
Moi j'men fous, j'ai pas, moi j'ai pas d'étiquette. Les gens nous donnent des étiquettes, on en a rien à foutre nous ! On est hippie, on est tout ce qu'on veut, ça nous est égal !
Hippie (2)
On a besoin de manger, on a besoin de boire, comme tout le monde. Y a pas d'hippies, y a pas de tiroirs, y a pas... Il y a une unité seulement. Une unicité des êtres humains qui sont tous pareils.
Femme hippie
Tout ce qu'on fait, c'est absolument différent. C'est notre tête qui travaille et les mains qui créent, enfin...
Avignonnais
Ça dépareille la ville.
Jean-Michel Desjeunes
Pourquoi ?
Avignonnais
Pourquoi ? Parce que dans le temps, lorsqu'il y avait le festival, il y avait des gens très biens qui venaient au festival. Tandis que maintenant, on va au festival en blue jeans.
Jean-Michel Desjeunes
On peut les mettre où alors ?
Avignonnais
Au Rhône.
Avignonnaise
Mes enfants ont l'âge des hippies, mes enfants ont 20 ans, ils s'habillent comme les hippies et ils sont pas pour autant des drogués ou des désaxés sexuels. Pas du tout, ils sont tout à fait normaux et très sains. Et je pense que les autres, ça doit être ça aussi. A part quelques cas isolés mais ça il y en a de partout dans le monde et ça n'est pas leur problème, c'est leur problème.
Jean-Michel Desjeunes
Vous pensez que c'est vraiment un problème ?
Avignonais
Ça alors là, c'est pas, c'est pas, c'est pas de mon rayon.
Jean-Michel Desjeunes
Pas un problème pour les Avignonnais, pourtant !
Avignonnais
Je sais pas ! Je ne pourrais pas vous répondre ou je serais grossier.
Jean-Michel Desjeunes
Alors que pensez-vous des hippies, Monsieur ?
Avignonnais
C'est très bien. Ils sont bien gentils tous et très polis.
Jean-Michel Desjeunes
Vous les trouvez pas trop sales ?
Avignonnais
Pas du tout ! Pas du tout ! Ils ont une tenue, bien correcte, tout ce qu'il faut.
Jean-Michel Desjeunes
Vous savez qu'à Avignon, actuellement, il y a une lutte entre les pro-hippies et les... ceux qui sont contre.
Avignonnais
Oui, oui... Laissez les donc !