Entretien avec Jean Giono

25 octobre 1969
03m 30s
Réf. 00139

Notice

Résumé :

Jean Giono s'entretient chez lui, à Manosque, avec la journaliste Maguy Roubaud. Il lit son premier texte de jeunesse, Apporte Babeau. Il évoque ensuite la littérature moderne et le Nouveau Roman.

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Date de diffusion :
25 octobre 1969
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Personnalité(s) :

Éclairage

Jean Giono, fils unique d'un cordonnier et d'une repasseuse, est né à Manosque le 30 mars 1895 et y a passé quasiment toute sa vie jusqu'à sa mort, le 9 octobre 1970. Autodidacte, il célèbre les paysans de haute Provence et leur vie en symbiose avec la nature dès son premier roman, Colline, paru en 1928, et dont le succès lui permet de quitter son emploi dans la banque pour vivre de sa plume. Il continue d'exalter sa Provence natale dans Regain, publié en 1930. Dans Les Vraies richesses, paru en 1936, il critique les villes et le machinisme, alors que Le Chant du monde (1934), Que ma joie demeure (1935) ou Bataille dans la montagne (1937) exaltent la terre, dont celle des Alpes. De 1935 à 1939, il organise deux fois par an avec ses amis, notamment des jeunes, des rencontres au Contadour, sur les plateaux de haute Provence. A partir de 1934, Giono affirme un pacifisme intégral. C'est la Grande Guerre, durant laquelle il a été mobilisé à partir de janvier 1915, participant à de nombreux engagements, à Verdun ou au Chemin des Dames, qui l'a rendu profondément pacifiste. Le titre de son article pacifiste publié dans la revue Europe en novembre 1934 "Je ne peux pas oublier" atteste de l'empreinte indélébile de la guerre. Il refuse toute légitimation de cette dernière, même au nom de l'antifascisme, et affirme dans "Refus d'obéissance" en 1937 que si un conflit éclate, il n'obéira pas à l'ordre de mobilisation. Il est un temps proche des communistes mais s'en détache dès 1935. En septembre 1939, lorsque la guerre débute, Jean Giono, qui s'était présenté à son centre de mobilisation, est arrêté pour avoir signé le tract Paix immédiate lancé par l'anarchiste Louis Lecoin. Il est incarcéré deux mois au Fort Saint-Nicolas à Marseille, puis est libéré en novembre 1939 et dégagé de toute obligation militaire. Durant la guerre, Giono se tient à l'écart et ne prend aucun parti. Toutefois, à la Libération, il est accusé de collaboration et en septembre 1944 est arrêté et incarcéré durant cinq mois à Digne. On lui reproche surtout la publication de son roman Deux cavaliers de l'orage à partir de décembre 1942 dans La Gerbe, journal collaborationniste d'Alphonse de Châteaubriant. Pourtant, il n'a jamais pris de position publique en faveur de la Collaboration. Dès l'été 1944, Jean Giono est en outre placé sur la liste noire par le Comité national des écrivains. Ce n'est qu'avec la publication de la première partie d'Un roi sans divertissement en 1947 dans les Cahiers de la pléiade que prend fin l'interdit qui pesait sur lui. La noirceur y domine comme dans Les Ames fortes, paru en 1950. Giono publie ensuite Le Hussard sur le toit en 1951, suivi du Bonheur fou en 1957 : ils décrivent la traversée de la Provence touchée par une épidémie de choléra sous le règne de Louis-Philippe par Angelo, jeune colonel de hussards, puis ses combats en Italie.

Giono retrouve ainsi sa place dans le monde littéraire et est même élu à l'Académie Goncourt en 1954. Il assiste par ailleurs au procès Dominici et publie en 1955 ses notes sur cette affaire. Il s'oriente enfin vers le cinéma : il écrit le scénario du film L'Eau vive sorti en 1958, dirige lui-même un film, Crésus, en 1960 et préside le jury du Festival de Cannes en 1961.

Réalisé le 25 octobre 1969 dans le cadre de l'émission "Midi variétés" diffusée chaque samedi à partir de 1962 sur l'antenne de la région de Marseille de l'ORTF, ce sujet est un extrait du long entretien de Jean Giono avec la journaliste Maguy Roubaud. Intitulé précisément "A la rencontre de Jean Giono", il a été effectué un an avant sa mort, le 9 octobre 1970 : il se présente en quelque sorte comme un testament de l'écrivain manosquin, qui y aborde nombre de ses thèmes de prédilection. Il a été réalisé chez lui, dans sa maison de Manosque sur les pentes du Mont d'Or : on aperçoit d'ailleurs une brève vue du centre de Manosque, ville où il a passé toute sa vie, et du clocher de l'église Saint-Sauveur. Alors âgé de 74 ans, Jean Giono se montre très vif d'esprit comme en témoignent sa lecture et sa description acerbe du Nouveau Roman. Giono n'apparaît quasiment pas visible à l'écran, hormis un rapide plan sur son visage en début de sujet, puis à la fin lorsqu'il s'exprime sur son travail d'écrivain. La plus grande partie de ce sujet consiste en une lecture faite par Jean Giono lui-même de son premier texte écrit à l'âge de 14 ans, Apporte Babeau, qui par la suite fut publié dans le recueil L'Eau vive. On ne le voit pas le lire. Accompagnée de musique, sa lecture est en fait entièrement illustrée par de nombreux plans de vignes, vendanges, pressage du raisin, bouteilles de vin. Ces images correspondent dans l'ensemble aux mots du texte lu par Giono. Alliés à ceux-ci, les images de la campagne et des paysans de Provence, tous deux si chers au coeur de l'écrivain et omniprésents dans son oeuvre, rendent le sujet très poétique. Une dernière séquence montre Jean Giono travaillant un texte dans son bureau : elle témoigne de sa conception du travail d'écrivain. Interrogé par Maguy Roubaud sur le Nouveau Roman, il porte un jugement sans appel, estimant que "ces livres-là ne sont que des brouillons".

Christophe Gracieux

Transcription

Journaliste
Jean Giono, vous êtes né à Manosque et vous avez commencé à écrire à quel âge exactement ?
Jean Giono
Oh, comme tout le monde probablement, à quinze ans. Apporte Babeau a été écrit quand j'avais quatorze ans, à l'école, en étude un soir, où je séchais sur un problème d'algèbre et sur des variations de binôme. Alors j'ai séché, et sur mon cahier de, cahier de brouillon, j'ai écrit un petit texte que j'ai eu la curiosité de garder, et de remettre ensuite, dix ans après, dans un, ou même vingt ans après dans un petit recueil de L'eau vive,et on trouve, par conséquent à quatorze ans. Tiens, voilà ce petit texte qui s'intitulait Apporte Babeau. Apporte Babeau les châtaignes bouillies et ferme dehors le vent de novembre. Il fait déjà froid mes amis. Apporte aussi, Babeau ma belle ces bouteilles translucides de vin cuit et de [INCOMPRIS]. Ce vin vient de mes vignes maigres de [l'Espèle], j'en ai peu, l'ombre des chênes me mange le fruit, mais une année ce vin, c'est le véritable suc des [Pirailles], que tout le long de l'un de l'an le soleil brûle, l'autre plus épais de l'ubac caressé des vents. Ah, sans la maladie, nous aurions encore la souche véritable du pays qui nous accablait de grappes. Il y avait au milieu des vignes de véritables meules de raisin entassées sur des draps. N'est-il pas vrai, Césaire, qu'en faisant ranger ta maison, tu as découvert une cuve immense ? Chacun en ces temps en avait de pareilles. Elles béaient de chaque côté des rues au ras des trottoirs. On les emplissait jusqu'à la gueule. Lorsque le vin commençait à bouillir, de sourds borborygmes crevaient le silence des nuits. L'écume montait, éteignait le [câlin] à huile, qui solitaire veillait au bord de la fosse puis elle coulait dans le ruisseau. Et toutes les maisons saignaient ainsi, les ruisseaux de la campagne roulaient des ondes pourpres, la bonne odeur de moud sucré couvrait tout le pays et attirait des essaims qui vivent ordinaires dans les fleurs des îles. A côté du portail de la sonnerie, il y avait la boutique des portefaix, c'étaient des hommes qui charriaient le vin dans des peaux de boucs. Ils avaient une calotte rouge et portaient la taillole à la mode des Piémontais. Quand on avait besoin d'eux, on allait les chercher à leur corps de garde où ils passaient la journée à fumer des pipes en attendant la clientèle. Le vendredi en caravane, chargés de leurs outres, ils partaient pour la montagne précédés d'un sonneur de galoubet qui les accompagnait quelques lieues pour leur donner le pas. Et tout le monde buvait du vin. Quand nous sortions du Tivoli le dimanche, bras dessus bras dessous avec les filles en robe de bure, nous allions à la chambrée manger des tortillons et nous assembler autour de bouteilles où flamboyaient les rayons de toutes les lampes.
Journaliste
Et vous aviez quatorze ans. Que pensez-vous de la littérature moderne ?
Jean Giono
Rien, je ne la lis pas, je ne lis pas. J'en fais, vous comprenez, alors je ne peux pas lire. Ce que je sais pour moi c'est que les quantités de nouveaux romans sont là, je ne publie pas, que je fais, qui sont des brouillons et que je garde. Ce sont des structures, ce sont des recherches qui ensuite ne seront pas imprimées.
Journaliste
En parlant des nouveaux romans, vous parlez de vous.
Jean Giono
De moi, bien sûr. Je parle aussi de certains anciens romans, nouveaux romans qui ne sont aussi que des brouillons.
Journaliste
Tandis que moi je pensais par exemple en parlant du Nouveau Roman, je cite le nom du chef de file, Robbe-Grillet.
Jean Giono
Et bien c'est pareil, c'est de ça que je veux parler. Je veux dire que ces livres-là ne sont que des brouillons.