Naissance d'un village : Carnoux-en-Provence

07 octobre 1966
17m 06s
Réf. 00232

Notice

Résumé :

Carnoux-en-Provence, située à 20 km de Marseille, vient d'être érigée en commune, dix ans après les débuts de la construction de l'agglomération. Le reportage rappelle sa fondation par des rapatriés du Maroc, qui ont voulu reconstituer un coin d'Afrique du Nord en métropole. Composée de lotissements et d'immeubles, la nouvelle commune constitue une sorte de vitrine pour les "pieds-noirs". Comme l'illustrent les diverses interviews, elle paraît reconstituer la société de "là-bas" avec ses stratifications sociales et ethniques. Les premières élections municipales ont pour enjeu l'achèvement de la commune, mais elles posent aussi la question de son enracinement dans la région.

Type de média :
Date de diffusion :
07 octobre 1966
Source :

Éclairage

La commune de Carnoux-en-Provence vient d'être créée le 26 août 1966. C'est l'aboutissement d'une histoire singulière et même unique en son genre, d'autant qu'au XXe siècle, les suppressions de communes sont bien plus fréquentes que les créations. C'est ce qui justifie le reportage de Cinq colonnes à la une.

Au départ, il s'agit d'un coin de garrigue de 270 ha, partagé entre deux propriétés et situé sur le territoire de Roquefort-La Bédoule, entre Aubagne et Cassis. Il a été acheté en 1957 pour 45 millions par des colons marocains afin d'y construire un ensemble pour des rapatriés - 1 200 - désireux de rester entre eux. Comme le dit l'initiateur de l'affaire, Émilien Prophète, c'est la conséquence de l'émancipation du Maroc et de son accession à l'indépendance. Un témoin expliquera : "nous nous sommes trouvés un certain nombre à penser que cette terre [le Maroc] que nous considérions comme notre patrie, soit que nous y soyons nés, soit que nous lui ayons consacré toute notre activité, nous serions contraints de la quitter. Alors nous avons délégué l'un d'entre nous pour qu'il aille en France et qu'il nous trouve un lieu qui serait notre terre de retour".

Une coopérative immobilière a été créée à Casablanca le 25 mars 1957 à cette fin. Les travaux débutent en 1958 avec la construction d'une première tranche de 45 villas, suivie en 1962 d'une autre tranche de 250 villas. La construction de cet ensemble, à 6 km de La Bédoule, ne va pas sans difficultés, d'autant que la préfecture a accordé les permis de construire alors que les terrains - un vallon au milieu de la rocaille - n'étaient pas viabilisés. Il n'y a aucun service public, pas de commerces et l'électricité n'est pas installée avant 1960. Des malfaçons se révèlent. La coopérative bat de l'aile, son promoteur, qui continue à vendre des lots au Maroc, a des ennuis avec la justice, les municipalités communistes de Roquefort-La Bédoule et Aubagne sont plutôt bien disposées, mais ne veulent pas assumer les charges d'une agglomération nouvelle (dont l'aide apportée par l'administration à sa création n'est pas exempte d'arrière-pensées politiques). En outre, avec l'arrivée de rapatriés d'Algérie, la population s'accroît (1 300 habitants en 1966) et sa composition évolue, les nouveaux arrivés sont plus jeunes, de milieux plus modestes et moins liés aux promoteurs. Les habitants se partagent dès lors en deux camps, les "prophétistes" et le comité de défense qui s'est constitué fin 1962. Pour résoudre la crise, un administrateur est délégué qui remet de l'ordre dans la gestion de Carnoux, mais la question du statut administratif de l'agglomération reste posée. La Bédoule craint d'être "noyée" en intégrant ces nouveaux résidents et ceux-ci sont hostiles à un rattachement à Aubagne qui leur ferait perdre leur identité. L'accord se fait finalement pour une érection en commune, La Bédoule apportant 140 ha supplémentaires et Aubagne 25. Le processus lancé en 1964 aboutit donc à cette création en 1966. On peut lire sur l'Hôtel de ville (qui n'est pas encore construit en 1966) une plaque commémorative apposée en 1984 et relatant quelques étapes de l'édification de la commune. Au moment du reportage, une délégation spéciale, dirigée par un ancien colonel des affaires indigènes, vient d'être mise en place afin d'organiser les élections municipales qui doivent avoir lieu le 15 janvier 1967 et qui seront vivement disputées entre les deux clans. Mais les "prophétistes" seront battus. Les rapatriés d'Algérie ont pris le dessus, ce dont témoigne l'atmosphère qui est rendue tant par les interviews que par les images ou le son (Enrico Macias évidemment). La commune cultive sa singularité " pied-noir ", voire "Algérie française". Son centre, qui deviendra la place Maréchal Lyautey en 1969, son église qui porte le nom significatif de Notre-Dame d'Afrique (c'est celui de la basilique d'Alger), la dévotion que l'on y pratique, les noms que l'on va donner aux rues (maréchal Juin, cardinal Lavigerie, etc.), jusqu'à la stratification sociale, y renvoient. Ce n'est pas sans arrière-pensée que la caméra s'attarde sur les maçons arabes qui construisent des maisons où ils n'habiteront pas et sur le bidonville qui les abrite, situation que le journaliste met sur le compte des "séquelles du passé". Cependant le reportage rend compte aussi d'une grande vitalité, notamment associative et économique. Il décèle chez certains une volonté d'ouverture et d'intégration à la région, qui s'est largement confirmée depuis, même s'il reste, aujourd'hui encore, de nombreuses traces des origines de la petite ville.

Bibliographie :

Roger-Pierre Raoult, Naissance d'une idée, création d'une cité ... Carnoux-en-Provence, La Guerche, Association “Carnoux-Accueil”, 1988.

Abdelmalek Sayad, Jean-Jacques Jordi et Émile Témime dir., Migrance. Histoire des migrations à Marseille, tome 4, Aix-en-Provence, Édisud, 1991.

Jean-Marie Guillon

Transcription

Journaliste
(Silence)
(Musique)
Journaliste
Une petite route de Provence comme toutes les autres, à 20 kilomètres de Marseille, tout près du petit port de Cassis. Peu de Marseillais, pourtant, savent qu'au bout, il y a une ville toute neuve, la dernière née des communes de France, Carnoux, la ville des rapatriés, des Pieds-noirs. Ici, il y a dix ans, il n'y avait rien : des cailloux et quelques vignes. Aujourd'hui, dans des maisons de style colonial, 2000 habitants. A l'origine de Carnoux, un homme, et un homme qui a une bonne idée : monsieur Prophète. Monsieur Prophète, vous êtes à l'origine de cette ville, maintenant, de 2000 habitants qui s'appelle Carnoux. Et je voulais vous demander comment vous avez eu l'idée de faire tout ça.
Monsieur Prophète
Et bien, c'est à la suite des événements qui se sont produits au Maroc, en 1953. Nous étions un groupe d'entrepreneurs et nous nous sommes dit que la position des Français au Maroc n'en avait pour guère longtemps, et qu'il fallait envisager de rentrer dans la métropole. Alors à ce moment-là, nous avons pensé, étant donné les différents problèmes qui nous intéressaient, que le problème du logement était le problème n°1 à résoudre. Alors nous avons envisagé de créer un petit lotissement. Et à ce sujet, nous avons fait une société d'étude, et je suis venu ici moi-même à Marseille, dans le but de rechercher un endroit qui puisse convenir à nos besoins.
Journaliste
Au Maroc, puis en Algérie, les choses se sont précipitées. Le petit lotissement est devenu une grande ville. Aux villas de style colonial sont venus s'ajouter de grands immeubles.
(Musique)
Journaliste
Et Carnoux est devenue une ville privée, sans existence légale, sans place publique, sans mairie. Maintenant, c'est fini. Le 15 septembre dernier, on a accroché des pancartes. Le représentant du préfet est venu serrer quelques mains. Carnoux était enfin une vraie commune, une commune indépendante. Une délégation spéciale administrera la ville avant les élections, dans trois mois.
(Musique)
Journaliste
Car jusque-là, la ville des rapatriés avait deux tuteurs : les deux maires des communes voisines, Roquefort-la-Bédoule et Aubagne, monsieur Aimonaito et monsieur Garcin. Deux communistes, et pourtant, ça ne s'est pas mal passé entre eux et les Pieds-noirs.
Marius Aimonaito
Voilà la limite de La Bédoule et d'Aubagne, et vous avez Carnoux, qui appartient... Ici, les Carnussiens sont des Bédoulens, et ici, les Carnussiens sont des Aubagnais. Le statu quo était impossible.
Journaliste
Concrètement, les gens dépendaient de deux services ?
Marius Aimonaito
Ils payaient leurs impôts aux deux communes, ceux-ci à La Bédoule et ceux-ci à Aubagne, Impôts différents, entretien des services municipaux différents également, - si on avait appliqué le statu quo - et évidemment, écoles différentes, s'il avait fallu en venir là.
Edmond Garcin
Je pense également, en ce qui concerne l'indépendance, c'est que c'était le voeu de tous les habitants de Carnoux d'être commune indépendante.
Marius Aimonaito
Voilà des gens qui ont souffert, des rapatriés qui se retrouvent ensemble, et divisés en deux. C'était pas normal, et les renvoyer tous à une seule commune non plus. Alors nous pensons que la commune indépendante était la seule solution.
Journaliste
Quel a été, monsieur le curé, l'accueil des deux municipalités de La Bédoule et d'Aubagne, qui sont des municipalités communistes, et qui, a priori, n'avaient pas les mêmes opinions que les gens qui rentraient d'Algérie ou du Maroc ?
Curé
Et bien, je crois que l'accueil a été très intelligent de la part des deux municipalités, et de la part de leurs deux maires. Ils savaient à qui ils avaient affaire, ils savaient à quel point nous étions plus ou moins blessés dans notre âme. Et ils ont su avoir suffisamment de tact pour agir en maires, et pas en maires à étiquette politique.
Journaliste
Je crois d'ailleurs que c'est le maire de la municipalité d'Aubagne qui va offrir à la commune un cimetière. Vous n'avez pas de cimetière ici, monsieur le curé ?
Curé
Nous n'avons pas encore de cimetière et si jamais le maire d'Aubagne offrait un cimetière et bien, je le bénirai quoi qu'il en pense.
Journaliste
Carnoux a plusieurs visages. Le premier, c'est celui d'une ville de retraités, de repliés. Les premiers habitants, les Français du Maroc, ont fait construire ici la villa dont ils rêvaient en dehors de Casa, de Safi ou de Rabat. Carnoux est une ville où on n'a pas grand-chose à faire, pas grand-chose d'autre que penser, au soir de sa vie, à ses souvenirs.
(Musique)
Journaliste
Mais ce sont les Français d'Algérie, plus meurtris moralement, qui ont fait de Carnoux une sorte de musée de l'Afrique du nord française. L'illusion est parfois totale.
(Musique)
Journaliste
Cette voix, on l'entend souvent sur le juke-box du café de Carnoux. C'est la voix de Lo Cicero, un ancien OAS qui a écrit ces chansons en prison.
(Musique)
Journaliste
Un monument à Lyautey, des inscriptions sur les murs. Carnoux est devenu un véritable sanctuaire, surtout depuis qu'on y a construit l'église et qu'on lui a donné le nom de la basilique d'Alger. Nous y avons rencontré deux jeunes mariés. Pourquoi est-ce que vous vous êtes mariés à Carnoux ?
Marié
Si nous nous marions à Carnoux, c'est parce que nous sommes originaires d'Algérie. Je suis, moi-même, originaire de Bône.
Journaliste
Et votre femme ?
Mariée
De Philippeville, à 100 kilomètres de Bône.
Journaliste
Et est-ce que vous habitez Carnoux ?
Marié
Non, actuellement nous habitons Marseille, mais nous venons le dimanche à Carnoux.
Journaliste
Pourquoi ?
Marié
Parce que... Comme il y a énormément de gens d'Algérie, nous aimons nous retremper dans l'ambiance Algérie.
Journaliste
Et vous avez choisi cette église pour ça ?
Marié
Uniquement pour ça, parce qu'il y a des cloches qui viennent d'Algérie justement et qui, pour la première fois, elles marchent aujourd'hui, enfin, sonnent aujourd'hui.
Journaliste
C'est vraiment considéér comme un sanctuaire, hein, Carnoux ?
Curé
Oui.
Journaliste
Un lieu de pèlerinage.
Curé
Oui... On se retrouve chez soi. Ca rappelle tellement de choses, et ils revivent toutes ces choses.
Journaliste
Mais, ils n'y pensent pas un peu trop, les gens ?
Curé
Ben, je pense que les jeunes s'acclimatent beaucoup plus facilement, oublient, s'intègrent plus rapidement. Ceux qui ont déjà dépassé la trentaine, et surtout ceux qui ont dépassé la quarantaine ne peuvent pas oublier. Ce n'est pas possible. Ce n'est pas possible. Et ils en souffrent. Et dès qu'ils se retrouvent, ils parlent de ces choses qu'ils ont laissées, de la vie qu'ils ont vécue là-bas.
Journaliste
Le dimanche, on vient de partout prier devant la Vierge noire, réplique de celle d'Alger. De partout aussi, on envoie des dons avec des messages. Ecoutez le dernier, lu par monsieur Lorenzini, trésorier de la paroisse :
Monsieur Lorenzini
Que notre Dame d'Afrique bénisse tous les efforts faits pour ses enfants et pour la rédemption de notre France. Et si moi, je vous dis, en toute sincérité, je veux que ça devienne un lieu de pèlerinage des Pieds-noirs, ici. D'ailleurs, Carnoux commence à être connu. Mais oui, je le dis mon dieu, ma femme me fait des signes désespérés... Je laisse parler mon coeur. Nous voulons que ça devienne un lieu des Pieds-noirs, Nous voulons... Non pas un lieu de rassemblement politique, on ne se rassemble pas dans une église, autour d'une église, pour faire de la politique, mais pour nous resserrer les liens, voyez-vous. D'ailleurs vous voyez, c'est touchant, ils se rencontrent, ici. Quand ils viennent, ils s'embrassent. C'est touchant comme tout.
Journaliste
On voit parfois prier dans Notre-Dame d'Afrique des gens très très émus. Hier, nous avons vu une famille qui pleurait.
Monsieur Lorenzini
Je pleure à chaque fois.
(bruits)
Journaliste
Sanctuaire. Mais Carnoux est aussi et sans doute d'abord une ville neuve qui s'étend, qui gagne sans arrêt du terrain sur la montagne. Monsieur Calandra, un chaud partisan de l'Algérie française. Il s'est battu pour que l'église s'appelle Notre Dame d'Afrique. Il est partisan de Tixier-Vignancourt. Et pourtant, s'il est venu là, ce n'est pas seulement par nostalgie. Vous n'avez pas préféré vous mélangez à une population métropolitaine dans une autre ville ?
Melchior Calandra
Ce n'est pas que nous n'avons pas préféré nous mélanger avec les métropolitains, mais je pense que la meilleure formule est de créer une affaire, de la créer plutôt qu'acheter une affaire qui existe déjà.
Journaliste
C'est le côté neuf de Carnoux qui vous intéressait ?
Melchior Calandra
C'est le côté neuf de Carnoux. Comme mes ancêtres ont préféré constituer, déjà, en Afrique du nord, des affaires, ici également, j'ai préféré opter pour cette formule.
Journaliste
Tradition de pionniers ?
Melchior Calandra
Si vous voulez.
Journaliste
Partout, des chantiers. Carnoux est une véritable ville champignon. Les immeubles poussent dans chaque coin de la ville.
(Musique)
Journaliste
On peut pratiquement maintenant construire à Carnoux un immeuble sans sortir de la ville, sans faire appel à aucune entreprise extérieure, sauf pour de petites choses. Evidemment, il y a des ombres. Presque tous les ouvriers de Carnoux sont des Arabes, des musulmans.
(Musique)
Journaliste
Ils vivent dans un bidonville, un peu à l'écart. On a parfois l'impression que l'on n'a franchi ni les années, ni la Méditerranéenne. Et il y a toujours des Pieds-noirs mécontents des Arabes, comme cette famille d'un maçon oranais.
(Musique)
Inconnue
La plupart, oui, c'est des Arabes, musulmans, Marocains, des Tunisiens. Il y a beaucoup de Tunisiens aussi.
Journaliste
Ils travaillent moins cher ?
Inconnue
Sûrement. Moi, je dis que quand ils les prennent, c'est parce qu'ils ont un avantage sur eux. Parce que moi, je vois pas, pourquoi ils vont le prendre à eux. Parce qu'ils doivent savoir mieux travailler qu'un européen ? Peut-être pareil, d'accord, mais pourquoi ils le prennent ? Parce qu'ils ont un avantage sur eux. Si eux ils travaillent pour 100 francs, lui il travaille pour 200, et bien ils le prennent lui. Ici, on ne peut pas travailler. Le Français, ici, il ne peut pas travailler.
Journaliste
Et en Algérie, vous me dites que c'est la même chose ?
Inconnue
Oui, c'est pareil. En Algérie, ils n'étaient pas payés comme il faut non plus, mais eux, ils travaillaient quand même. Alors voilà, la panique, ça a monté. Ils se sont plaints en Algérie, mais je vois qu'ici, ça recommence.
Journaliste
Ce sont, là, des séquelles du passé. Un autre atout pour Carnoux : le tourisme. Des hommes d'affaire lyonnais ont choisi Carnoux pour y créer un des plus beaux motels de la Côte d'Azur. Des gens, déjà, ont acheté, et pas seulement des rapatriés. D'autres ont loué pour l'été prochain.
(Musique)
Journaliste
Pas encore de vraies industries dans la ville, et c'est dommage, mais de petites entreprises d'ébénisterie, de menuiserie.
(Musique)
Journaliste
Une parfumerie aussi, qui vend dans toute la France et exporte déjà à l'étranger. Une fabrique de cotillons. On peut sourire mais il n'y en a que deux comme ça en France. La ville neuve, moderne, transforme les habitants presque malgré eux. Un beau cours de judo avec de vrais tatamis comme au Japon. Un petit cours de danse. C'est rare dans une petite ville. On est fier et l'on oublie.
Rapatrié 1
Non, le Maroc, je n'y pense plus. J'y pensais encore jusqu'à l'année passée parce que j'avais un fils qui était encore à Rabat, qui était installé à Rabat, mais il vient de se fixer à Pau. Et je crois que maintenant, le Maroc est un peu loin.
Journaliste
Et maintenant, vous vous sentez quoi ? Carnussien avant tout ?
Rapatrié 1
Oh, Carnussien, en plein ! En plein.
Rapatrié 2
Maintenant, je crois qu'il faudrait que nous nous mettions à l'heure française et que nous sachions que l'Afrique du nord soit le Maroc, soit l'Algérie, soit la Tunisie, c'est terminé.
Journaliste
Pour les élections, trois candidats : un Français du Maroc, un de Tunisie, un autre d'Algérie. Très divisés, mais d'accord sur un point, que nous expose l'un d'entre eux, monsieur Maret.
Pierre Marais
Si on veut mener Carnoux à bien, c'est-à-dire en faire une ville de 5,6, 8000 habitants, nous serons bien obligés d'admettre 4, 5000 métropolitains. Par conséquent, si pour le moment, il y a encore une prédominance très importante de rapatriés, peu à peu, il viendra des gens métropolitains qui viendront ici et puis... nous nous fondront nous-mêmes, n'est-ce pas ?
Journaliste
Tout le monde est d'accord là-dessus à Carnoux. De l'avis de monsieur Philippon, un ingénieur rapatrié d'Algérie.
Monsieur Philippon
S'il y a eu, au début, une forme de polarisation de ces Pieds-noirs, c'est presque une erreur. Tout ces Pieds-noirs réunis entre eux pour un certain temps, j'estime que par la suite, il y a eu une interpénétration avec le contexte, Aubagne, Aix, dans les environs de la Provence. Les métropolitains ont appris à nous connaître, à nous estimer. D'un autre côté, Pieds-noirs, nous avons javellisé nos pieds pour employer une expression imagée. Et nous avons aussi appris à nous faire estimer.
Journaliste
Et les métropolitains, comme on les appelle à Carnoux, qu'en pensent-ils ? Voici les impressions d'une famille du Nord installée à Carnoux depuis deux ans.
Inconnue 2
J'ai été surprise, même, de la façon dont on a été accueillis.
Journaliste
Vous aviez un peu peur ?
Inconnue 2
Au début, ben c'est-à-dire, on nous avait dit : "Oh, vous allez à Carnoux, ce sont des rapatriés, ils ne sont pas sympathiques", et puis un tas de trucs comme ça... Et nous on s'est dit : "Ben tiens, on va voir", et puis on a vraiment été étonnés, quoi. C'est tout à fait l'inverse qui s'est produit.
Journaliste
Les gens n'ont pas cherché à connaître votre position sur l'Algérie française ? Il n'y a pas eu d'accrochage à ce point de vue-là ?
Inconnu
Non, aucun. On retournait avec un carnet de recettes, bien rempli.
Inconnue 2
C'est même amusant parce qu'il y a des jours où on est tous dehors à préparer les brochettes
Journaliste
Ils vous ont appris à vivre dehors ?
Inconnue 2
Ah oui, beaucoup.
Inconnu
Absolument. Le dimanche, c'est le pique-nique, on grille les côtelettes, avec ...
Journaliste
Vous n'aviez jamais fait ça ?
Inconnu
le thym, le serpolet, tout ce qu'on ramasse ici, quoi.
Journaliste
Et vous continuerez un petit peu, maintenant ?
Inconnue 2
Nous avons pris le goût maintenant.
Journaliste
Dernière image de Carnoux : celle de sa jeunesse. Vous vous sentez bien installés, ici ?
Jeune
Oui.
Journaliste
Vous y resterez s'il y a du travail plus tard, si on peut trouver du travail ici ?
Jeune 2
Si on peut trouver du boulot ici, oui.
Journaliste
Vous comptez rester ici ? Ça vous tente ou pas ?
Jeune 3
Oui.
Journaliste
Oui ? Vous avez un contact plus facile avec les métropolitains que vos parents ?
Jeune 4
Oui. Les parents, les amis du Maroc, les amis d'Algérie, tout ça, ça fait un clan, presque. Tandis que nous, les jeunes, on trouve quelqu'un à Aubagne, bon ben on se mélange, c'est copain-copain, quoi.
Journaliste
Les baraques qui sont derrière vont disparaître.
Inconnu 2
Elles vont disparaitre, oui, dès que les villas commenceront ici.
Journaliste
Ce sont des Arabes qui habitent là ?
Inconnu 2
Oui, la plupart.
Journaliste
Il y en dans le club ?
Inconnu 2
Oui, il a monsieur Belkacem ici, qui est ...[inaudible] déjà depuis 3 ans il joue avec nous... Enfin, il y en a deux.
Journaliste
Vous vous entendez bien avec tous ces Pieds-noirs ?
Monsieur Belkacem
Bien sûr.