Le projet du complexe de Fos

08 octobre 1971
03m 05s
Réf. 00237

Notice

Résumé :

Le projet de Marseille - Fos Sur Mer, projet du Grand Delta, est un nouveau pôle de l'Europe industrielle. Pour la première fois, un aménagement régional est entrepris dans une perspective qui dépasse les frontières nationales.

Date de diffusion :
08 octobre 1971
Source :
ORTF (Collection: JT 13H )
Personnalité(s) :

Éclairage

Ce reportage présente les objectifs et les premières réalisations de la grande opération d'aménagement du territoire qu'a été l'industrialisation du golfe de Fos avec ses conséquences immédiates, l'urbanisation sur un territoire élargi. En octobre 1971, Fos n'est déjà plus un projet mais une réalité : le port est en service depuis 1968 avec ses trois darses et sa tour-vigie spectaculaire, la raffinerie Esso et les stockages du pipe-line sud-européen sont en fonctionnement et les constructions des usines ont commencé. Toutes choses que le reportage montre.

Les objectifs sont rappelés, essentiellement dans leur dimension européenne, à savoir construire sur les bords de la Méditerranée un Europort du Sud, capable de rivaliser avec l'Europort du nord de l'Europe, Rotterdam. Ce dernier est, en fait, une vaste zone industrialisée, densément peuplée et urbanisée, qui va de la Mer du Nord à Bâle, soit l'Europe rhénane que l'artifice cartographique nous présente comme un delta, un triangle. L'image est transposée à la région marseillaise, avec une certaine audace car le trafic du port autonome de Marseille est loin de celui de Rotterdam, son hinterland est très réduit et l'industrialisation ne fait que commencer. Mais le discours volontariste est significatif du moment. Il est largement répandu, par les milieux officiels ("Fos, un séisme économique pour le Sud-Est français", selon les termes du préfet de région Laporte) et les dirigeants économiques (ce que prouve la création de l'association du Grand Delta par l'industriel de la réparation navale, Pierre Terrin). Le rééquilibrage européen en faveur de la Méditerranée est un voeu, mais qui, dans le contexte, a un fort pouvoir consensuel. Le reportage ne précise pas les objectifs initiaux et fondamentaux de l'État dans cette opération, qui sont triples. Il s'agit d'abord d'un objectif d'aménagement du territoire, dans un espace économiquement déprimé, puisque les élites politiques et économiques ont pris conscience de la crise économique et sociale grave que représentaient la désindustrialisation marseillaise, les difficultés du port, et la perte de centralité de la deuxième ville de France. Ensuite, l'enjeu est l'industrialisation de la façade méditerranéenne française, via une zone industrialo-portuaire, illustration des nouvelles conditions de localisation des industries (ce que l'on appelle la littoralisation, et qui est un phénomène mondial), couplant un grand port maritime avec une zone d'industries lourdes reliés à un hinterland élargi par des moyens de communication terrestres modernes et de grande capacité. Enfin, et accessoirement, la décision d'installer une usine sidérurgique fournissait à l'État la possibilité d'intervenir dans la crise de la sidérurgie française (les restructurations dans ce secteur décidées au niveau européen ont commencé dans les années 1960) et d'inciter le groupe sidérurgique lorrain De Wendel à moderniser sa production dans une usine littorale, qui serait le pendant de l'usine Usinor de Dunkerque, construite quelques années plus tôt. Cartes à l'appui, le document localise les principales implantations industrielles sur le galet de Crau, matériau constitutif de cette grande plaine sédimentaire. Dur et compact, il offre une assise idéale pour les constructions industrielles. Avec le recul, il faut tempérer l'optimisme du reportage, en ce qui concerne l'effet d'entraînement industriel attendu de ces industries lourdes, que l'on considérait à l'époque comme des industries "industrialisantes". Les industries légères de transformation, pourvoyeuses d'emplois, que la cartographie du reportage distribue autour des secteurs lourds (où sont présents les grands groupes de la sidérurgie et de la chimie) ne sont jamais arrivées et les zones industrielles situées dans les villes du département, que le reportage présente comme complémentaire de Fos, sont en réalité antérieures et obéissent à d'autres logiques économiques. L'immense zone de Fos, aussi grande que la ville de Paris, ne s'est jamais complètement remplie. Enfin il convient de faire une rectification : la centrale thermique au fuel construite par EDF pour assurer les besoins énergétiques de la zone de Fos et au-delà n'est pas installée sur la zone même, mais au lieu-dit Ponteau sur la commune de Martigues, à proximité du complexe pétrolier de Lavéra.

"Le plus grand chantier d'Europe" est aussi celui de l'urbanisation, avec des logements et des équipements collectifs destinés à l'accueil d'une population que l'on attend très nombreuse (on parle de doublement), en regard d'une perspective de création d'emplois très optimiste. Les éléments de ce volet du programme ont été fixés par le CIAT (Comité Interministériel d'Aménagement du Territoire) en octobre 1971, dans leurs aspects financiers et institutionnels. La création de villes nouvelles va entraîner un conflit sans précédent entre l'État et les collectivités locales du secteur. Le commentaire n'en dit mot, pas plus qu'il ne précise les engagements financiers de l'État, qui a financé l'outil portuaire et qui s'apprête à financer l'outil industriel via des conditions très avantageuses pour l'installation de la sidérurgie notamment. Car il devra supporter - avec les collectivités locales - le coût de l'urbanisation. Le commentaire se conclut sur une image du passé, les moutons de la Crau et les craintes qui, dès le début, se sont exprimées sur la modification du système agro-pastoral jouxtant la zone industrielle - des préoccupations environnementales, déjà.

Bibliographie :

Xavier Daumalin, Nicole Girard, Olivier Raveux, Du savon à la puce ; l'industrie marseillaise du XVIIIe siècle à nos jours. Marseille, Éditions Jeanne Laffitte, 2003.

Didier Cultiaux, (1975), "L'aménagement de la Région Fos-Étang de Berre", Notes et Etudes documentaires, Paris, La Documentation Française, n° 4164-4166, 1975.

Bernard Paillard, et Claude Fischler, La damnation de Fos, Paris, Le Seuil, 1981.

Nicole Girard

Transcription

Jean-Michel Desjeunes
Merci Alexandre, effectivement ça nous ramène au sujet de notre propos, de notre édition spéciale d'aujourd'hui. Voilà l'essentiel de l'actualité que vous racontait en quelques minutes Alexandre Balou. Derrière nous, tout un projet, beaucoup de choses qui vont se passer ici, d'ici 1985. En fait de quoi s'agit-il, qu'est-ce que le plan d'aménagement de la région de Fos-sur-Mer, Christian Guy vous l'explique.
(Musique)
Christian Guy
La tour vigie du port de Fos, quarante-cinq mètres de béton, qui marque l'un des nouveaux pôles de l'Europe industrielle. Pour la première fois, un aménagement régional est entrepris dans une perspective qui dépasse nos propres frontières. Pour la première fois surtout, l'Europe du nord n'aura plus seule le privilège de l'industrie et de la création des richesses. A l'énorme zone rhénane s'opposera bientôt ce qu'on appelle le Grand Delta. Pour devenir l'Europort du sud, concurrent d'Anvers et de Rotterdam, Marseille-Fos ne peut rester seul face à la Méditerranée. Une zone d'industrie lourde de la dimension de Paris doit lui donner son véritable poids. Décembre 1969, la décision est prise. 1971, les bulldozers s'attaquent aux galets de la Crau. Ici, Ugine Kuhlmann et Solmer, la sidérurgie, c'est-à-dire les hauts fourneaux et l'acier. A côté, la chimie. L'Air liquide, ICI, Pechiney et puis tous les grands du pétrole, déjà concentrés sur les bords de l'étang de Berre, mais un peu à l'étroit. Le Gaz de France aussi pour les produits méthaniers et l'EDF avec une énorme centrale thermique qui alimentera toute la zone. Enfin, autour des gros, toute une série d'industries de diversification. Fos sera donc le coeur pour les industries légères et les entreprises plus petites. Dix-sept zones sont prévues ou en cours d'aménagement dans toute la région. Tout cela bien sûr ne peut fonctionner dans l'isolement. Pour le contact avec le reste de la France et de l'Europe, en principe tout est prévu. Les autoroutes vers l'Espagne et l'Italie mais surtout vers le nord, la zone du Rhin surtout. Les conduits avec le pipeline sud européen pour le transport du pétrole brut ou raffiné vers les centres d'utilisation. Et puis, les voies navigables, qui permettront aux gros convois de rejoindre un jour le Rhin ou la Moselle. Tels sont les projets pour les usines. Reste le plus important : les hommes. En cinq ans, la population des villes directement liée à Fos doit doubler. Il faudra construire des logements, des écoles, des hôpitaux, bref tout ce que l'on appelle les équipements collectifs. Au total, des milliards d'investissements. Aujourd'hui, la région marseillaise est devenue le plus grand chantier d'Europe. Ce qui va s'y faire est ambitieux et surtout difficile. Bien sûr, les usines seront moins tristes au soleil du Midi, mais déjà beaucoup pensent qu'elles soulèveront des problèmes plus nombreux et plus graves que n'en posaient les paisibles moutons de la Crau, dont elles vont prendre la place.