L'appel au calme de Mgr Etchegaray, évêque de Marseille

27 août 1973
03m 32s
Réf. 00239

Notice

Résumé :

Mgr Etchegaray, archevêque de Marseille, en appelle à la raison après le meurtre d'un traminot par un dément d'origine algérienne. Il met en garde contre le racisme et considère que le problème de l'intégration des travailleurs immigrés est l'un des plus graves du pays. L'ambassadeur d'Algérie en France fait part de ses regrets et présente ses condoléances.

Date de diffusion :
27 août 1973
Source :
ORTF (Collection: JT 20H )

Éclairage

Le 25 août, un malade mental d'origine algérienne, Salah Bougrine, a poignardé mortellement un chauffeur de bus, Émile Gerlache, et blessé cinq autres personnes. Cette affaire suscite une vague de réactions xénophobes. Plusieurs groupes politiques de droite publient des communiqués qui dénoncent violemment l'immigration "sauvage". L'Union des jeunes pour le progrès (UJP), groupe gaulliste plutôt modéré, propose d'"éliminer la pègre nord-africaine et antifrançaise", tandis que les Comités de défense de la République, proches du SAC (le service d'ordre gaulliste), réclament "la peine de mort pour l'assassin". L'extrême droite en profite, la dénonciation de "l'invasion" nord-africaine fait partie de son fonds de propagande et Ordre nouveau, le principal groupe de cette mouvance, a lancé une campagne dès le printemps sur ce thème. Un comité de défense des Marseillais veut organiser une manifestation (elle sera interdite). Le journaliste Gabriel Domenech, éditorialiste du quotidien Le Méridional, vient de publier, le 26 août, un article particulièrement virulent, qui exprime crûment la peur et la haine que beaucoup ressentent : "Assez des voleurs algériens, assez de casseurs algériens, assez des fanfarons algériens, assez des trublions algériens, assez des syphilitiques algériens, assez des violeurs algériens, assez des proxénètes algériens, assez des fous algériens, assez des tueurs algériens... Encore un ouvrier, après des chauffeurs de taxi, des petits commerçants, des vieillards sans défense et des jeunes filles ou des femmes attaquées, alors qu'elles rentrent seules. Jusqu'à quand ?".

Dans un climat de réaction post-soixante-huitarde, le soutien apporté par l'extrême gauche depuis plusieurs mois à des actions de travailleurs immigrés (grèves de la faim, action dans les usines, etc.) sert de prétexte. Domenech, dans le même article, appelle à la répression contre "les criminels gauchistes" qui entretiennent "la haine du Blanc parmi les immigrés arabes". L'intervention de Mgr Etchegarray doit se comprendre dans ce contexte. Il sait que le monde des catholiques est loin d'être épargné par la campagne xénophobe, dont les soubassements politiques, dans une ville plutôt à gauche, sont évidents. Domenech est un bon représentant de la droite catholique, qui fournit au Méridional une grande partie de son lectorat. Il sait aussi que les catholiques sont divisés devant le soutien actif apporté par certains clercs aux actions de défense des immigrés. Mais l'archevêque de Marseille s'adresse à l'ensemble de la population, alors que, ce même jour, les traminots ont décidé d'arrêter le travail en signe de deuil et pour réclamer des mesures de sécurité.

L'inquiétude exprimée par l'archevêque s'avèrera fondée. La ville va connaître une série de meurtres de Nord-Africains dans les semaines à venir (sept au moins, probablement davantage). Le premier est celui d'un jeune homme de seize ans, tué dans la nuit du 28 au 29 août, dans le quartier Beaumont. Au mois de décembre, une bombe, déposée dans le hall du consulat d'Algérie, fera quatre morts. Les meurtres et attentats de Marseille resteront impunis. On soupçonnera des groupes de rapatriés extrémistes. Certains policiers seront mis en cause. Les évènements de Marseille retiennent l'attention de la presse nationale. Le président Pompidou déclarera en conseil des ministres, le 30 août, que la France ne devait pas "mettre le doigt dans l'engrenage du racisme". Son homologue algérien, Houari Boumedienne, en profitera pour resserrer le contrôle de l'État algérien sur l'immigration (qu'il interrompra provisoirement le 19 septembre).

Cependant le problème dépassait largement le cadre marseillais. Dès avant le meurtre d'août, de nombreux incidents à caractère raciste avaient eu lieu, notamment à Grasse le 12 juin précédent au cours d'une manifestation d'immigrés clandestins réclamant une carte de séjour. La vague d'agressions contre des Nord-Africains toucha aussi d'autres régions du pays. Les évènements de Marseille sont un révélateur. Commencent à s'exprimer ouvertement des opinions jusque-là plutôt enfouies, sinon honteuses. L'idée d'un "seuil de tolérance" se banalise, à commencer parmi certains élus ou militants politiques qui trouvent dans la dénonciation des "autres" un thème électoralement profitable.

Bibliographie :

Yvan Gastaud, Immigration et opinion en France sous la Ve République, Paris, le Seuil, 2000. 

Émile Témime dir., Migrance. Histoire des migrations à Marseille, tome 4 "Le choc des décolonisations (1945-1990)", Aix-en-Provence, Edisud, 1991.

Filmographie :

Morat Aïr Habbouche, Marseille 73, la ratonnade oubliée, 2006.

Jean-Marie Guillon

Transcription

Présentateur
Les conducteurs d'autobus de Marseille ont décidé d'observer un arrêt de travail de vingt-quatre heures demain à l'occasion des obsèques de leur camarade tué samedi dans un autobus par un ressortissant algérien. Cette affaire continue de susciter une vive émotion, notamment à Marseille, où un ressortissant algérien a été tué la nuit dernière. Ce meurtre, dont on ne connaît cependant pas le mobile, incite au rapprochement avec la flambée de racisme que connaît à nouveau Marseille. Depuis samedi, des prises de position passionnées ont été rendues publiques. Et c'est ainsi que le bureau national de l'UJP a désavoué aujourd'hui le communiqué publié par sa fédération des Bouches-du-Rhône. Le caractère odieux du crime de Marseille, dit ce communiqué, ne peut échapper à personne, mais l'exploitation qui en est faite est totalement condamnable, car elle ne peut qu'encourager les violences. Pour l'archevêque de Marseille, Monseigneur Etchegaray, le problème des travailleurs immigrés en France est l'un des plus graves que connaisse en ce moment notre pays.
Roger Etchegaray
Ma crainte, c'est que certains se laissent entraîner et absorber par des réactions passionnelles, si explicables soient-elles. Profiter de ce drame horrible pour exciter le vieux démon du racisme ou de la xénophobie qui dort en chacun de nous, cela me paraît dangereux, mais surtout injuste. Car quand on répond à la violence par la violence, quand on se laisse happer par la spirale de la violence, on est pris comme de vertige, on ne sait plus où est le haut et le bas, et chacun est capable, vous le savez bien, du pire, de ce qu'il reproche aux autres..
Journaliste
Est-ce que vous pensez, Monseigneur, que ces relents de racisme sont peut-être encore plus exacerbés dans une ville comme Marseille qui reçoit beaucoup les étrangers que partout ailleurs ?
Roger Etchegaray
C'est vrai, on a justement, à l'occasion de ce drame, soulevé le problème des travailleurs immigrés, notamment des Nord-africains qui sont très nombreux dans cette ville. Je souhaite en tout cas qu'on ose faire face et résolument à ce problème que j'ai appelé comme un des problèmes les plus graves et plus urgents de notre ville mais aussi de tout notre pays. Et croyez-le, il reste beaucoup à faire à tous les niveaux.
Journaliste
Monseigneur, demain ont lieu les obsèques de ce malheureux traminot, des manifestations sont prévues à travers la ville de Marseille. Quel est le sentiment face à ces manifestations et face à ces obsèques, du pasteur de Marseille ?
Roger Etchegaray
Aujourd'hui Marseille risque d'être saisie par la colère ou la peur, mais j'espère que Marseille, comme elle a su le faire dans son histoire, sera capable de se redresser avec calme. Et de répondre à ces problèmes qui préoccupent toute la population, y répondre en s'attaquant aux causes autant qu'aux effets.
Présentateur
Au sujet de cette grave affaire, l'ambassade d'Algérie à Paris a publié un communiqué. L'ambassade, dit ce texte, regrette profondément l'incident de samedi, et exprime ses très vives condoléances à la famille du conducteur d'autobus. L'ambassade d'Algérie précise également dans ce communiqué que l'auteur du drame, qui a été pris d'une scène de démence subite, est un malade mental depuis 1969.