Bataille pour une préfecture

15 octobre 1974
05m 06s
Réf. 00240

Notice

Résumé :

Le projet de transfert de la préfecture du Var de Draguignan à Toulon suscite des réactions diverses. À la satisfaction des Toulonnais répond l'incompréhension des Dracénois. De nombreux élus varois sont hostiles à cette décision, que le maire de Toulon, Maurice Arreckx, et le préfet justifient. Édouard Soldani, maire de Draguignan, réfute les arguments avancés. Pour éviter le déséquilibre entre le littoral et l'arrière-pays, des compensations sont promises.

Date de diffusion :
15 octobre 1974
Source :
ORTF (Collection: JT 13H )

Éclairage

L'affaire est unique. Pour la première fois, le pouvoir central décide le transfert d'une préfecture. La décision du conseil des ministres qui annonce le transfert de la préfecture du Var de Draguignan à Toulon est prise le 25 septembre 1974. La nouvelle est inattendue, même si, dans l'histoire du Var, la revendication toulonnaise revenait sur le tapis de loin en loin depuis qu'en 1793 le choix de la petite ville de Draguignan, à l'intérieur des terres, avait été fait. Toulon possédait déjà la préfecture maritime et il était acquis que, pour des raisons de prérogatives entre les deux préfets, ils ne pouvaient se trouver dans la même ville. Par ailleurs, Toulon était très excentrée par rapport au reste du Var, bien que la ville de Draguignan ait perdu de sa centralité lorsque l'arrondissement de Grasse avait été adjoint au comté de Nice pour créer le département des Alpes-Maritimes en 1860. Et surtout il paraissait de bonne politique d'aménagement du territoire de ne pas tout concentrer dans une ville qui était déjà le grand centre économique et social du département et d'aider à maintenir une activité dans une petite ville et à l'intérieur des terres.

La décision du gouvernement Chirac remet donc tout cet équilibre en question. Les motivations sont, à l'évidence, politiques. Bien que Maurice Arreckx, le maire de Toulon, s'en défende, il paraît ainsi retirer le bénéfice de son soutien à Valéry Giscard d'Estaing, élu à la présidence de la République quelques mois auparavant. Arreckx adhèrera aux Républicains indépendants, le parti du président, l'année suivante. Comme les Toulonnais, il ne peut que se réjouir de ce choix qui consolide ses positions et celles de sa ville. Mais le rôle d'Aymeric Simon-Lorière, ancien membre du cabinet de Michel Debré, a probablement été déterminant. Bien que maire de Sainte-Maxime, il vise à terme la conquête de Toulon, où il a été élu député, puis conseiller général en 1973, et ses ambitions servent l'UDR dont il est membre. La promotion de Toulon se joue donc sur fond de rivalités au sein de la coalition des giscardiens et des chiraquiens.

Mais, pour l'heure, la décision est ressentie comme une agression par la gauche varoise dont le "patron" est le sénateur-maire socialiste de Draguignan, Edouard Soldani. Le transfert vise à les affaiblir l'une et l'autre. Soldani domine depuis près de vingt ans la scène politique locale. Il préside le Conseil général et l'association des maires du Var. Il est le "baron" varois de Gaston Defferre, qui viendra le soutenir le 17 novembre avec François Mitterrand. Mais par-delà les clivages politiques, la décision heurte le Var des petites villes et des villages de l'intérieur, représentés dans le reportage par l'un de leurs maires et la reconstitution d'une deuxième sous-préfecture à l'intérieur du département, à Brignoles (où elle avait supprimée en 1926), ne compense pas ce qui est ressenti comme un geste de mépris. Elle révolte, bien évidemment, les Dracénois. Les uns et les autres ont l'impression que, dans cette bataille, entre les "gros" et les " petits " (Draguignan est une petite ville de 22 000 habitants, alors que Toulon pèse presque dix fois plus), Paris a pris fait et cause pour les premiers, d'autant que Draguignan a donné la majorité au candidat de la gauche à l'élection présidentielle du mois de mai précédent.

Dès le 28 septembre, une première manifestation avait réuni 3 000 Dracénois. Deux jours après, le Conseil général, convoqué en réunion extraordinaire, avait voté contre le transfert par 29 voix contre 12. Il avait été suivi par 143 maires sur les 153 membres de l'Association des maires du Var. Le 20 novembre, 400 élus varois défileront, à Paris, sur les Champs-Élysées.

Dans ce climat de révolte, la signature du décret entérinant le transfert par Jacques Chirac, chef du gouvernement, le 4 décembre, sera ressentie comme une provocation. Draguignan connaîtra ce jour-là une journée de violences avec des barricades, le sabotage des installations électriques de la préfecture, des heurts violents entre la foule qui a envahi ses abords et les CRS, des élus frappés, plus de 80 blessés, etc.

Dès le lendemain, le préfet du Var s'installera à Toulon. Le Conseil général refusera un temps de se rendre dans la nouvelle préfecture et 76 maires présenteront leur démission. Puis viendra le temps de la négociation et du compromis. Draguignan bénéficiera d'aides au développement régional, les fonctionnaires ne seront pas mutés d'office et un train assurera pour eux la liaison entre Toulon et ce qui est désormais une banale sous-préfecture. En fait, le choix pour Draguignan avait été fait avant. Il était lié au camp de Canjuers. La vocation de la ville passait de l'administratif au militaire, avec, notamment, la création de l'Ecole d'application de l'artillerie, par regroupement des écoles de Nîmes et de Chalons-sur-Marne. Mais une page de l'histoire de la ville et du département avait bel et bien été tournée.

Jean-Marie Guillon

Transcription

Présentateur
Les habitants de Draguignan ne sont pas contents de voir leur préfecture déménager pour Toulon. Ils ont organisé une vaste manifestation, hier dans les rues de leur ville, manifestation à laquelle participaient de nombreux maires et conseillers municipaux de communes du département du Var. Un certain nombre de mairies avaient même fermé leurs portes en signe de protestation.
Renaud Delourme
Madame, que pensez-vous de Toulon préfecture ?
Inconnue 1
Du bien, beaucoup de bien. Moi je suis d'accord.
Renaud Delourme
Pourquoi ?
Inconnue 2
Parce que pour nous-mêmes, pour les papiers, on les aura avant d'abord.
Renaud Delourme
Etes-vous pour ou contre le transfert de la préfecture ?
Inconnu 1
Je dis que c'est une idée logique.
Renaud Delourme
Etes-vous pour ou contre le transfert de la préfecture ?
Inconnue 3
Contre, comme pas mal de Dracenois, bien entendu.
Inconnu 2
Pourquoi ils enlèvent la préfecture ici ? Et qu'est-ce qu'ils en font à Toulon ? Ils ont déjà la Marine, eux.
Inconnue 4
Personne ne tient à voir partir la préfecture, c'est certain.
Renaud Delourme
De Toulon à Draguignan, l'opinion est donc bien divisée. Après la décision du gouvernement, prise le 25 septembre dernier, de transférer la préfecture à Toulon. Depuis, manifestations d'habitants et d'élus de Draguignan se succèdent. Solidaires de Draguignan, cent quarante-trois maires du Var votent samedi dernier contre ce transfert.
Inconnu 3
Si le pouvoir maintient sa décision ou s'il veut passer outre la décision unanime de presque tous les maires du Var, nous envisagerons des actions, bien entendu, qui seront assez dures, et qui iront très vraisemblablement à une grève administrative générale, fermeture des mairies et démission collective de tous les conseillers municipaux qui s'opposent au transfert.
Renaud Delourme
Draguignan, vingt-deux mille habitants, trente mille avec l'agglomération, une vocation essentiellement agricole et commerciale. Une expansion et une démographie faible, dans cette région du haut Var qui voit diminuer d'année en année sa population. Sur le littoral, Toulon, deux cent mille habitants pour la ville, quatre cent mille pour l'agglomération, une forte concentration urbaine et industrielle. Le port maritime, les chantiers navals, les entreprises de construction et de travaux publics, c'est à Toulon que toutes les grandes entreprises du département sont concentrées. Toulon est la dixième ville de France.
Maurice Arreckx
La préfecture dans une grande ville, qui est dans un grand centre industriel et commercial, c'est bien autre chose que le service des passeports ou le service des cartes d'identité. C'est une animation, c'est une présence. L'administration tâche de se mettre à l'endroit où il y a le plus de monde, et là où se posent les problèmes. Ca me paraît quant à moi extrêmement logique et indispensable.
Renaud Delourme
Est-ce que vous ne pensez pas quand même que c'est plus logique que Toulon soit la préfecture ?
Edouard Soldani
Non. D'autant plus qu'il y a déjà une décentralisation qui est faite de la préfecture à la sous-préfecture. Toulon a des services administratifs importants, et de très grands services dont Draguignan n'a qu'une antenne.
Jean-Marie Robert
Contrairement aux autres départements de France qui eux aussi n'ont pas le chef-lieu dans la ville principale, dans tous ces autres départements comme on peut le constater, le rapport de population est à peu près de un à deux ou de un à trois avec la ville principale du département. Alors que dans le Var, Draguignan fait un dixième de la population de la municipalité de Toulon, et fait un vingtième de la population de l'agglomération toulonnaise.
Edouard Soldani
Argument démographique qui à notre avis n'a pas de valeur, le Var n'est pas le seul département où la préfecture n'est pas dans la grande ville. Il y a d'autres exemples. Le gouvernement lui-même, lorsqu'il a créé les préfectures et les départements de la région parisienne, n'a pas mis la préfecture dans la ville la plus importante du département.
Renaud Delourme
Au-delà des arguments, le principal souci des élus locaux et de l'administration préfectorale est de ne pas accentuer le déséquilibre entre le haut Var et le littoral. La décentralisation d'une administration parisienne, la création de deux écoles d'artillerie, l'installation d'un établissement régional du matériel sont prévus pour essayer de compenser le départ de la préfecture.
Aymeric Simon Lorière
Il est d'abord nécessaire du point de vue régional ce transfert. Car il est bon qu'en effet capitale économique et capitale administrative soient réunies. Il est bon que la préfecture soit transférée à Toulon. Le problème, vous avez raison, c'est de ne pas provoquer par un rééquilibre régional un déséquilibre éventuel au niveau du département entre le haut Var et la côte. Pour cette raison, j'ai demandé des garanties à monsieur Michel Poniatowski, des garanties administratives, qu'on ait des sous-préfectures à Brignoles et à Draguignan, des garanties économiques, qu'on ait un centre industriel très développé, économique au niveau du Luc et au niveau de Draguignan, c'est à dire au niveau du haut Var, et également des garanties humaines. N'oublions pas le personnel de la préfecture et les conséquences que peut avoir un tel transfert sur les vies individuelles.
Renaud Delourme
Le préfet sera le premier à partir au début de 1975. Ses services devraient suivre peu à peu. Draguignan, chef-lieu pendant cent soixante dix-sept ans redevient sous-préfecture. Toulon reprend sa place perdue en 1793 de centre de décision administrative.