Les Cahiers du Sud

13 juin 1982
09m 05s
Réf. 00244

Notice

Résumé :

Reportage sur la revue Les Cahiers du Sud : les locaux où elle était éditée, sous la direction de Jean Ballard, et témoignage de deux des collaborateurs de la revue, Jean Lartigue et Jean Trodani, sur l'histoire des Cahiers du Sud. Le reportage est précédé et suivi d'une séquence en plateau avec Jérôme Garcin, journaliste et animateur d'émissions littéraires à la télévision.

Type de média :
Date de diffusion :
13 juin 1982
Source :

Éclairage

À l'automne 1913 un petit groupe de lycéens et anciens lycéens du Lycée Thiers de Marseille, animé par le jeune Marcel Pagnol, fonde une revue littéraire intitulée Fortunio. Le premier numéro sort le 10 février 1914. Quelques mois plus tard le déclenchement de la Première Guerre mondiale interrompt la publication. En 1920, Marcel Pagnol relance la revue, avec le concours, notamment de Jean Ballard qui démarche des entreprises marseillaises pour trouver des publicités assurant le difficile équilibre financier de la revue. Pagnol parti à Paris en 1922, c'est Jean Ballard qui assure désormais la direction de la revue, qui change de nom en 1925, pour prendre celui de Cahiers du Sud. Jean Ballard, né à Marseille en 1893, exerce la profession de peseur-juré, qui consiste à assurer la régularité des transactions des marchandises qui transitent par le port de Marseille. Comme tous les collaborateurs de Fortunio, il écrit de la poésie, publiée dans les premiers numéros, mais, rapidement, il va consacrer la totalité de son énergie à la revue, s'occupant à la fois du contenu éditorial (contacts et correspondance avec les auteurs), de sa production matérielle (travail avec l'imprimeur), et de sa survie économique (diffusion, recherche de soutiens publicitaires, notamment du côté des messageries maritimes). Bien qu'ancrés dans une ville, Marseille, Les Cahiers du Sud ne sont en rien une revue régionaliste. Entre 1926 et 1929, l'influence d'André Gaillard est déterminante dans l'ouverture au surréalisme de la revue qui publie des textes de Paul Éluard, Robert Desnos, Henri Michaux, Antonin Artaud, Jules Supervielle. Le contact est noué également avec Joël Bousquet et le groupe de Carcassonne.

La revue publie des textes poétiques de jeunes auteurs, dont certains deviendront célèbres, elle consacre des numéros spéciaux au romantisme allemand ou au théâtre élisabéthain, mais elle se veut aussi un lien entre les deux rives de la Méditerranée avec le numéro sur l'Islam et l'Occident, et les collaborations régulières de Louis Brauquier et de Gabriel Audisio, ce dernier contribuant à la diffusion en Afrique du Nord.

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, la revue continue à paraître et tisse un réseau entre les écrivains et artistes réfugiés à Marseille, souvent dans l'attente d'un départ : André Breton, André Masson, Simone Weil, René Daumal. Elle reste un espace de liberté intellectuelle, comme en témoigne son numéro spécial consacré au "Génie d'oc et l'Homme méditerranéen", qui paraît au début de 1943 et prend le contre-pied de l'idéologie nationaliste et xénophobe régnant alors. Après la Libération Jean Ballard relance la revue autour d'un comité de rédaction associant des anciens (Léon-Gabriel Gros, Alex Toursky, Jean Tortel) et des membres d'une nouvelle génération comme Jean Lartigue et Pierre Guerre.

En 1966, paraît la dernière livraison des Cahiers du Sud, comportant des textes de René Char, Julien Gracq et Gabriel Audisio ; s'achève ainsi une aventure de plus d'un demi-siècle qui a fortement marqué la vie intellectuelle méridionale. Jean Ballard meurt en 1973. En 1981, les Archives de la ville de Marseille organisent l'exposition "Rivages des origines" autour de la revue dont les archives ont été déposées à la Bibliothèque municipale.

Bibliographie :

Alain Paire, Chronique des Cahiers du Sud 1914-1966, IMEC éditions, Paris, 1993.

Bernard Cousin

Transcription

Jérôme Garcin
Avant, j'aurais aimé qu'on voie un reportage qui a été fait aussi sur une grande et vieille revue littéraire qui s'appelait Les Cahiers du Sud. Et Laurence Bertagnol et une équipe de FR3 Marseille ont essayé un peu d'évoquer comme ça le récit de cette grande revue littéraire qui s'appelait Les Cahiers du Sud.
(Musique)
Laurence Bertagnol
Près du vieux port, à Marseille, dans l'ancien bâtiment de l'arsenal des Galères, où naquirent Les Cahiers du Sud. Le temps s'est arrêté, figé. Cahiers du Sud vivant encore dans la mémoire de Jean Lartigue qui en fut le secrétaire de rédaction.
Jean Lartigue
En 1913, un groupe de lycéens marseillais, à leur tête Marcel Pagnol et Jean Ballard, créent une revue littéraire, Fortunio. Cette revue survit jusqu'en 1924, où elle change de nom et devient Les Cahiers du Sud. Jean Ballard en est le directeur, à ses côtés Léon-Gabriel Gros et Brauquier. Bientôt, André Gaillard va venir aussi, et il apporte aux Cahiers du Sud une véritable fission en y introduisant le mouvement surréaliste. En 1931, Ballard rencontre Joë Bousquet, dans cette chambre de Carcassonne où nous devions aller souvent, cette chambre qui était comme une caverne obscure, à l'odeur d'opium, aux murs tapissés de tableaux étranges, où les gens se succédaient, hommes politiques, littérateurs, d'une façon presque ininterrompue. C'est également la période où Jean Ballard se lie d'amitié avec Paul Valéry.
(Musique)
Jean Lartigue
1939-1940, la guerre puis l'Occupation. Les écrivains repliés viennent aux Cahiers du Sud - qui les accueille naturellement - et Saint-John Perse nous envoie d'Amérique son grand texte, L'Exil. 1945, nouveau visage des Cahiers du Sud. Le conseil est élargi, les jeunes écrivains apparaissent.
Laurence Bertagnol
Jean Todrani, vous faites partie de ces jeunes écrivains. Comment êtes-vous entré aux Cahiers du Sud ?
Jean Todrani
C'est en 1948. On imagine mal la solitude des jeunes écrivains de province, qui ont peu de contact, entre eux ou avec la capitale. Je suis entré aux Cahiers du Sud avec quelques écrivains justement de la région, qui étaient aussi isolés que moi. Nous avons été accueillis avec infiniment de chaleur, infiniment de gentillesse et d'intelligence. C'était vraiment la terre ferme pour ces jeunes écrivains. Je dois dire aussi quand même que non seulement c'était une ouverture, mais c'était encore une école. Dans la mesure où, que les réunions soient grandes, générales, avec beaucoup de monde, ou qu'elles soient étroites, entre intimes, il y avait toujours une bonne parole pour nous, toujours une parole d'encouragement, toujours un conseil, que ce soit en nous confiant des textes de lecture, que ce soit en discutant ensemble des textes que nous proposions. Je crois que s'il n'y avait pas eu Les Cahiers du Sud, la carrière, le travail de bien d'entre nous aurait été beaucoup plus difficile, beaucoup plus long et certainement n'aurait pas abouti. C'est le problème éternel de la province.
Jean Lartigue
En 1966, paraît le dernier numéro des Cahiers du Sud. Pourtant, jamais leur audience n'avait été aussi grande. Des universités américaines aux universités allemandes, de l'Afrique francophone jusqu'au Liban, on les lisait partout. Est-ce donc par la seule volonté du directeur que Les Cahiers du Sud ont disparu, ou y avait-il d'autres raisons ?
Jean Todrani
Quant à moi je vois deux raisons à la disparition des Cahiers du Sud, une raison interne de fonctionnement, une raison économique d'une part, une raison un petit peu de dépeuplement de la province, l'attrait de Paris. Je vois aussi, et ça c'est plus important, ça se voit un petit peu ailleurs, je vois aussi cette modification des méthodes de l'écriture. Alors, pour trancher, on pourrait dire qu'il y a rupture après la disparition des Cahiers du Sud, dans la mesure où ils ont recouvert un domaine français, un domaine étranger, ils ont recouvert ces deux domaines sous le nom et dans l'ensemble de la littérature. Cette littérature, aux environs de 1966, semble éclater sous la pression de l'histoire, sous la pression des études psychanalytiques. On peut dire aussi sous la pression d'autres méthodes d'écriture dont on se soucie, à savoir par exemple, l'ethnologie, à savoir la sociologie qui interviennent brusquement, c'est-à-dire on peut dire que c'est l'histoire, les sciences humaines et les sciences précises, les sciences exactes. Ce qui fait que Les Cahiers du Sud apparaissent sous le regard actuel comme un instrument pertinent d'une époque qui est close. Je crois que c'est une des raisons de la disparition des Cahiers du Sud, c'est qu'il y a rupture.
Jean Lartigue
Enfin, il faudrait parler longuement de Jean Ballard, qui à lui seul, assurait la vie matérielle de la revue, grâce à cette quête infatigable, ce travail de fourmi qui le faisait rechercher à Paris les grandes publicités qui nous faisaient vivre : Hermès, Lanvin, BP, Shell et d'autres encore. Mais là n'était pas le rôle principal de Jean Ballard au fond. Son rôle principal, c'était d'assurer, dans ce lieu qui était la convergence de toutes les écritures, un équilibre qui provenait du seul respect qu'il portait aux textes, ce respect du texte qui était à la fois la morale et la doctrine des Cahiers du Sud.
Jean Todrani
Jean Ballard au sein de la revue comme au sein de sa ville, était un homme d'une fécondité de travail d'une capacité extraordinaire. Il y a une formule qu'on pourrait employer à son égard, c'est qu'il tenait la barre et qu'il ramait en même temps. Tenir la barre, ça veut dire qu'il était cramponné dans la région qui le faisait vivre, et ramer, ça veut dire qu'il était constamment à la recherche de textes, à la recherche de fréquentations, à la recherche d'amitiés littéraires. Il allait chercher ces textes, il allait les chercher un peu partout. Il allait chercher ça aussi à Paris, qui a été et sera toujours une grande surface. En fait, la belle carrière des Cahiers du Sud ressemblerait à un grand siècle de l'écriture. Et le rayonnement des Cahiers, justement, est de cet ordre-là. A savoir qu'il n'y a pas de but, il n'y a pas de discorde, il n'y a jamais eu dans Les Cahiers du Sud de déchirement. Il y a une unanimité, non seulement au niveau du comité de rédaction, mais au niveau des écrivains extérieurs qui ont participé. Il y avait une espèce de «couleur» Cahiers du Sud, qui est comme j'ai dit tout à l'heure une couleur classique, qui ne peut plus se retrouver, Mais qui a eu une très grande importance parce qu'à ce moment-là, ce n'est plus du tout un problème de décentralisation que nous abordons. On ne regarde pas Marseille de l'extérieur, on ne regarde pas une ville de province de l'extérieur, il s'agit d'un travail non centré, il s'agit d'un travail universel, auquel tout le monde est convié.
Jérôme Garcin
Alors, cette couleur des Cahiers du Sud, on la retrouve je crois, Pierre [Henckel], dans un livre qui a récemment paru et qui est un peu aussi je crois l'histoire des écrivains des Cahiers du Sud.
Pierre Henckel
C'est une très belle anthologie publiée par les archives de Marseille, qui ont organisé l'année dernière une exposition à l'occasion de la remise de toutes les archives des Cahiers aux archives de Marseille. Ce qui est assez rare, en fait généralement les archives des revues sont dispersées. Et c'est un hommage effectivement formé d'une quantité de textes choisis parmi les cinquante années des Cahiers. Mais les Cahiers, voilà justement un exemple de revue qui n'était pas soutenue par une maison d'édition. Puisqu'une maison... Au contraire, ils ont fondé leurs propres éditions sur le tard, et qui était soutenue par un seul homme, par Ballard, Et qui a su s'arrêter avant de devenir une revue de petits vieux, une revue de survivants.
Jérôme Garcin
On peut dire aussi qu'aujourd'hui il existe une belle revue, j'allais dire, c'est aussi la revue Sud, qui est une revue contemporaine [incompris] Et qui, elle aussi, je crois, fait de très beaux dossiers et aussi de belles signatures. Alors les revues littéraires, Dieu merci, ne sont pas mortes.