Jacques-Yves Cousteau à propos du Monde du silence

02 mai 1956
06m 14s
Réf. 00280

Notice

Résumé :

Festival de Cannes 1956. Dans le laps de temps qui sépare la présentation en compétition du Monde du silence et son couronnement au palmarès, le chroniqueur François Chalais monte à bord de la Calypso pour interviewer le commandant Cousteau, co-réalisateur du film avec Louis Malle. En préambule à ses questions, le journaliste souligne à quel point le film vient modifier la perception qu'on a du genre documentaire, « habituellement ennuyeux ». Cousteau explique en détail comment l'idée lui est venue de faire des films et pourquoi « il est important pour l'humanité d'entreprendre la conquête de la mer ». Il insiste aussi beaucoup sur la nécessité de faire partager au public le plus large les grandes explorations scientifiques en cours, qui rendent « l'époque tout à fait passionnante.»

Type de média :
Date de diffusion :
02 mai 1956
Source :

Éclairage

L'interview du commandant Cousteau est réalisée après la projection en compétition au festival de Cannes du film Le Monde du silence, qu'il a co-réalisé avec le jeune cinéaste Louis Malle, mais avant l'annonce du palmarès du jury, qui va décerner la palme d'or au film, ce qui est tout à fait exceptionnel concernant un film documentaire.

Jacques-Yves Cousteau, né en 1910, avait fait des études à l'École navale de Brest et était devenu officier de la Marine nationale. Dès les années quarante, il s'était intéressé à la plongée sous-marine, mettant au point un scaphandre autonome et réalisant deux premiers films documentaires sous-marins. En 1946 il a été chargé de la mise en place à Toulon d'un Groupement de recherches sous-marines de la Marine nationale, qu'il a quitté en 1949 pour se consacrer à des campagnes océanographiques sur La Calypso, au cours desquelles de nombreuses photographies et des films des fonds sous-marins ont été réalisés.

Après avoir présenté Carnets de plongée au festival de Cannes de 1951, où il a été primé, le commandant Cousteau revient en 1956 à Cannes avec un long métrage, Le Monde du silence, qui remporte la palme d'or et va connaître un succès considérable. C'est un tournant décisif dans sa carrière. L'année suivante il devient directeur du Musée Océanographique de Monaco. En 1960, il mobilise les populations par une campagne de presse contre le dépôt de déchets radioactifs en mer.

Avec la réalisation de séries d'émissions relatant les diverses expéditions de La Calypso tournées pour les grandes chaînes américaines de télévision, il devient un personnage médiatique, le commandant au bonnet rouge, défenseur de l'environnement marin. Il sera fait le reproche à ces émissions de privilégier le spectaculaire à la rigueur scientifique. Mais cette renommée lui vaut de nombreuses distinctions, et l'élection en 1988 à l'Académie française. La fin de sa vie est marquée par des drames (la mort accidentelle de son fils Philippe lors d'une expédition) et des conflits familiaux autour de la poursuite de son oeuvre. Le document est très daté. Toute l'interview est réalisée en plan fixe montrant le journaliste, François Chalais, et Jacques-Yves Cousteau. Ce dernier fume une cigarette et ne porte pas le bonnet rouge qui sera inséparable de son personnage quelques années plus tard. Les propos qu'il tient mettent en avant sa conviction que le cinéma est un outil de communication exceptionnel vers le grand public, et qu'il est ainsi un moyen de le mobiliser ; mais la certitude affichée est qu'il faut faire la conquête, scientifique, de l'océan. À cette vision de domination de la mer par l'homme, succèdera bientôt chez Jacques-Yves Cousteau celle de la défense de l'environnement et des espèces marines.

Bernard Cousin

Transcription

(Musique)
François Chalais
En fait, le plus grand succès est allé au Monde du silence. C'est pour cela que nous nous sommes rendus à bord de la Calypso, pour bavarder un instant avec son auteur, le commandant Jacques-Yves Cousteau.
(Musique)
François Chalais
A cause de vous les Français se sont aperçus d'une chose qui les a beaucoup étonnée, c'est qu'ils s'intéressaient au documentaire. Ils croyaient au contraire les détester, parce qu'en général la plupart des documentaires sont mal faits, donc ennuyeux, or le vôtre, les vôtres, qui aboutissent maintenant à ce merveilleux film qu'est Le Monde du silence, les a passionné. Il est assez étrange de penser que vous n'étiez pourtant pas au début un cinéaste professionnel.
Jacques-Yves Cousteau
Non, pas du tout même, mais il n'en est pas moins vrai cependant que je me sers des documents cinématographiques, pour dans... certains buts, soit scientifiques, soit historiques, depuis près de 20 ans. Et j'ai toujours considéré le cinéma comme dans la vie moderne, comme non pas un accessoire mais un levier extrêmement puissant, tant pour convaincre les gens que pour faire des démonstrations ou pour condenser, dans une période de temps assez réduite l'expérience de plusieurs mois ou de plusieurs années de travail.
François Chalais
Comment est-ce que l'idée vous en est venue, de faire des films ?
Jacques-Yves Cousteau
Je crois que, j'ai commencé à faire des films à partir du moment où j'ai constaté que nos camarades et moi nous avions quelque chose à dire, à faire connaître au public. Vous voyez, à notre époque, je suis convaincu que rien ne peut se faire sans un large appui de l'opinion publique, rien d'important en tout cas. Et si nous voulons par exemple expliquer qu'il est nécessaire pour l'humanité d'entreprendre la conquête de la mer, eh bien il faut que le public en soit convaincu, tout ça va de pair. Notre époque ne peut rien faire sans ce, s'associer largement l'opinion publique
François Chalais
Pourquoi est-il nécessaire que nous fassions la conquête de la mer ?
Jacques-Yves Cousteau
Ah, eh bien ça, c'est euh, c'est je crois une nécessité qui devient plus évidente chaque jour, car vous savez que un des principaux soucis des services internationaux des Nations Unies par exemple, c'est de constater que déjà plus de la moitié du monde a faim. Que d'autre part, les ressources en matières premières sont, risquent de devenir très insuffisantes dans un temps rapproché, et il n'est pas sûr que la mer soit capable de satisfaire tous ces besoins, mais en tout cas, il est certain qu'elle pourra diminuer la marge déficitaire, si vous voulez, des ressources.
François Chalais
Est-ce que vous pensez qu'un jour nous arriverons à explorer le fond de la mer, enfin le vrai, le fond le plus lointain de la mer ?
Jacques-Yves Cousteau
J'en suis absolument persuadé. Déjà, mes camarades Houot et Willm ont fait cette plongée remarquable du bathyscaphe à 4050 mètres, plongée qui n'est pas seulement un record, qui est un indice du fait que plusieurs nations se sont intéressées à ceci, à cette conquête de la mer, et je suis convaincu que dans très peu d'années, l'homme parviendra au fond des abysses les plus profondes.
François Chalais
Qu'est-ce que les films que vous avez tournés vous ont appris dans le domaine de l'océanographie ?
Jacques-Yves Cousteau
Et bien, nous nous sommes servis de documents photographiques surtout, cinématographiques aussi dans une moindre mesure, pour descendre, pour explorer si vous voulez des profondeurs où l'homme ne peut pas encore aller ou alors ne peut aller qu'avec un bathyscaphe, c'est-à-dire au moyen de, de dépenses considérables. Comme routine ici à bord de la Calypso nous descendons une caméra utilisée dans le film cinématographique et prenant 800 photos en 3 heures à n'importe quelle profondeur. Alors là nous avons vraiment quand même des documents tout à fait nouveaux.
François Chalais
Ca, il ne faut pas oublier en effet que grâce à des gens comme vous, des gens qui se trouvent dans leur fauteuil, dans des petites villes, dans de plus grandes, qui n'auraient jamais vu certaines choses, peuvent les voir maintenant sans étonnement. Ils en savent plus que les plus savants d'il y a seulement quelques années.
Jacques-Yves Cousteau
C'est vrai, mais ça c'est le miracle du cinéma. Ce sera vrai également dans le domaine de l'astronautique, euh, c'est vrai dans le domaine microscopique par exemple. Il y a une foule de gens qui n'auraient jamais regardé dans un microscope, qui peuvent voir les films du docteur [incompris] par exemple. Donc le miracle du cinéma, c'est de diffuser largement, de faire connaître aux foules les choses que jamais ils n'auraient l'occasion de rencontrer.
François Chalais
Moralité, nous vivons quand même une époque bien intéressante.
Jacques-Yves Cousteau
Une époque absolument passionnante qui le deviendra d'ailleurs de plus en plus, j'en suis persuadé.
François Chalais
Pour terminer, je voudrais savoir si vous êtes d'accord avec cette thèse qui dit que le poisson, les êtres maritimes aquatiques, étaient à l'origine des espèces vivantes et risque d'être également à leur fin.
Jacques-Yves Cousteau
Ah ben écoutez, ça c'est, ne parlons pas de la fin. Parce que là nous sommes réduits à des hypothèses pures. Mais en ce qui concerne l'origine, il y a d'excellentes raisons de croire que l'océan a été le berceau de la vie. D'abord, parce que tous les êtres vivants ont un milieu interne qui se rapproche beaucoup du milieu marin lui-même. Donc, de là à croire que la première cellule a été formée au sein des eaux, il n'y a qu'un pas. Ca n'est pas une certitude scientifique, mais c'est une très grande probabilité. En ce qui concerne l'avenir des espèces et de l'humanité en particulier, alors là je me refuse à faire la moindre hypothèse, parce que c'est de la science fiction et ça ne m'intéresse pas.
François Chalais
Vous devez partir très prochainement, vous partez quand ?
Jacques-Yves Cousteau
Nous partons euh mardi prochain.
François Chalais
Pour une nouvelle expédition ?
Jacques-Yves Cousteau
Oui, nous allons sur la côte ouest, sur la côte d'Afrique équatoriale, au large du Gabon, dans la baie du Biafra, qui est extrêmement peu connue et extrêmement riche en vie marine, que nous allons explorer avec de nombreux savants du museum national d'histoire naturelle.
François Chalais
Est-ce qu'on en verra un film ?
Jacques-Yves Cousteau
Eh bien, vous savez que en principe non, mais euh je ne peux pas vous l'affirmer parce que, tout ce que nous faisons depuis des années est automatiquement enregistré à bord par les cinéastes de l'expédition. Est-ce que ces films vaudront la peine d'être montés on non, je n'en sais rien à l'avance. De toute façon, ils seront faits, ils sont accumulés comme nous faisons depuis des années et à l'occasion, lorsque nous estimons que nous avons sur nos étagères un sujet, alors on le sortira.
François Chalais
Merci beaucoup.