Le président Pompidou évoque l'affaire Gabrielle Russier

22 septembre 1969
1m 50s
Réf. 00284

Notice

Résumé :

Lors de la conférence de presse qu'il tient le 22 septembre 1969, le président de la République Georges Pompidou répond à la question de Jean-Marie Royer, journaliste à Radio-Monte-Carlo, sur le suicide de Gabrielle Russier, en citant un poème de Paul Éluard.

Date de diffusion :
22 septembre 1969
Source :
ORTF (Collection: JT 20H )

Éclairage

En répondant à la question du journaliste de RMC par une citation de Paul Éluard (évoquant les femmes tondues à la Libération), Georges Pompidou réagit avec pudeur en évitant de dire précisément ce qu'il pense et ce qu'il a fait. Il s'exprime alors bien plus en agrégé de lettres, auteur d'une anthologie de la poésie française, qu'en président de la République, à la tête d'un pouvoir conservateur, raidi dans sa défense d'un ordre ébranlé par le choc de mai 1968, non seulement sur le plan politique, mais aussi sur le plan culturel. Le suicide de Gabrielle Russier le 1er septembre 1969 l'a ému, comme il a ému une partie du pays. Ce que l'on appelle l'"Affaire Russier" est révélatrice de la mutation que la France est en train de vivre. Les moeurs changent, et commencent à changer les appréciations à l'égard de la vie privée et de la sexualité des femmes. Mais l'affaire , qui remettait en cause la famille, l'École, la Justice, qui mettait en évidence l'écart qui se creusait entre la réalité sociale et les normes (sur le droit des femmes, la majorité à 21 ans, la liberté sexuelle) embarrasse la plupart des institutions et des groupes concernés.

Agrégée de Lettres, professeur de français au Lycée Saint-Exupéry à Marseille, âgée de 32 ans, mère de deux jumeaux, la jeune femme, divorcée depuis plusieurs années, a noué une liaison avec l'un de ses élèves de terminale sur la lancée des évènements de mai 68. Celui-ci était mineur - il avait 17 ans. Ses parents, enseignants de Lettres à la Faculté de Lettres et Sciences humaines d'Aix, ont porté l'affaire en justice pour détournement de mineur. Arrêtée comme une délinquante, emprisonnée cinq jours aux Baumettes, en décembre 1968, puis huit semaines en avril 1969, Gabrielle Russier venait d'être condamnée, à huis clos, le 11 juillet, à douze mois de prison et à 500 Francs d'amende. Elle devait bénéficier de l'amnistie présidentielle. Pourtant, à la veille de la rentrée scolaire, le 1er septembre 1969, Gabrielle Russier a ouvert le gaz dans son appartement ... Son désespoir pointait déjà dans les lettres qu'elle avait écrites en prison, mais elle a été poussée à bout par l'attitude des institutions, celle de l'Université dont le conseil a rejeté le 27 juin sa candidature à un poste d'assistante de linguistique (par 11 voix contre 9), celle du Parquet qui a fait appel a minima après le jugement pour qu'elle ne puisse bénéficier de l'amnistie présidentielle. Elle a eu le sentiment que l'establishment et la société entière s'étaient ligués contre elle, un recteur particulièrement sourcilleux, un juge d'instruction fils d'un grand historien catholique ancien doyen de l'Université, le procureur de la République trouvant la sentence trop clémente, les parents de son amant, enseignants proches d'un Parti communiste dont la ligne publique est encore assez rigidement moralisatrice. Angoisse, dépression, cure de sommeil. Elle avait écrit : "J'en ai trop vu, trop entendu, je voudrais m'endormir dans un sommeil sans fin... J'ai tellement peur d'être marquée à jamais, de ne pouvoir oublier".

Le suicide de Gabrielle Russier, passé pratiquement sous silence par la télévision et la radio, a suscité tardivement un certain émoi médiatique et une bataille de presse. Une pétition au garde des Sceaux, signée de nombreuses et diverses personnalités (des prix Nobel Jacques Monod, François Jacob, Alfred Kastler au journaliste André Frossard), dénonce "l'acharnement digne des moines de l'Inquisition". L'"Affaire Russier" éclate alors et l'allusion de Georges Pompidou contribue à attirer le regard sur elle. Le film d'André Cayatte, Mourir d'aimer, avec Annie Girardot, et la chanson de Charles Aznavour qui l'accompagne populariseront, en 1971, cette histoire qui soulève encore des polémiques, mais qui, bientôt, apparaîtra comme d'un autre temps.

Bibliographie :

Gabrielle Russier, Lettres de prison, précédées de Pour Gabrielle de Raymond Jean, Paris, Seuil, 1970. 

Michel del Castillo, Les Ecrous de la haine, Paris, Julliard, 1970. 

Georges Pompidou, Anthologie de la poésie française, Paris, Hachette, 1961.

Filmographie :

André Cayatte, Mourir d'aimer, 1971.

Jean-Marie Guillon

Transcription

Georges Pompidou
Monsieur Royer, dernière question.
Jean-Michel Royer
Jean-Michel Royer, Radio Monte Carlo et L'Actualité. Monsieur le président, puisque vous avez permis que en fin de parcours, nous débordions un peu des questions fixées à l'origine, je voudrais vous faire sortir carrément de l'épure et vous interroger sur un fait divers. A Marseille, une femme, un professeur, 32 ans, est condamnée pour détournement de mineur. Elle se suicide. Vous-même, qu'avez-vous pensé de ce fait divers qui pose, je crois, des problèmes de fond ?
(Silence)
Georges Pompidou
Je ne vous dirai pas tout ce que j'ai pensé, d'ailleurs, sur cette affaire...
(Silence)
Georges Pompidou
ni même ce que j'ai fait.
(Silence)
Georges Pompidou
Quant à ce que j'ai ressenti, comme beaucoup, et bien,
(Silence)
Georges Pompidou
comprenne qui voudra. Moi, mon remords, ce fut la victime raisonnable, au regard d'enfant perdue, celle qui ressemble aux morts, qui sont morts pour être aimés. C'est de l'Eluard. Merci mesdames et messieurs.
(bruits)